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Merci.

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 L.T.

P.S.: comme toujours ces veilles de départ sont lamentables. Dulcinée nous prépare des repas avec le trop plein et ce qu'il reste, histoire de perdre le moins possible. De mon côté je bricole l'illustration des chapitres restants de mon"Momoh...". C'est une invitation à la rêverie,je bricole, loin de ce que fut mon "travail" en 2007. Reussirai-je à montrer que ces gens d'il y a plus de 500 ans valaient autant que nous par tous aspects : la curiosité, la sensibilité, l'intelligence,.. Et puis cet extraordinaire tournant qui annonce la Renaissance et son raffinement. Mes illustrations choisies en vitesse, ces derniers jours, montrent ce contraste. C'est toujours le temps de féroces batailles et en même temps les artistes créent des oeuvres révolutionnaires. 

Si j'oublie nos bagages et ma détestation des longs voyages, b'en l'indifférence domine. Bien évidemment une fois sur place je saurai trouver mes petits bonheurs (comme le chantait il y déjà longtemps ce gentil Québécois). Dulcinée ? On sait ce qu'on quitte on ne sait pas ce qu'on va trouver.

Lundi, 20h00: maison, la vie est une salle d'attente.

 "Quia nominor Leo"

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 Naissances de Guillaume, 1446 et Mariette, 1447. Visite au Palais du Grand Duc d'Occident, Dijon, été 1460. Momoh découvre les Flandres, son fils s’engage dans l’armée du Duc de Bourgogne, 1465.

La prise de Constantinople (1453) par les Turcs annonce le déclin de Venise. Le bastion méditerranéen de l’Orthodoxie chrétienne (40'000 habitants) fut isolé du monde durant deux ans et choisit de le rester refusant de se soumettre à Rome. Seuls 7000 soldats grecs et 700 Génois défendaient la cité. En face Mehmet a réuni 150'000 djihadistes, sa flotte et cinquante bombardes.

4000 défenseurs perdront la vie et 25'000 habitants seront réduits en esclavage. Selon la tradition de l’époque les vainqueurs violèrent et pillèrent durant trois jours. Les derniers artistes et savants byzantins se réfugient en Italie où ils font germer La Renaissance.

Pendant une courte période, un projet de croisade occupa à nouveau les Esprits. Délivrer Byzance (Constantinople, Istanbul), combattre et freiner la puissance ottomane.

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A l’Ouest Louis XI succède à Charles VII (Jeanne d’Arc), 1461, et, dès lors, élargit et consolide les frontières de son Royaume. L’ennemie reste la Bourgogne qui pourtant lui a si souvent offert l’asile. Le roi de France a toujours comploté. Il encourage la révolte de Liège, ville que le  Duc Charles le Téméraire punira en la brûlant (1468). En Espagne on joue les Matamores. Le Saint Empire germanique ne survit qu’en accordant une large autonomie aux grandes villes qui en composent la trop vaste toile.

En France, s’inspirant des méthodes de Philippe le Bon, père de Charles son « rival », Louis XI réorganise l’Etat, limitant les pouvoirs du clergé et de la noblesse. L’armée est recomposée et modernisée. Son règne tourmenté favorise malgré tout le redressement économique d’un pays dangereusement affaibli par la Guerre de Cent Ans. En outre le roi introduit l’industrie de la soie à Lyon et encourage la création de nouvelles foires commerciales.

Le Comte de Charolais s’impatiente. Mais en attendant la mort de Philippe le Bon, que l’on soigne à Bruges, Charles le Lion travaille à consolider les structures du vaste Duché de son père. La géographie, en cette grosse moitié du XVe peut laisser penser que le prochain Turc de Dijon va dévorer le Royaume de France. 

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Anne van den Boogart, née de Thuin, accoucha un petit matin de novembre 1446, la brume couvrait encore le canal Peerden et la mare voisine où des canards peu frileux battaient des ailes en se toilettant. Hugo et Momoh se tenaient dans la pièce du rez, près de la cheminée où une domestique suspendait des linges à fin de les réchauffer. Julia Commys, la sage-femme, maman Berthe et Claire assistèrent la parturiente. La guette-au-trou saisit le nouveau-né, coupa le cordon et fit un nœud aussi joli que possible.

-    Les Van den Boogart ont un héritier !

Berthe trempa la chose dans une bassine d’eau tiède, secoua les clochettes du gamin et tendit le bébé à sa mère. Claire pleurait.

-    T’en es sûre ?

-    Oui, Guillaume, Momoh est d’accord, Guillaume, Hugo, Philippe !

Si Momoh est d’accord ne posons pas de question, estima Berthe, je ne sais pas où elle a été pêcher ce «Guillaume», bon, m’enfin ! Un bébé dans la maisonnée voila qui venait à point. Les sœurs de Claire vivaient chez leurs époux, une à Gand, la deuxième à Zeebrugge et l’aînée à Anvers. Leur progéniture n’apparaissait qu’aux grandes occasions. Johann peignait au ralenti, Hugo passait son temps à l’Auberge où il racontait à la cantonade que les Brugeois sont cons comme des cochons et qu’un de ces jours il s’installerait dans sa « métairie » du Limbourg. Les affaires rapportaient gros. Les Boogart ne pouvaient craindre que la peste, une guerre et la monotonie des jours. L’ancien a refait trois fois additions et soustractions. Il n’en revenait pas des bénéfices réalisés par son petit. Pour la ferme il n’avait d’abord rien dit avant de lancer qu’un de ces quatre matins il irait voir.

                Anne jugea préférable le plus intime des baptêmes. Elle craignait  encore que de méchantes langues puissent raviver une plaie à peine fermée.

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Mais ce fut une belle fête, si proche de Noël. Hugo avait anticipé la question, Jan van Eyck serait le parrain de ce petit.

- C’est ainsi, décréta-t-il.

Il neige sur l’étang. Les mules dormaient au chaud. Wic et la jeune chienne veillaient sur le berceau du poupon. Autrefois la jeune maman n’aurait jamais pensé nourrir elle-même son enfant. En moins de six mois l’aristocrate bruxelloise s’était transformée en parfaite bourgeoise.

-    Je vais te mettre au régime, taquina Claire, mon frérot n’est pas amateur de corpulence.

-    Comment sais-tu cela, intervint maman Berthe, ce que fait notre polisson leur pas de porte franchi ne nous regarde pas ! Elle faillit ajouter : « du moment qu’il ne nous ramène pas de bâtards… » mais elle se retint in extremis.

-    Ne t’inquiète pas pour moi Clairette, ton frère est rentré de son périple si plein d’appétit, j’ai du me souvenir de recettes épicées pour lui servir de patientes alternatives !

Telle était en effet la nature de Momoh. Il disparaissait des mois entiers, courrait peut-être les marchandes de caresses mais une au fois au bercail il laboure avec ardeur le jardin de sa traîtresse. Il aimait copuler au levé du jour en prenant le temps d’observer la cène. Anne se demandait parfois si ce n’était pas une forme de vengeance ? Son époux manifestait tendresse et prévenance. De l’amour ? Ce garçon, qu’elle avait habilement séduit, où avait-il disparu ? Momoh perdait sa naïve innocence. L’intuitive percevait un ennui chez son compagnon. Ennui qu’il oubliait en travaillant rudement, faisant fructifier le talent que son père lui avait transmis. Spéculation et raisonnement n’inquiétaient pas la jeune femme. Les bourgeois ne répudient pas leur épouse, n’entretiennent pas de coûteuses maîtresses, quand la coupe est trop pleine ils débondent chez les professionnelles, se font sucer le nœud et rentrent au bercail à l’heure de la soupe. Songeait-elle parfois à ce lâche, au nigaud qui lui avait déchiré son ruban avant de s’enfuir ? Un gentillâtre aussi ruiné que sa propre famille ! Pas folles les cigales aristocrates qui nichent leurs mouflets dans le bon lard de besogneux marchands en quête d’un semblant de notoriété. Non, si le bélître maîtrisait l’art de la monte, entendait le chapitre de la conjonction académique et le domaine des appariages antipodiques, il ignorait le doux reste, la patience, la beauté des arts, la chaleur d’un foyer, la tendresse et le bonheur de longues veillées. Anne n’a pas peur, elle ne regrette rien, il ne lui manque que l’amour de son mari.

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 Remise de ses couches, la chafouine joua la renarde, plus chatte que fouine, et finalement se retrouva encore une fois gestante, satisfaite de ne pas avoir laissé son giron vacant plus que nécessaire.

-    A ce rythme, bouffonna grand’père Hugo, notre petite noblionne va tant en pondre qu’il s’en trouvera un pour devenir évêque et une autre… abbesse!

-    Qu’est-ce que tu racontes rebondi plein de bière, tu m’as fait quatre filles et j’oublie les malheureux morts en couches, Dieu, Marie, Joseph pitié pour eux dans les Limbes ! Que les Boogart végètent et remercie le ciel ! Non mes flottants, je ne vous oublie pas !

-    Heureusement que notre Momoh est costaud et qu’il ne perd pas son temps à se coincer la bulle ou à glander.

-    Tu oses parler de glander, toi et tes amis chez « votre » Mado ? Que Momoh la féconde autant que possible, il nous faut de la marmaille dans cette maison.

Berthe aimait conserver le dernier mot. Elle n’en voulait pas à son mari d’avoir su modérer ses activités. S’il passait deux trois bonnes heures à pinter avec ses compères, le reste du temps il le consacrait à la gestion de l’entreprise familiale. Le magasin tenu de près, les expéditions de Momoh organisées avec soin. Enfin ce vieux cinquantenaire souffrait d’une goutte méritée et certains soirs ses articulations enflammées criaient leur lassitude et leur épuisement.

-    On meurt des péchés qu’on a commis, aimait répéter son épouse.

-    Et alors, quels sont les tiens ?

Il a bu des barils de bière, bouffé plus qu’un cochon de Bernois, baisé en transit, justice qu’il paie. Son homme ronflait tant qu’elle finit par s’installer dans la chambre du petit Guillaume.

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 Guillaume ? Le minet baragouinait depuis son premier anniversaire, personne ne comprenait ce galimatias, sauf l’oncle Johann qui s’était pris d’insert pour le miteux. Pensait-il en faire un peintre ? Pour sûr, et par cause initiale, le chérubin n’avait pu hériter du handicap de son père nourricier. Le chagrin guida les premiers pas de l’enfant autour de la mare aux canards.

-    Le père qui vai au bos, la mère que cueupe lai soupe, lai seurvante que lai trempe, l’commis de louée que lai mége, a peu en y ai pu ren po l’chtit guinguin.

Dès le premier age, il espère lui apprendre ainsi à reconnaître son pouce (bois, « bos »), l’index coupe la soupe, la servante y trempe son majeur, le commis la mange (annulaire), et puis y’a plus rien pour le guinguin (auriculaire).

Guillaume balbutiait (baver) déjà quelques répliques insensées.  

Le gamin se montrait capricieux et ses colères soudaines inquiétaient ses parents.

-    Putain de sang bleu, ronchonnait parfois Hugo, le niais a toujours les griffes dehors. 

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 Les nymphéas fleurissaient, maman Berthe en avait oublié son « jardinum ».

Chaque samedi l’antique Radegonde mobilisait le personnel de la maisonnée pour la préparation du pain.

Cette fidèle servante maîtrisait l’art de la boulangerie. On saignait deux petits sacs de farine de sarrasins et un gros de froment, parfois de seigle.

Le Patron aimait son pain mollet, la cuisinière faisait donc venir trois touques de bon lait frais et une once de levain qu’on trouvait chez le fournier. Des six pintes de lait Radegonde cueillait une pleine cruche de crème, la moitié servirait pour des sauces ou des quiches, du reste elle tirait sa motte de beurre de la semaine.

Il fallait bien une demi journée pour cuire les fournées successives. Si Hugo appréciait son pain au lait, Johann préférait la miche de campagne couverte de graines de cumin. Le seigle rendait service durant les périodes de jeûne (145 jours par an) où il apparaissait malséant d’enivrer le voisinage des aromes de boulangerie ! Chacun se battait et se brûlait les doigts en se pressant devant le fournil. Les jours suivants Radegonde savait, ainsi qu’elle aimait dire, « ressusciter  son pain quotidien » avant de le servir. Anne traînait près du four et se régalait de cette odeur, elle se demandait ce qui était arrivé à sa famille pour que celle-ci n’ait pas su tenir « au sommet du panier ». Johann lui répétait souvent :

-    Tu sais, Ma Chère Enfant, votre « monde » est sans pitié. Le lion se garde les beaux morceaux, les hyènes de son entourage sucent la moelle et que reste-t-il pour les écuyers s’ils n’ont pas le cul mignon ? Les miettes ! Je me prétends « Guildien », une sorte d’aristocratie en somme, et je fréquente la Haute mais mon métier prend racine dans un terroir d’artisans. La Chevalerie a fait son temps, il y aura encore des guerres mais plus de vaillants cuirassiers. L’art courtois nous a appris la civilité, sans la Noblesse nous ne serions encore que des barbares. Il faut une élite pour extraire l’honnête homme de son originelle médiocrité. Les princes produisent trop d’héritiers, voilà leur faiblesse.

Momoh avait su présenter à son épouse l’acquisition de Saint-Trond. Tôt ou tard les créditeurs l’auraient saisie, il l’avait fait pour Guillaume. Sur l’accueil reçu à Bruxelles il n’en avait presque rien dit et elle n’en avait pas demandé davantage.

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 Claire parlait quelquefois d’une retraite anticipée au couvent de la Quitterie, là elle s’occuperait des orphelins brugeois. La règle s’y appliquait avec intelligence, l’abbesse lui permettrait de rentrer régulièrement chez ses parents. Lorsqu’elle apprit que sa belle-sœur était enceinte, Claire changea brusquement de combinaison et oublia aussi vite piété chrétienne et humaine compassion.

-    Ca sera une fille et je me chargerai de son institution, je serai sa commère.

Ni Anne ni Momoh ne virent d’offense à cette insolente annonce, pas plus d’inconvénients. La jeune et future mère, sans frivolité, sans orgueil, avait créé, à sa manière, une sorte de «cour», rien de princier, rien d’arrogant, un mode de vie élégant et juste assez distant qui, selon Johann, exhaussait leur univers bourgeois. Personne ne s’offusquait des extravagances de son savoir-vivre considérant qu’elle ne devait rien voiler de la céruléenne origine de sa lymphe.

Libre de contraintes ménagères, Anne dessinait des robes et des tuniques qu’elle faisait ensuite couper et assembler par une ingénieuse couseuse de l’Oud Brugge. Selon son humeur, elle consentait à poser pour l’Oncle Johann. Celui-ci réalisa une si fine et délicate miniature que son mari pourrait l’emporter dans ses maigres bagages. Parfois elle mobilisait broche, couperets, couteaux, écumoire, louche, râpes, pot-a-eau, fourneau, hâtelet, égrugeoir (mortier ou moulin à poivre)… et servantes pour mitonner un plat en suivant à la lettre les recettes d’un livre de cuisine vénitienne, cadeau de son époux. Grand’maman Berthe en avait pris son parti, celui d’en rire, écoutant maugréer la domesticité, forcée, elle, de ranger le capharnaüm abandonné en cuisine. Et puis, la vieille cuisinière le murmure souvent, une parturiente n’a rien à traîner aux communs, c’est de l’ « impureté » affirme-t-elle. Et quand le Jacques est venu tuer le cochon, Radegonde a du la forcer à déguerpir en vitesse de peur qu’elle « attrape  l’hémorragie » bien avant l’extrance (naissance). Plus la femme s’aggravait, plus elle aimait passer son temps à cuire tartes et compotes. Celles à la rhubarbe l’écoeuraient.

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 Berthe effectua de secrets calculs, la graine a été semée en lune "C" donc décroissante, ce sera une fille ainsi que l’annonce Claire. La grand’mère prétexte une visite matinale à sa belle-fille qui lui laisse palper sa « grosseur ». La tête pointe à bâbord, sur la senestre, c’est donc une fille ! Elle plaçait la paume de sa main sur l’ignoble rondeur espérant que la petite se manifeste d’une buigne.

-    Morbleu, Sainte Lucie épargne-nous un lithopédion (fœtus calcifié dans l’utérus de la mère)!

Hugo paraissait ne rien admettre de ces ancestrales superstitions mais il tendit une oreille faussement distraite lorsqu’une nuit sa femme vint le secouer,  elle croyait entendre un hibou hululer (trois fois), une fille !

- Si l’on avait ouï un « chavant » (chat huant)…  un garçon. Allez, rendors toi, sorcière !

Comme pour son « premier », il avait été interdit à la future maman de s’occuper elle-même du trousseau du bébé. Elle avait le droit de regarder, de choisir, de suggérer en évitant le moindre contact physique avec le linge. A la fin de son huitième mois Anne perdit un peu de sang, probablement par ce qu’elle avait assisté au déshabillage d’un lapin. Son deuxième enfant naquit quinze jours avant dessein. L’accouchement fut pénible. Le travail dura une nuit et un jour. La génitrice jurait qu’elle n’en produirait plus, que l’avorton voulait sa mort,… La sage-femme lui fit moult cataplasmes camphrés, des compresses d’aloès appliqués sur le ventre et sous les reins. Le Ciel ne délivra son colis qu’à l’heure de l’Angélus.

- La Clairette avait raison, lança la matrone, pas trop fâchée de voir la fin du labeur. Sainte Goton (Ste Marguerite), la petite ne voulait pas quitter sa niche.

- Ce sera une sainte, le Très-Haut a envoyé un signe !

- Quel signe ?

- God ! Le Banquet du Faisan. La ville est en liesse, le duc a fait venir Maître Coustain pour décorer nos rues! Hein ?

L’enfant est lavé à l’eau bouillie, juste tiède, on enduit son corps de saindoux. Une large ceinture lui tient le ventre et, pour lui garantir un joli nombril, Claire y a glissé un marron qui compresse l’endroit où mère et fille ont rompu leur union. Tout est bien, songea-t-elle, Anne a son Guillaume, mon rouquin de frérot aura sa Mariette et c’est moi qui m’en occuperai. Merci ma Vierge Noire !

L’accoucheuse palpe le crâne de la nourrine et de ses pouces elle modèle la tête du bébé pour l’allonger ainsi qu’il convient à une damoiselle. Pour Guillaume, Berthe avait secrètement conservé un lambeau du placenta à fin de sauvegarder l’enfant d’un martial destin.

En soirée, à l’heure de dormir Momoh se soumit au rite de la couvade.

-    Qu’est-ce que tu fais, s’inquiéta Anne ?

-    Une tradition qui remonte loin.

Pour une raison que nul conseil ne sut expliquer, le lait refusa de monter. Les mamelles de la génitrice restèrent dures et froides pareilles à la Zwin au cœur de l’hiver. Les servantes forcèrent la maman à avaler des mouillettes  trempées dans un généreux hypocras. En vain ! Une vaticinatrice conseilla une recette infaillible pour autant que les horoscopes s’harmonisent. Il fallait prélever une pelote de cheveux d’une fille supposée intacte, la mettre dans une cornue et la distiller au feu de roue jusqu’à ce qu’il ne sorte plus de fumée.

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  L’huile a une odeur qui s’infiltre partout mais elle est efficace si l’on en frotte les seins de la maman avec un linge tiédi. Guillaume était né en décembre, Mariette pour la fête de Tous les Saints. Claire sacrifia une de ses mèches. Nul ne doutait de la formule à l’exception d’Hazeline qui osa murmurer que Claire étant sous la constellation des Chiens et que son hymen…

- Tais-toi, Vipérine !    

Le métier de nourrice se faisait rare. Hugo et maman Berthe ratissèrent fermes et villages des environs. On déterra enfin une pauvre aveugle qu’un sordide voisin avait engrossée. Les parents exigèrent un bon prix de leur souillon (50 sous par mois). Personne ne marchanda, il y avait urgence. La fille quitta brusquement sa famille, son misérable paquet fiché sur la hanche, pleurant larmes et tremblant de tout son corps. De retour à Bruges Berthe veilla à l’essentiel. Frotter la campagnarde dans la grande bassine de bois, s’assurer qu’elle n’engorge aucun insecte à la racine de ses poils intimes, quérir le docteur de Velroux pour confirmer la bonne santé de cette rurale et de son merdeux. Consomption, mal de poitrine et honteuses maladies sont fréquents chez les bouseux. La terrienne se portait heureusement bien malgré une fragile complexion.

-    Chez vous elle prendra vite du poids, au fond c’est bénédiction pour l’une et l’autre, Berthe, n’oublie pas de prier Saint Gabriel et tu brûleras un cierge à Saint Wylbrod. Pour ce qui est du chiffon, rien à craindre, ni exanthème ni rubéfaction. Ces rustres ont des résistances que nous avons perdues !

Cet éclairé mais prudent thérapeute s’assurait de suites possiblement fâcheuses en impliquant un éventail de saints qu’il choisissait avec soin. En cas de mauvaise tournure, la Faculté pouvait ainsi se sortir d’un mauvais pas et s’éviter de fâcheuses diffamations. Berthe n’était pas dupe mais, son mari Hugo le répétait souvent, « N’en déplaise à Epicure, la crainte de Dieu ne mange pas de pain ni n’en durcit la croûte » !

L’aveugle donna un sein à Mariette et l’autre à son mouflet.  Les servantes forçaient la nourrice à engloutir doubles rations, trois fois par jour. Claire se chargea de dégrossir cette gentille paysanne. Elle fit installer un matelas dans sa chambre ainsi que les deux couffins. Hugo la trouvait mignonne et, sous excuse de charité chrétienne, il installa des repères à travers la maison. L’aveugle pouvait ainsi s’orienter seule de pièce en pièce. Anne ne trouva rien à dire. Avec ce deuxième enfant son devoir était accompli. Son lansquenet pourrait franchir le pont-levis mais elle se protégerait à l’avenir d’un collatéral dommage. Plus question de subir un siège. Heureuses les mamelles qui t’ont allaité. Grand’mère Berthe se souvenait de ce jour où Hugo lui porta ce bébé « remplaçant » et le soulagement ressenti quand le petit lui tira ce blanc sang d’une poitrine douloureuse. Claire chantonna, sans que personne ne l’entende, le refrain des « deux faons d’une même gazelle » (Cantique des Cantiques).

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 Momoh gardait « son » fils Guillaume à distance. Le gamin deviendrait costaud, il avait déjà l’esprit chicaneur et n’hésitait pas à cogner qui lui refusait un caprice. Seule sa grand’mère et Johann pouvaient en faire façon. Mariette s’affermit mais elle garderait toujours une faiblesse de sa naissance prématurée.

L’aveugle fut bien traitée. Claire fit planter des barrières près de la mare aux canards. Elle tendit un cordage de manière à ce que la paysanne puisse aussi se déplacer librement au jardin. Johann lui demanda de poser. La Confrérie des Charpentiers voulait offrir un retable à l’hôpital Saint-Jean. Une modeste commande. Le Maître la peignit en Eve chassée du Paradis. La fille accepta de se dévêtir. Que signifie la nudité pour une aveugle ?

Les Boogart baptisèrent les nouveaux-nés. Le bâtard des campagnes reçut le nom de Daniel avec la bénédiction de sa mère. Johann se servit plus d’une fois de la maman et de son nourrin en guise de « Marie et l’enfant Jésus ». Mariette et son « frère » Daniel grandirent ensemble, à égalité de mamelles et d’affection.        

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Anne ne s’en mêlait pas, cependant elle aimait suivre les « opérations » de sa fenêtre. Berthe, elle, ne trempait plus ses mains dans les profondes bassines, mais elle supervisait toujours la délicate entreprise ! Une fois par mois, la maisonnée tintinnabulait en un brusque vacarme pour le démarrage de « sa grande lessive ». Une lavandière ambulante faisait la tournée des résidences brugeoises louant ses services aux familles qui en avaient les moyens.  L’affaire s’amorçait au point du jour quand la brumaille dévoile le canal Peerden. Du grenier les servantes descendaient les huches de linge accumulé durant quatre semaines et l’entassaient près du cours d’eau avant d’en effectuer le tri. Cette opération, anodine en apparence, sonnait l’ouverture des réjouissances. Blouse, drap, dessous, chaque vêtement permettait un commentaire des plus malicieux. A dix pas, le commis d’office se chargeait d’amorcer un foyer.

De ses récents voyages Momoh ramenait des huiles coûteuses mais aux senteurs agréables. Jusque là le suif ou le saindoux servait de « détergent ». Il suffisait de le mélanger à des cendres.

On commençait par la « cuite ». La laveuse couvrait généreusement le fond du cuvier, d’abord de « savon » mêlé au fraisil, ensuite plusieurs couches de paille humide et enfin le linge et l’eau par-dessus. Bouillir en évitant l’incendie. L’opération durait plus d’un jour, le temps de lisser ce linge et de le décrasser. La nuit une servante veillait le cendrier et le foyer, la pauvre refoulait son sommeil, emmaillotée dans une chaude couverture. Un chien tenait compagnie à cette sentinelle. Si par imprévisible circonstance un tissu s’enflammait, la gardienne sonnait vacarme.

La buandière passait des heures à raconter des histoires épouvantables ! Celle de la fée qu’on jeta en punition au fond d’un puits, la femme-oiseau apprivoisant les minets par d’envoûtantes roucoulades ou celle de la jouvencelle Dahut, fille du roi Gradlon de Cornouaille, transformée en sirène. Elle aussi entraînait de nubiles innocents au fond d’une sombre et humide caverne. Au matin les familles angoissées ne retrouvaient que les corps tronqués de leurs chérubins !

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  Quand les enfants ne lui tournaient pas autour, la baratineuse en profitait pour épicer la fable d’excitants détails sur les dams subis par ces malheureux impatients, mieux encore… sur le chapelet des innommables tortures.

Pour que la compagnie tienne le coup et la distance, la servante Radegonde mitonnait un de ses hochepots dont elle seule maîtrisait la recette. Berthe permettait qu’on saigne un tonnelet ou deux de cervoise au moment des repas. La lavandière s’avérait inépuisable, légendes et proverbes… ne tarissaient qu’au fond de sa pinte.

-    A Carême prenant chacun a besoin de sa poêle, à bon demandeur… bon refuseur !

Et il se trouvait toujours un naïf pour demander ce que signifiait ce dicton ou le suivant.

-    C’est dans la Bible, répondait-elle pour se mettre à l’abri d’un méticuleux chercheur de pouilles, les curés nous racontent du charabia pour nous embrouillimuner sous prétesqu’on bigorne point latin. Moi je vous r’dis c’que Moïse nous a enseigné alors qu’il déboulait d’son « bel vedere », ni p’us, ni moinche.

La femme avait échafaudé sa rayonnante réputation sur une clientèle bien agencée mais toujours friande de polissonneries.

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A sa fenêtre, Anne s’interrogeait parfois. Comment lavait-on le linge chez les Thuin, et qui s’en chargeait, jamais alors elle n’avait eu l’idée de s’en soucier. Ici sa belle-famille entretenait une réserve considérable de vêtements de rechange, à lui seul son époux possédait au moins vingt chemises et autant de doublets et de culottes !

La cuite, ou les cuites achevées et refroidies, on passait à la prochaine étape, l’essangeage. La lingerie trempait de Prime à Tierce (au moins quatre heures) dans une cuve d’eau mousseuse que la chéfesse brassait énergiquement, armée d’un solide aviron.

Une lotion d’Azul e Branco du Portugal ou de laurier et une huile d’Alep, selon ce qu’avait trouvé Momoh lors de ses périples méridionaux. Cette opération concluait le troisième épisode. Certaines blanchisseuses mettaient à part les brassières et les tassels pour les imbiber d’amidon. Des substances inconnues que Momoh achetait lors de ses expéditions et qu’on expérimentait à cette occasion.

Pressentant une rapide évolution des colorants utilisés en peinture, le marchand diversifiait ses achats ce qui le conduisait parfois vers des embouchures commerciales moins renommées.

-    Y’aura toujours plus de bourgeois à laver leur linge que de guildiens en quête de colorants !

Il ne se trompait pas. La concurrence devenait menaçante du coté de Lyon et de Bale, les chimistes progressaient et utilisaient des machines mues par la force de l’eau. L’introduction de la vessie de cochon permettait aux peintres de conserver leurs amalgames une semaine entière. Enfin Momoh commençait à s’appuyer sur des « relais », des intermédiaires, détaillants qui ouvraient des comptoirs à Bruxelles et parfois jusqu’à Trêves, Cologne ou Aix. De leur coté les Anversois descendaient plus régulièrement sur la Cote méditerranéenne.

- Alors s’il le faut je deviendrai vendeur de poudre à lessive !

L’ultime opération consistait à rincer cette montagne de vêtements et de draps au bord du canal. Lavandière et domestiques battaient le linge et reprenaient leurs histoires de coquins et de vilaines, le bruit couvrait les éclats de leur voix ! Elles frappaient avec violence, imaginant qu’elles punissaient là des maris infidèles. Il arrivait que l’une rie si fort que soudain ses larmes giclaient et elle se pissait par dessous. Les commis tiraient de longues cordes sur lesquelles on suspendait cette lessive parfumée de lavande. Pour les jupes de fêtes, les broderies et les tuniques des hommes, la laveuse se contentait d’un trempage dans une eau embaumée de savon d’Alep ou de fleurs de roses et l’on renonçait à l’essorage. Depuis peu une mode bruxelloise se répandait à travers la Flandre, l’usage du mouchoir ! Autour du cou d’abord, en pochette ensuite ou dans la manche et finalement chacun s’en servit pour curer son nez. Momoh en trouvait à Arras. Par souci d’hygiène il demandait aux servantes de les laver à part.

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Guillaume prenait de l’allure, plus élancé que les camarades de son age. Personne ne pouvait plus le tenir. Johann comprit qu’il n’en ferait pas un peintre même si le garçon se montrait intelligent et attentif à ses leçons.

-    Lui manque la patience, dommage !

-    Et l’imagination, compléta Hugo désabusé, pour le commerce non plus il ne vaudra rien !

Momoh le traitait durement, s’il ne le battait jamais, il ne lui passait aucune bêtise.

-    Pourquoi le punir de ne pas être ton « vrai » fils, pleurait Anne ?

-    Je ne le punis pas, je le corrige pour son meilleur.

Guillaume savait depuis toujours qu’il n’y avait entre eux deux aucun lien de sang. 

-    Je ne le punis pas, je l’aime et il le sait, sans mensonge et sans hypocrisie, il découvre ce qui est juste, il apprend sa solitude. Ton petit choisira le métier des armes, peut-être rêve-t-il de batailler  aux cotés de son géniteur, un preux et courageux chevalier. Il déteste la condition de bourgeois qui lui est imposée et moi avec, toi tu t’es faite à la routine des Boogart parce que tu es née fille et que personne ne te donnait grand choix. Lui ? Autant qu’il se durcisse s’il veut partager l’existence des guerriers. Il ne voit rien d’intéressant ici, pas uniquement chez nous, mais à Bruges, qui sait, même la Flandre est trop exiguë pour ses martiales ambitions. Ton cher Guillaume ressemble au Comte de Charolais ! Il rêve d’entreprendre. « Je l’ay emprins » Pourquoi le blâmerai-je ?

-    Alors tu le laisseras s’engager ?

-    Il n’a que douze ans, il te reste encore cinq ou six ans à le pouponner !

-    Promets moi de le retenir.

-    Pour qu’il me haïsse un peu plus ?

Mariette ? La puînée ne ressemblait en rien à son robuste aîné qui pourtant se faisait un devoir de la protéger en toute circonstance. La mignonne aimait traîner près de l’étang, parler aux canards ou se fourrer dans les jupes des cuisinières.

-    Un coq de combat et une ménagère, plaisantaient les servantes, voilà ce que nous ont pondus les patrons !

Mais son grand amour, elle le vouait aux chiens qu’Hugo soignait mieux que les nonnes la Chasse de Sainte Ursule. Wic vieillissait, sa femelle lui donna quand même une descendance. Le plus difficile fut d’expliquer à la gamine pourquoi, la veille, maman Xiana avait mis bas six chiots vaillants et qu’au matin il n’en restait que deux.

Si Momoh se montrait sévère avec son fils, il gardait une étrange distance avec sa cadette. Grâce à Dieu il restait bien assez d’amour en partage dans cette vaste maisonnée.

Déjà le marchand songeait à sa prochaine expédition. La douzième depuis son mariage. Il ne partait pas  si loin, Bruxelles, Liège et Aix-la-Chapelle vers l’est, Arras, Lille, Calais et Paris à l’ouest, Anvers, Rotterdam et Amsterdam au nord, Luxembourg et Dijon au sud. Et Saint-Trond où il se rendait deux fois l’an!

               Il passait contrat en avance avec des fournisseurs locaux, on s’arrangeait pour ajuster les prix en cas de pénurie ou de saturation du marché. Sans négliger les peintures qui avaient fait la richesse des Boogart, le commerçant n’hésitait plus à varier ses achats. Poudres à lessive, colorants pour tissus et cuir, vaisselles et tapisseries.

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 Philippe le Bon jouait son rôle de prince fier et distant, évitant de provoquer ses voisins. Il croyait en la puissance économique de son Duché et veillait à ce que ses baillis n’assomment pas les entrepreneurs flamands d’une trop lourde fiscalité.        

 

Momoh pouvait donc traverser les frontières en relative sécurité, sans risquer de se retrouver pris entre deux armées en bataille. Il savait à qui et combien payer ses taxes de transit.  

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Le marché de Dijon ne manquait de rien. Momoh y découvrit des légumes et des fruits inconnus. Concombre, melon, citrouille, fenouil, navet, pêches, cerfeuil, fèves,… Pour une poignée de philippus les boutiquiers de la rue aux Herbes lui vendirent six sacs de graines. Il en ferait planter dans leur « jardin » de Bruges et livrerait le reste à son contadin de Saint-Trond.

 La nuit tombée, Dijon reste animée. A Bruges, journée achevée, les bourgeois rentrent chez eux, mangent leur soupe et se tiennent près du foyer pour la veillée. Bien sûrement au cœur de l’Oud Brugge une vie équivoque, louche et suspecte, continue mais le marchand n’est plus l’eschollier des orgies interminables, celles de la table ou celles du bas-ventre.

Ici rien ne semble jamais s'arrêter. Même la nuit, il entend passer les attelages de boeufs. Dans les rues, chiens et chats se font la guerre comme autrefois à Paris, Bourguignons et Armagnacs. Anes, mules, chevaux martèlent le pavé. La poussière ne retombe que lorsqu’un orage s’abat soudain. Alors la populace se bouscule pour trouver un abri sous une porte cochère.

Dans les quartiers chauds, derrière Sainte Gudule, les filles harponnent le client qui, lui, ignore la honte et oublie ses scrupules.    

Au restaurant de la rue saint Apollinaire on lui servit, en entrée, des plats de poissons : brochet, tanche, carpe et anguilles ! Pour la suite le patron lui suggéra une oie farcie, cuite à l'hydromel.

- Et avec ça je vous remets une pinte de cidre ?

- Tu l'as dit, l'ami ! 

Le gros de sa mission accomplie Momoh prit le temps de visiter deux récents ateliers d'imprimerie. L’un était géré par des Allemands apparentés à Richel de Tübingen et lié à celui de l’alsacien Schongauer, natif de Ferrette, des Italiens tenaient le second, les Lazzarotto originaires de Bassano del Grappa aux pieds des Dolomites.

Chez Petri, on lui proposa une troisième édition joliment illustrée de "La Mélusine", oeuvre de cet auteur Jean d'Arras qu’il avait découvert autrefois à Genève. Il se souvint du commerce avantageux qu’il en avait fait à cet original Seigneur tchèque lors de son premier déplacement en solitaire. Son adolescence, les leçons de Johann. L’oncle serait surpris d’en découvrir une version si audacieuse ! Bien que submergés de commandes, les artisans « italiens » continuaient de travailler la gravure selon leurs techniques traditionnelles. Ces ouvriers du livre auraient pu s’acheter une presse, des caractères mobiles en plomb et les encres que Momoh vendait aujourd’hui. Taille d'épargne ou en relief, taille douce, burin, pointe sur métal. Pourtant les modes changeaient, la clientèle se diversifiait aussi, chacun voulait un « imprimé », les transalpins s’en moquaient.

- Ce qui importe c’est la modernité de la gravure ! Hé ! Mais quoi !

Le Brugeois sourit lorsqu’il découvrit de novices apprentis qui souffraient à la peine, écrasés par les reproches incessants de leurs Maîtres. Il revivait son temps.

-    Putana ! Des bons à rien qui en plus voudraient se montrer pointilleux sur leur contrat.

-    Et qui font des remarques sur nos méthodes du « passé ». L’imprimerie ? Non merci, on laisse ça aux Allemands et à ces Lazzarotto de Vénétie.

Les Confréries veillaient à ce que les accords et conditions d'emploi soient strictement respectés. Au bout de quatre années les Maîtres acquittaient leurs élèves et les renvoyaient en leur souhaitant « bonne fortune ».

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 En fin d’après-midi, Momoh passait chez Gédéon l’Hébraïque, un vieil ami de son père. Il lui résumait sa journée. Après la gogaille et quelques pintes, une servante déposait sur la table le Gieu d'Eskiès et les deux hommes sirotaient une dernière cervoise, absorbés par cette amicale bataille de pions.

 - Je prends les Noirs, la bannière de notre Bête Féroce !

- Les Blancs, Maître Gédéon, sont-ce les Habsbourg ou les François ?

- Les François, mon cher, les François, les Habsbourg c’est l’aigle noir et il plane loin de nos terres, s'il s'en emparait il ne saurait les garder sous sa griffe. Il est fatidique que la Bourgogne revienne au Roi de France !

- Il y aura-t-il encore la guerre ?

- La guerre, as-tu vu qu'elle ait fini ! Vous autres au pays de par là haut, vous avez une longue tradition d'autonomie, l’impôt payé, vos communes vivent bon an, oublieuses de leur Dijonais. C'est toujours ton parrain le chancelier ?

- Le bourgmestre ? Non ! Nous en avons un nouveau, Dirk Memling, Paulus est mort en tombant dans un canal en plein hiver. Son cul a brisé la glace. Y'en a qui murmurent qu'on l'aurait poussé. Pourtant il savait  tenir "son juste milieu". Puis avec sa phtisie !

- Je croyais que son fils prendrait la relève ?

- Son fils ! Il s’est fait rouler dans la farine lors du vote, tu sais, main’nant ça se passe en secret ces élections, chaque député reçoit sa boule noire!

- Et qui est le doyen de la Guilde Saint Sébastien ?

- Jacob von Maelart, un artiste peu doué mais un excellent politique ! La Portugaise a partagé ses commandes, les aristocrates ont suivi, non, les peintres ont de l’ouvrage. Là où le bat blesse c’est du coté des Anglais qui se méfient de nous depuis que Philippe à rompu avec eux. Leurs usines s’allient aux Lusitaniens qui font circuler leurs marchandises sur de rapides coursiers. On s’en inquiète même à Anvers !

La bourgeoisie dijonnaise tentait d’imiter les modes du palais. Pourpoint court, coiffure en bol et  poulaines pour les hommes, les dames portaient encore haut leurs ridicules hennins et tiraient de longues traînes qu'un laquais protégeait, à l'occasion, de la poussière, d'une crotte ou d'un reste de pluie.

Le Résidence des Ducs de Bourgogne était en chantier. On surélevait les deux tours principales, celle de la Terrasse qui domine la ville entière et l’ancienne Tour de Bar. Il y a moins de cent ans ce n’était qu'une simple forteresse, une place militaire. Philippe le Hardi a édifié un premier donjon avec, en annexe, de vastes chambres de cérémonies pourvues de cheminées à chaque étage. Son petit-fils rénove la façade du logis ducal et complète la construction de ce palais en y ajoutant des salles de festin et une incroyable cuisine où pourront s’affairer plus de 30 cuisiniers!    

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 Un chambellan fit entrer le visiteur dans une large et triste pièce. Momoh lui remit la lettre d’introduction que Jan van Eyck lui avait confiée. Le peintre demandait une faveur à son prince. En effet la Duchesse Isabelle venait de lui passer commande d'un retable de belles dimensions. Le contrat spécifiait cependant que devait figurer, sur l'une des portes de ce triptyque, la chapelle de la nécropole princière. Momoh van den Boogart n'avait pas perdu la main, il saurait en tracer le cadre et les perspectives. L'ancien élève n’avait pu refuser pareil service à son auguste mentor.

Un grand soldat, jeune, barbu, s'approcha et se présenta.

- Rodolph Von Erlach, capitaine suisse au service du Seigneur d'Occident. Je vous guiderai et... on me demande de vous surveiller. Comment se fait-il qu'un marchand soit chargé de croquer pareilles ébauches ?

- J'ai été apprenti de deux Maîtres guildiens en Flandre, hélas je vois mal les couleurs, il m'a fallu me reconvertir dans le commerce. L’un d’eux, fort renommé et qui a séjourné un temps au palais, est le signataire de la missive qui vous a été transmise. Mon Sieur van Eyck est épuisé, il voyage moins. Je dois donc lui ramener une documentation illustrée, un plan et des canevas.

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C'est ainsi que l’aristocrate bernois et le Flamand se lièrent d'une amitié discrète. Les deux savaient encore qu’elle serait éphémère, que leur chemin ne se croiserait jamais plus. Le capitaine mercenaire lui permit d'assister à quelques solennités officielles. Il aperçut alors, pour la première fois, le Grand Duc d'Orient qui tenait sa Cour pareil à un Roi, ne souffrant aucune infériorité. Le Ponant n’est-il pas un Valois ? Il rêve d’une mythique Lotharingie, sa Bourgogne et ses vassalités sont prospères et dynamiques, un jour son territoire s’étendra aux deux mers, celle du Sud et celle du Nord. Le Duc ne jouera plus l’obséquieux diplomate entre le Royaume de France et le Saint Empire germanique, il s’imposera et deviendra leur aequalis. Son chroniqueur (Commynes) décrit les fastes de cette Cour, déploiement de magnificences qui dépassent largement celles de ses « pairs ».  Et ce n’est pas du trompe-l’œil, les meilleurs artistes sont là, poètes, musiciens, peintres et sculpteurs. Le Flamand est ébloui !

Le Chapitre de la Toison d’Or se réunit d’abord en huis clos. Ensuite l’impressionnant cortège traverse la ville pour se rendre à la maison de commune où sera servi un extraordinaire repas. Plus tard, quand seront achevés les travaux, le prince recevra ses hotes « chez lui ». Les Guildiens flamands se disputent la charge de valet et peintre du Grand Duc d’Occident. Van der Goes, Coustain, Jan van Eyck bénéficieront de cet honneur. La fonction comporte trois aspects, la décoration des villes où sont organisées des célébrations en présence du Bourguignon, l’enluminure d’ouvrages magnifiant la famille régnante et la portraiture de ces mêmes personnes.     

Momoh invita le noble bernois dans une des tavernes les plus réputées de Dijon, celle de Maître Chiquart, au Coin du Miroir, la maison au Trois-Visages (1470). Ils se régalèrent de fricadelles de porc, de rôti avec sa couenne, de boudin du Yorkshire. La seconde alliance de Philippe avec les Anglais avait, en son temps, ouvert le Duché à la gastronomie des perfides insulaires. Après quoi suivirent une saucisse d'oie et des endives cuites au four dans leur habit de jambon, arrosées d’un pinot rose des Cotes de l’Armançon (Cote d’Or). Pour dessert on leur offrit des melons, des abricots, des beignets au miel et de la confiture de coing.  

- Heureusement que la Sainte Eglise nous force à respecter 145 jours maigres, nous finirions par exploser nos panses!

- Je vais m'en retourner à Berne, lança l'officier, à mon retour nous serons mis en quarantaine mes officiers et moi-même. Le Conseil fédéral n'aime pas que les aristocrates servent le Duc, personne ne souhaite fâcher les Capétiens et les Habsbourg.  

- Autrefois j’ai employé trois Fédérés qui rentraient chez eux après qu’on les ait démobilisés, je croyais que Philippe et la Haute-Union avaient trouvé finalement un arrangement ?

- Arrangement ? L’accord tenait mais l’Empereur a vendu la Lorraine au Dijonais ce qui nous fait désormais voisins des Bourguignons depuis que Mulhouse a  rejoint l’Helvétie.

- Je vais trotter jusqu’en mes Flandres avant qu’on s’empoigne, le temps d’accomplir ma mission et je rentre. Et puis moi aussi j’ai le mal du pays, les papillons noirs envahissent mes nuits.

Bruges en hiver ! Si tu voyais !

-    Tu t’ennuies de tes ruisseaux et moi de mes montagnes. Pourquoi ne reste-t-on pas chez soi ?

 

Pour tenter de digérer leur copieux festin Von Erlach entraîna son ami dans un honorable bordeau du centre ville. Le Suisse lui fit découvrir « le Grand Epicycle », une « abbaye » de luxe.

-    En cette bruissante volière tu trouveras de fort jolies carlingues et de gentilles dégrafées qui vont te croquer le callibristi en prenant leur temps et ton argent, mais ce n’est pas tous les jours dimanche !

-    Voyons si ça vaut la peine que j’y noie ma chandelle !

-    Les coquines savent t’entreprendre, moi j’l’avoue sans honte, la niquerie m’ennuie, j’m’laisse paresseusement mastiquer le nœud en sifflant ma bière et quand ma bite mousse je rote ! Charlotte !

Son père Hugo lui avait-il appris l’extenso ? Momoh suivit son guide, un instant il crut se retrouver aux baings de Paris. Aujourd’hui il se comportait à l’instar des nantis de sa classe. O tempora, O mores !

-    Les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux plus ça devient bête, les bourgeois c’est comme les cochons, plus ça devient vieux plus ça devient con ! 

-    B’en t’es pas tendre avec ta corporation !

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Dans le hall d’entrée, qui faisait office de « réception », la chéfesse appareilleuse avait fait pendre une licencieuse allégorie où l’on observait une pulpeuse hétaïre mordue au sein et au sexe par deux serpents et sous ses pieds nus le client pouvait lire le message suivant:

 Pécheur qui sait lire et déjà salive, prends connoyssance du tarif :

-    Fornication en solitaire par saisissement et agitation de son gland jusqu'à inondation du poignet, 10 jours de pénitence, pain et eau

 (mais ici la pratique est rare).

-    Fornication d’une courtisane en ses flux,

10 jours de repentance,

(la maison fournit  deux linceaux).

- Fornication avec une moniale (ici et ailleurs),

40 jours de pénitence et

jeûne complet tous les vendredis

(moniale uniquement sur commande avisée).

- Accouplement avec un chien, un âne ou une chèvre,

2 ans de pénitence, jeûne  complet les vendredis.

(aucun animal n’est présentement  disponible).

- Sodomie d’un autre homme,

10 ans de pénitence et clystère chaque vendredi

(nos uranistes sont habillés en damoiselles et se réjouissent du lavement).

 Pécheresse,  si tu as bu du sperme, 2 ans de pénitence 

-    Si tu as introduit un poisson vivant pour ensuite le cuire et le faire manger à ton amant, cinq ans de pénitence

              et jeûne le vendredi (sans poisson)

          -     Si tu t’appareilles avec une personne de ton genre

                                           le Ciel  pardonne en avance 

                                  moyennant le versement de la dîme apostolique.

 

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Ces dames se montrèrent serviables et entreprenantes. Une fois la bagatelle mâchée, la patronne leur fit servir massepain, nougat et gaufres. Ils trinquèrent à la santé des vivants et des morts malgré l'interdiction de la Sainte Eglise catholique et, en somme, avec la bénédiction de Saint Augustin.

- Aux Fédérés !

- A la Flandre libre !

- Aux joies de l’horizontale !

- A Ovide !

- A Epicure !

- A Marie-Madeleine !

- Et à tous ses seins !

- A Robin Hood!

- Robin Hood?

 

- Non, l'ami c'est moi qui règle l'addition par ici, je suis en mon pré carré, encore pour une dizaine de jours ! Bah! Laissons-leur quelques pièces, que nos donzelles n'aient point maille à partir. Nous reverrons-nous, ami de rencontre ?

- J'en sais rien le Bernois. Mes campagnes me conduisent à travers le monde, enfin, le monde des Chrétiens. Tu es un chevalier, moi mi-marchand mi-artiste. Mais il m’arrive de croiser ton fief.

- Quand rentres-tu chez toi ?

- J'ai achevé mes brouillons pour Maître Van Eyck, il ne me reste plus qu'à peaufiner mes croquis à Champmol, les élèves du vieux sculpteur m’ont fait bon accueil...

- Ah ! Là où reposent les Bourguignons!

- Van Eyck souhaite s'en inspirer pour l’héraldique  des nobles personnages. Le triptyque devrait convaincre la papauté de la légitime ambition du Ponant. Pour ce qui est des esquisses en noir-blanc je ne m'en tire pas trop mal.

- Le Duc cache sa maladie, il craint l’impatience de son impétueux Charolais. Charles rêve d’une couronne plus éclatante.

- « Roi des Romains » ?

- Le Lion va digérer la Lorraine et bouffer l’Alsace qui ne saura lui résister, avant de descendre plus bas, trop près de chez nous. De son coté l’Aragne tisse une toile encore plus grande ! Momoh, nous allons vers de sanglantes batailles. Prends garde à toi, choisis bien tes itinéraires.    

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  La peste ? Beaucoup prétendaient en expliquer les causes mais personne ne savait quand et où elle réapparaîtrait. Par chance, Charles le Travailleur l’avait esquivée lors de sa dernière visite à Bruges où il s’était (re)marié. Van der Goes avait été chargé de décorer la ville pour la fastueuse occasion. La peste, n'est-elle pas une fatalité ou un châtiment divin ? Jusque là Momoh et sa famille ont échappé à ce  malheur que Dieu fait pour châtier ses arrogantes créatures. L’endémie a souvent frappé Bruges, jamais les Boogart qui s’isolent et tiennent sur leurs réserves.

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 Momoh a pu rejoindre Namur avant la rumeur, le voilà forcé d’y prolonger son séjour. Le Conseil a barricadé la ville. Le marchand espérait rentrer par Charleroi, Mons, Tournai et Courtrai. Drapeaux, clochettes et tambours l’ont contraint à ce fâcheux détour.

Il peut compter sur son aubergiste. Le gaillard en a vu de pires et sait réfléchir, son écurie est presque vide mais il y a du foin plein sa grange. Les mules acceptent ce mauvais sort et s’arrangent de leur confinement. Momoh déchargea les marchandises achetées à Luxembourg. Il empila les sacs et les ballots dans deux pièces vides. Le bénéfice de cette contagion c'est qu'au moins on ne craint plus les voleurs. Personne ne sort la nuit tombée. La piétaille y veille sévèrement.

L'hôtelier choisit de condamner portes et fenêtres extérieures. Momoh lui donna un coup de main se servant avec adresse de la petite cognée. Prévoyant, l'homme avait son puits qu'on espérait épargné par l'infection puisqu’il ne recevait jamais aucun Hébraïques. Il avait renvoyé son personnel et ne vivait là qu’avec sa femme et ses deux jeunes fils. Dans la cave s'accumulaient saucissons secs, sacs de farine et tonneaux de bon vin.

-  Par Dieu, ces Juifs nous empoisonnent !

- Crois-tu ? Certains prétendent que de mauvais Chrétiens polluent l'eau des rivières en y lavant les peaux de vache, les docteurs accusent les rats et les poux !

Ils vécurent vingt jours comme les moines de Cîteaux, ne parlant qu’entre eux. La nuit ils entendaient passer la charrette des ramasseurs de morts. Parfois la prévôté ordonnait qu'on brûle une maison sans chercher à déloger les résidents qui s'y cachaient encore. Les cris des oubliés déchiraient soudain la rue. Momoh restait des heures dans sa chambre en compagnie de son chien. Ce fidèle compagnon ne comprenait rien. Lectures, dessins et prières. Et que d'inquiétude pour sa famille.

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 Une autre rumeur annonça l’issue de leur enfermement. Les cloches sonnent, les gens sortent, se comptent et la vie reprend. On fait le grand ménage. Il est impératif de trouver des coupables et souvent les voisins pointent du doigt une femme que des religieux suspectent déjà de sorcellerie. Séance tenante, un sénéchal réunit son mall, il faut oublier l’incurie de ces dernières semaines et chasser le diable qui porte les péchés du monde. Alléluia. L’accusée, cette fois, n’a qu’une trentaine d’années, elle est jolie, une fille du nord, sa chevelure tombe au creux de ses reins. Ses juges l’interrogent d’abord en huis clos, le reste n’est plus qu’une triste farce qui doit satisfaire la populace. Devant la « cour » elle subit, à moitié nue, l’examen aux piquants. Un prêtre, expert en possession, s’arme de vilaines aiguilles, lui pique différentes parties du corps espérant déranger le Diable. La prévenue hurle de douleur lorsqu’il transperce son mamelon. Ensuite elle endure le bacul devant une foule railleuse et vengeresse. Finalement deux gardes lui font passer l’infaillible épreuve de l’eau. Plongée dans une fontaine, elle a le choix : flotter et prouver son innocence ou se noyer avec Belzébuth. C’est morte et coupable qu’on la retira du bassin.

 

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Par prudence, Momoh choisit de s’orienter à l’est. Des moines racontent que maintenant la peste rejoint Bruxelles. Et Saint-Trond se retrouvait sur sa route.

Depuis le rachat des terres de Thuin, Momoh n’y passait que deux fois l’an pour s’assurer de la bonne marche de l’exploitation. Rien ne prédisposait le marchand à la gestion d’un domaine agricole. Cette curiosité, il l’avait héritée de son père adoptif et puis il aimait les animaux. Le paysan trichait dans ce qu’il déclarait, minimisait ses récoltes et les revenus de l’élevage mais tant que ses beaux-parents touchaient l’usufruit, il ne voyait pas de raison de pinailler sur les comptes.

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La ferme avait échappé à la cruelle épidémie, la famille y avait vécu en autarcie. A son habitude, le rural accueillit son propriétaire avec méfiance. Pourtant à chaque fois le jeune Boogart y allait de sa poche ordonnant de nouveaux investissements. L’élevage portait son bénéfice sans trop de sueur mais le contadin regrettait sa vie d’agriculteur, une vie qui s’accorde avec les saisons.

-    Bon d’accord, vieux hutin, revenons au labour. Pourtant cette vilaine pétéchie a affamé les citadins qui paient peau de fesses un ragoût de bœuf. Tes prix n’ont-ils pas doublé « grâce » à Dieu, aux rats et aux Israélites, alors ?

-    Alors c’est qu’ici on aime semer, nos Saint-Jean sans moisson ça fait drôle. Et puis en hiver nous avions nos aises.

-    Fainéantise ! Passons un agrément l’ami. Je t’avance l’argent de deux bœufs matures, plus costauds que tes bourrins pour traîner socle et charrue, tu sèmes un dixième en novale, le reste tu le gardes en pâture et fourrage, ça marche-t-i comme ça ? Et tu planteras ces graines que je te ramène de Dijon.

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 Lépouse du fermier paraissait aussi finaude que le mari. Mais elle savait cuisiner sa daube. Le paysan sortit une bouteille de rincette qu’il gardait pour les occasions « spéciales ». La nuit tombait. Commis et domestiques allumèrent trois chandelles et s’installèrent autour de l'âtre. Momoh raconta des histoires qui se passaient en Italie bien que personne n’ait la moindre idée de ce pouvait être ce pays de « par en bas ».

Pour occuper ses mains, un valet taillait un morceau de bois, le décorant habilement de motifs un brin naïfs, une fleur ou un cœur. De temps à autre il s’arrêtait, bouche bée, surpris de découvrir que les Italiens mangeaient avec des fourchettes sans se servir de leurs doigts.

-    Et comment font-i pour la cuisse de poulet ?

Son voisin souffrait d’une rage de dent et se tenait la joue.

-    Chi c’ost eine gature, alle tumbrai, chi c’ost ein vartiau, alle sauterei, chi c’ost eine gotte, alle s’en irai, chi c’ost ein nerf, alle gigouillerai, raige du monde, raige de dent, botez-tot à l’instant !

Un moment, le Brugeois eu le sentiment de faire partie de cette famille. Illusion passagère. Le travail des champs lui aurait plu. Suivre les saisons en priant Dieu qu’il pleuve au bon moment, se lever le cœur tranquille.

Mais je ne suis rien, ni un artiste, ni un commerçant, ni un chef de famille. Quelle est mon ambition ?

La curiosité ? La curiosité n’est pas une ambition, au mieux un moyen d’anticiper son malheur, au pire une maladie qui fait trembler les mains. Depuis longtemps j’ai l’impression d’attendre. Quoi ? Le sais-tu Jésus du Ciel ? Et toi Wic ? Le vieux chien branla la queue.

                Sur son retournement, le Brugeois fit encore plusieurs haltes. Toujours avide d’observer son alentour, il cherchait ce qu’il y avait de moderne, à l’exemple de son père, ne pouvant ni expliquer ni comprendre le pourquoi de cette quête jamais achevée. Toujours à l’habitude de son vader, il dormait dans des monastères où l’accueil restait cordial. Autant verser une généreuse aumône à ces moines qu’à des aubergistes. Le plus souvent Momoh y trouvait confortable gîte et excellent couvert. Entre Gand et Bruges, le hasard le conduisit à Lede où il ne trouva pas la moindre hôtellerie pour passer la nuit. Les aubergistes se méfiaient encore des itinérants, agents suspects de contamination. Il s’arrêta donc là où brillait une lumière.

-    Mon frère, vous êtes le bienvenu mais il est de mon devoir de vous révéler qu’ici nous sommes une ladrerie. Nos cellules sont isolées du lazaret, tu n’aurais pas à craindre le mal-être, cependant le réfectoire est commun. Cette récente infection nous cause grand tort, les illettrés ne font pas la différence ou alors ils invoquent des châtiments divins, pure superstition, nos frères lépreux n’ont commis aucune faute, enfin aucune qui justifierait une si grave punition !

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Momoh avait entendu parler de cette terrible indisposition que les crédules expliquaient de mille manières. Il avait été éduqué par son oncle Johann, homme de raison, et qu’il le veuille ou non, n’avait-il pas hérité du bon sens des Boogart, pour qui une chose est d’abord ce que Dieu a voulu qu’elle soit, ensuite ce que les scientifiques ont déterminés qu’elle pouvait encore être. Le regard des hommes demeure subjectif. Il retrouvait là le « credo » de Piero della Francesca : ce que la géométrie affirme, ce que le peintre exprime et ce que l’œil du regardeur croit découvrir.

Il ne fit donc aucune objection et accepta l’invitation du dignitaire. L’abbé lui proposa une cellule des plus modestes mais d’une irréprochable propreté. A l’heure du souper, il se joignit à la communauté des ladres qui se réjouirent de cette visite impromptue. Certains, les plus repoussants, semblaient atteints par une forme « léonine » de la maladie, quelques uns souffraient de lésions nerveuses qui handicapaient leurs mouvements.

L’abbé lui demanda gentiment de raconter ce qu’il savait de la vie des Flandres et d’ailleurs. Il choisit de parler de Paris ce qui suscita une indescriptible curiosité de la part des reclus. Momoh ne manifesta aucune gène durant son bref séjour chez ces infirmes.

-    N’imaginez pas qu’ils soient ignobles, lui confia l’abbé au moment du départ, beaucoup sont d’aristocratiques lignages.

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 A Gand il voulut encore revoir cet « Agneau mystique », œuvre de son mentor et ami Jan van Eyck. Il savait que le retable cachait un des secrets de sa naissance. Il passa plusieurs heures à contempler cet extraordinaire tableau où l’on retrouve la marque de chacun des Van Eyck, Hubert, Jan, Marguerite et Lambert.