Au gré de la plume

18 octobre 2017

Soyons braves

 

 

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Le prix de l'essence.

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Jouets chinois.

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 Carrefour de Buoi.

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L.T.

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P.S.: Apéro : vodka (locale) et jus d'orange.


Spaghetti bolo ce midi. Dulcinée m'avait préparé un peu de viande hachée que j'ai donc mélangé à ma sauce tomate. 


Mardi après-midi, 14h00, sieste. Avant, j'ai pu mettre rapidement mon bloguinatzet à jour. En relisant la "nouvelle du jour" (Dérive) je vois qu'un morceau s'est perdu dans je ne sais quel nuage. Baouf....je mettrai de l'ordre fin février peu après notre arrivée en Chuiche..

 

Mardi, 17h00. 
Donc un morceau de la nouvelle d'hier (Dérive) s'est perdue "en route", parti à la dérive, entre Paris (Siège de Canalblog ?) et Hanoi. Et tout ça sur le coup de midi (temps VN) parce que je la relisais encore ch'matin, cette petite histoire, comme ça,..in extenso ! Bon moa, moa chuis qu'un scribouillard mais je me demande combien de "choses" s'évaporent ainsi, par exemple dans le monde des affaires. On me rétorquera que ces gens ont des "back up", des doubles, des sauvetages sur des trucs et des machins ou dans des nuages en location. Moi aussi j'ai cette nouvelle dans un "mass storage"... à Treyvaux ! C'est d'ailleurs dans ce conteneur que j'avais retrouvé ce que je viens de remettre en ligne, la pointe de l'iceberg !
Et puis quand ça se perd, ça va où, parce que, me semble-t-il, il y a une loi de physique qui dit approximativement que les choses peuvent se transformer mais jamais... disparaître à jamais *. 

Du bois brûlé il ne reste que de la cendre comme nous quand on se fait incinérer, par contre si l'on choisit de se faire enterrer, les vers nous mangent et d'une certaine manière nous devenons un peu d'eux ce qui ne m'ennuie pas bien que je préfère la lumière. Parce que les vers-qui-nous-mangent ne savent pas qui ils mangent... puisqu'il fait nuit et que par ailleurs ils ont peu de relations avec les humains en surface, impossible donc qu'ils puissent dire/penser:"je mange machin, le con qui utilise des insecticides". * *

Ah ! Une fuite d'eau en bas près de la cuisine. Je m'en suis rendu compte en grimpant sur une échelle pour aller déloger une colonie de micro-organismes qui longe le plafond. Non, ce ne sont pas des termites. Est-il encore raisonnable que je grimpe sur une échelle à mon'age ! En redescendant de mon échelle je découvre ce qu'en Suisse romande nous appelons une (très petite) gouille, un peu d'eau, rien de très inquiétant sauf qu'en ce qui concerne les fuites (dans des canalisations sous pression), est-ce une loi de physique, b'en ça ne peut qu'empirer * * *. 

*      Ceci ne prouverait-il pas que l'éternité existe ? 
* *    On peut aimer la viande tout en condamnant l'usage des chimiques (élevage et agriculture).
* * *  Serait-le corollaire de ce qui précède ( * ) : si l'éternité existe, ou au pire, ou au meilleur si elle dure long temps, cette éternité n'est pas un fleuve tranquille ou alors: rien ne le garantit.

Profitons de ce gentil moment, je suis en-bas près de l'entrée à attendre le retour de Dulcinée (et en même temps je garde un œil sur la fuite d'eau). Moment paisible, une petit bière, ma pipe, manque des chips, baouf,..ou alors des petites choses salées au fromage. Je me souviens des "gâteaux au fromage" de ma maman. Elle devait employer des œufs, du lait, de la farine (?) et bien évidemment du fromage. Elle en faisait une plaque entière (celle qu'on utilise dans les fours des cuisinières). Je me demande si ce n'était pas mon père qui coupait, 4 fois en largeur et deux en hauteur, nous étions cinq, trois morceaux chacun ! Bien brun dessus ! Hum ! 

Je pense aux "trois sœurs" austro-vietnamiennes (devenues françaises) pour qui le Vietnam, le nord surtout, restent si important puisqu'elles y ont vécu un gros morceau de leur enfance. Je pense bien à vous, Marie, Dini, Maria,...à Robert, aux générations qui suivent (même si j'oublie certains prénoms). 
Dimanche passé, à la messe un prêtre américain de passage nous servit une homélie intéressante. Il reprenait, comme cela se fait, l'Evangile du jour. Un texte un peu dur, en gros l'histoire d'un roi qui invite des gens à une grande noce, pouf... personne ne répond, pire on zigouile ses messagers, crac il décide d'inviter "n'importe qui" à la cantonade et voilà une belle noce qui s'annonce, les participants se sont bien habillés... sauf un qui  arrive en "casual" (habit de semaine, don) therefore il se fait virer par le maître. Punaise, ça c'est une parabole biblique. Quand notre bon prêtre américain s'est lancé dans son sermon je me suis presque inquiété: comment va-t-il s'en sortir ? 
- Dadou, c'est mieux qu'un thriller ! 
- Wait, Love, wait.
Le Vietnam c'est la même chose, touristes de passage, visiteurs "réguliers", diaspora,  (peu importe les motivations), nous tous qui revenons ici nous croyons avoir "notre" Vietnam, pour les "trois sœurs" je crois savoir ce que cela représente, pour un businessman aussi, pour un "vieil expat" des environs de Londres... aussi,... pour Dulcinée. Mais à côté, ou devant, ou derrière n'y a-t-il pas "le Vietnam" ? Celui qui vit même en notre absence. 
Et qu'il est difficile à aimer celui-là ! 
Quand on mange un gâteau (au fromage !), ou un steak-frites on ne se pose pas la question: - " le gâteau/le steak m'aime-t-il", non on le bouffe. Cependant quand on aime un homme, une femme, un enfant, un chien, un chat, un cochon d'Inde on se soucie d'être "aimé" en retour. 
- Il y a donc une différence entre un steak et un chien, O Mon Dadou ? 
- Tu le dis bien. Peu importe la "forme" de cet amour partagé, de même pour le ratio d'un côté ou de l'autre. 
- O Smartest Dadou, j'ai compris la parabole de l'évangile ! 
- J'en suis heureux, Douce Amie. 
Il faut aimer le Vietnam. Ça ne veut pas dire "tout accepter", tout justifier, queu non mais il faut en aimer plus qu'un morceau ! J'écris cela alors même que le fils de Dulcinée nous prépare de nouvelles bêtises encore plus gigantesques que les premières, les deuxièmes, les troisièmes,... Répétons-le: pas d'excuses, pas de marchandage sur nos convictions fondamentales, pas de condescendance. 
- Dadou ?
- Hum ? 
- C'est comme si tu disais qu'il faut aimer avec intelligence, je croyais que l'amour était passion, compassion, tolérance, générosité, spontanéité, tendresse et caresse. N'est-ce point contradictoire ? 
- Chère, les Québécois, enfin les obsolètes, ont une jolie chanson: "Qu'il est difficile d'aimer, qu'il est difficile,..." (On la trouve facilement via Google-Youtube). Je n'ai qu'une réponse: il faut essayer. 
- On peut mourir d'essayer d'aimer ? 
- On peut, présentement nous sommes sur la bonne voie. Et n'est-ce pas là que le sacrifice de Jésus prend une signification philosophique (qu'on me pardonne mes allers-retours en bigoterie) ? 
- Tu te prends pour Jésus ?
- Coquine, moqueuse, non. Les Parisiens disent "Fluctuat nec mergitur" qu'on peut traduire par "Ça brasse dur mais la barque tient le coup". Ça veut aussi dire que les gens qui sont sur le bateau pensent sauver leur peau. 
- Des Africains ? 
- Non eux c'est aut'e chose du genre qu'on nous rabâche: " La barque est pleine"... Non, je te parle du Vietnam et plus particulièrement du prochain naufrage de ton couillon de grand frère. 
- Ahhhhh ! Ouaie. 
- Je veux dire, punaise faut tout t'expliquer, je veux dire que si Mamccok jure que cette fois elle ne lui lancera pas de bouée pour le sauver, elle ne pourra pas le regarder disparaître dans les abysses,comme dans le film Titanic. Je veux dire que moi derrière, je la suivrai encore... Putain de merde. Tout ça parce que  je choisis d'aimer le Vietnam en son entier. 
- C'est beau ! 
- En fait non, c'est surtout très con...

09h00, mercredi matin. Maison. Il faut se méfier des habitudes. Pourtant en moins d'une semaine nous en retrouvons. La préparation (très simple) du petit déjeuner, sortir la moto devant l'entrée, attendre que Dulcinée achève son maquillage et s'estime satisfaite de son habillement du jour. 
Après son départ je pompe l'eau (du réseau de la ville à notre citerne sur la terrasse au sommet de la maison). Autrefois je faisais ensuite un peu de nettoyage, là... un minimum, quand je découvre un endroit particulièrement sale je nettoie. Heureusement, tout ce qui concerne notre hygiène, la douche, la lessive le rangement des habits, tout marche bien. 27 degrés, 85% d'humidité... faut pas plaisanter ! 
Vérification du remplissage de la citerne. Ok. 
Hier soir au retour de Dulcinée, pouf, un gond du portail saute. Nous rions. Pauvre maison, bien brave. 
Par prudence je vérifie l'intégralité de la nouvelle du jour. Ok. C'est une de mes rares nouvelles africaines. Une relecture qui me ramène aux "années 80", à mon arrivée à Abidjan (siège de la direction régionale * ), suivie de cette première découverte du Cameroun, courant derrière mon chef, un petit bonhomme qui marchait vite. 
Oui, M'ssieurs-Dames, j'ai aimé l'Afrique. 
- Au fond, Mon Pauv'e Papounet, tu aimes tout le Monde.
- Presque. Tu vois, Ma Juju, je ne connaissais rien de l'Afrique, mieux ou pire: mon expérience du commerce des médicaments se résumait à quatre années de visites médicales à... Genève ! J'y avais appris un "certain vocabulaire" et l'art de subir des cours de formation. Il me semble qu'on m'avait choisi parce que j'étais Suisse (propre en ordre) et apparemment docile ("apte à ne prendre aucune initiative personnelle"). À cette époque le Siège imposait une politique du Grand Tanker", suivez les directives du Head Quarter point. Même mon chef, un allemand basé à Abidjan, vingt ans d'Afrique, ne résistait jamais. Ce furent donc des années besogneuses mais paisibles. Par je ne sais quel miracle mon équipe de visiteurs médicaux se prit d'affection pour moi ce qui me facilita la tâche. J'avais du temps pour observer et écouter. Combien de personnages farfelus franchirent la porte de mon bureau ? Dans combien d'aventures m'entraînèrent-ils ? On a parfois abusé de ma gentillesse et de ma faiblesse mais personne ne m'a "trahi".  

* Le siège régional de la compagnie qui m'employait se trouvait en Côté d'Ivoire. La "région" comprenait le Sénégal, la Guinée Conakry, le Togo, le Bénin, le Burkina Fasso, le Mali, le Niger, à l'ouest et le Cameroun, la Centrafrique, le Gabon, le Congo Brazza, la Guinée équatoriale, le Tchad (j'allais devenir "responsable" de ces six pays dits de : l'Afrique francophone centrale). Durant plus de quatre ans j'allais voyager d'un pays l'autre de cette côte de l'Afrique. Nous habitions à Yaoundé (capitale du Cameroun), Quartier Bastos.

L’Avaleur de maladies

  

J’aime les histoires en cascade, enfin peut-être faudrait-il dire : en gigogne , en poupées russes, ou alors comme ces cartes postales pleines de petits timbres montrant chacun un beau coin, le château historique, la plage, le vieux port, la ville moderne, l’arrière-pays.

 

Avril 2003.

Mike finissait sa bière ne suivant rien que des yeux les gestes d’Ozaylia, une sara déguerpie du Tchad y’a une dizaine d’années. Elle travaillait avec automatisme et lenteur, pourtant le service n’attendait pas.

-          Deux Doug’, un Smash sans glace et un Club bien tassé…c’est pour Frank…le Club.

-          Deux Doug’, un Smash “no ice”, un King Club, répéta la grande négresse.

Elancée, pas l’ombre d’une graisse inutile, un visage dur, des arcades saillantes et une mâchoire de panthère. Elle ne souriait que professionnellement, entr’ouvrant légèrement ses lèvres, just’une seconde.

Edward tenta de ramener son ami là où il en  était resté.

Difficile de suivre Mike. Il partait sur un sujet  et puis soudain silence, se perdait quelque part. Au “retour” il ne savait plus très bien ce qu’il avait raconté ou gardé simplement sur le coeur.

Ils allaient bientôt traverser la rue et grimper au sixième du Toronto Star Building. Réunion journalière de la rédaction, vers les quatre heures. Hardenberg aurait déjà les idées claires, il se contenterait d’un traditionnel tour de table et puis chacun s’y mettrait. La guerre, l’épidémie, choix limité, le bouclier spatial, la fin du vieux renard libéral!

Edward avait réussi l’exploit d’imposer deux colonnes sur la vie quotidienne d’Hakim-le-solitaire de Bagdad, l’à-côté des bombardements, des pillages et des conflits religieux. Comment ce brave bagdadi de cinquante ans faisait son marché, pourquoi parlait-il allemand, sa bataille pour qu’un correspondant étranger lui permette d’utiliser son “mobile”, just’une fois encore, avoir des nouvelles de sa fille exilée  à Londres.

 Si Hardenberg n’avait pas eu dans le sang quelques globules germaniques, enfin prussiens, il aurait envoyé Ed se faire foutre, mais voilà à quoi tiennent les décisions, même les plus importantes, le “buying motive”!. Arrière-arrière… petit-fils d’un ministre qui tenta de redresser le pays peu après une désastreuse et ephémère victoire napoléonienne, “Hard”, ainsi qu’on le surnommait, fut en somme séduit ou flatté qu’un pauvre mec de Bagdad prenne soin de ne pas oublier la langue de ses romantiques ancêtres.

 “J’ai mis en route une “machine”, la buanderie de l’hôtel est déserte, le générateur fonctionne. Là d’où je viens ça veut dire que mon linge est en train de se faire laver automatiquement. Trouve-t-on encore du détergent à Bagdad? J’ai versé du shampoing Et toi Hakim-le-solitaire, qui s’occupe de tes affaires, tu repasses toi-même? Posssible dans ton pays macho…. vas …je rigole!

Hier, au marché Al Nass’hra  j’ai craqué pour une grosse boîte de raviolis, “familiale”, pur boeuf…enfin comment vérifier, six euros! Une bouteille de vin rouge, eh oui, quatre euros…imbattable, sûrement une liquiditation des surplus du Sud-ouest français…tout sauf vendre à bas prix en Europe. Une salade, des patates, une boîte de viande pour chien (en fait je la garde pour le chat de mon ami), un litre de jus d’orange (améliorons nos p’tits-déj’), des yaourts (comment trouvent-ils du lait?)…le tout…, un mois de salaire d’un médecin du  pays.

Tu vois Hakim, ce qui m’ennuie avec mes confrères qui trainent par chez vous, c’est qu’ils ne s’intéressent pas à tout ça. Je voudrais bien savoir comment tu t’en sors, combien tu gagnes, comment…. si tu payais des impôts? Où tu baises?

Le père d’Hakim était un homme cultivé, hélas…toute la suite des événements… Lawrence, l’assassinat du roi, la révolution, la montée du Baas, les guerres…, impossible de donner à ses enfants une éducation sérieuse. Il a fait ce qu’il a pu. Le vieux aimait l’Allemagne et son Romantisme. Il a bassiné ses mômes pour qu’ils apprennent eux aussi cette langue…en IraK? L’allemand! Mais enfin c’est quand même grâce à elle que son premier garçon fut engagé, en son temps,  comme chauffeur, par ce gros businessman de Brême.

Hier Hakim a encore eu un coup de chance, il a pu racheter le stock de tomates d’un gars qui voulait retourner dans son village avant  la nuit. Trois cageots! Il en a donné un peu à sa voisine qui est veuve de guerre et mère de trois jeunes enfants. Le reste il le cuira pour qu’elles durent.

Ici, au coeur du Moyen-Orient, la température monte, l’humidité varie, on transpire dès cinq heures du mat’. J’écoute un vieux disque de Cohen …..un enregistrement “live” de 1979…une contrefaçon chinoise, qu’est-ce qu’il leur a pris de pirater Cohen? Encore, son dernier…”Ten New Songs”…”My Secret life”…je comprendrais. Et qui l’a importé en Irak?

Toi Hakim, qu’est-ce que tu écoutes comme musique, je veux dire… à part le “local”? La “Flûte” de Mozart? Ca repose ton chat…il adore l’arrivée soudaine des clochettes…ding, ding,ding…il sursaute, tu le caresses. Il sourit.

Ah! Cohen…interdit chez toi…un juif. Dommage. Savent pas. Donc pas vraiment interdit. Et par qui?  J’aime sa chanson : ”Field Commander Cohen”…, le refrain surtout  avec les …”yankee dollars”….actuel!

Bon je te laisse…, faut que je travaille…il m’arrive de faire le “nègre”, en douce, pour quelques journalistes de Londres et d’ailleurs, bien sûr après ils reprennent mon article et le patinent mais ça leur évite un voyage et le pain anglais tout mou de l’hôtel. Ces jours-ci, la mode est à cette épidémie mystérieuse qui nous vient de Chine. Je suis en première loge…le SRAS vu du Moyen-Orient!

Je brode  des bêtises avec ce que je pêche sur mes short waves demodées.

 

Gerlach s’ennuyait dans son hôtel. Chaque matin il invitait donc Hakim à partager son frugal petit-déjeuner. A midi Edward lui lançait un coup de fil….le reste il l’inventait lui aussi. Gerlach? Une autre énigme de ce vieux “Hard”. On aurait pu trouver quelqu’un d’autre, un vrai gars de l’Ontario. Non le Red’Chef avait insisté. Gerlach…l’homme de la situation. Le “journal” d’Hakim avait trouvé sa place, page trois. Moins lassant que les armes de destruction et les mensonges politiques.

Là-bas,  calme revenu, l’iraquien trouverait un véhicule, en fait il avait planqué une vieille Mercedes 200 chez un ami garagiste.

Il servirait d’interprète à l’envoyé très “spécial” du Toronto Star.

-          Le plus intéressant va se passer dans le Sud, vous allez voir …l’Iran nous envoie déjà ses mollahs, kopfristutz!

Il faudrait que Gerlach descende du côté des chiites.

 

 -          Mike, regardez cette lettre.

Hardenberg lui donna le temps de lire et se renversa sur son revolving chair.

-          Vous avez saisi?

-          Pas vraiment.

-          Ecoutez, c’est simple, impossible de refuser, l’occasion est unique, ils prennent les frais à leur charge.

-          Vous voulez m’envoyer au Cameroun?

-         Un an! Mike, vous êtes célibataire, homme de terrain et puis si le projet foire c’est pas notre affaire….qui d’autre connaît l’Afrique?

 

La coopération canadienne s’était bizarrement mise en tête de soutenir un jeune journal de Douala. A Ottawa quelques-uns avaient du, long ago, établir les critères définissant la priorité des projets d’aide au Tiers-Monde. Critères aussi nébuleux que l’objectif même de la coopération d’état…un devoir de justice, un échange, aussi mystérieux que les méthodes d’évaluation de ces mêmes projets. 

Le "Premier" Chrétien voulait laisser sa marque avant de partir en retraite, l’Afrique…son hobby! Jean de Shawinigan, le Tiers-Monde, tu parles!

Quant à l’analyse des coûts, des ratios: investissement humain versus équipements ou transfert de know how….une lointaine comète. Mike ironisait parfois.

D’abord on financerait la rénovation des bureaux de la rédaction, l’imprimerie attenante serait ensuite modernisée. Mais la CIC voulait un professionnel pour chaperonner l’équipe locale. Sous le régime libéral, il est aussi de bon ton de mêler le “privé” à la charité gouvernementale.

  -     Bon faudra être prudent question politique, le “Paul” c’est pas un rigolo. D’autre part nous avons certaines garanties d’indépendence et vous serez au bénéfice d’un passeport “noir et or”….pas de danger.

  Mike prit l’avion un mois plus tard. Un gros homme gesticulant avec une pancarte l’accueillit à l’aéroport de Douala….: “Mr.Mike London, Toronto Star”

-          Soyez le bienvenu! Les gens de votre Consulat sont overbusy vous les verrez demain.

-          Bonjour!….

-          Patrice Etendo, rubrique sportive….

 

La CIC lui avait trouvé une chambre à l’Akwa Palace en pleine centre ville.

-          Attention, l’hôtel est sérieux et bien tenu mais ne laissez pas entrer les filles, elles vous plumeraient en vitesse. Vous connaissez l’Afrique?

-          Connaître, c’est beaucoup dire, j’ai fait quelques reportages au Congo, au Tchad…une enquête au Gabon..

-          Ah! Les Gabonais! Princes de la fainéantise! Mais de bons gars!

-          En fait à Libreville je faisais un reportage sur l’activité occulte des Services de Renseignements francais, j’avais une piste, l’ami d’un ami, un militaire qui travaillait à domicile, il servait de courroi de transmission entre la Présidence et la France. Vous connaissez la ville.

-          Un peu….le bowling et les bureaux de Radio Africa Numéro I!

-          Voyez la route qui mène de l’aéroport au centre, le long de la côte?

-          Hum!

-          A la hauteur du Sofitel, côté nord, une petite villa cachée par les arbres, c’est là qu’il “opère”…enfin on a dû le remplacer avec le temps. Il avait deux chiens…un gros berger ….bonne pâte mais impressionnant et un setter irlandais…plutôt âgé, deux gros chats, une femme d’origine  basque, elle enseignait l’espagnol au Lycée français et deux filles, des jumelles qui adoraient chanter Sardou….”Le bon temps des colonies”!

Etendo l’invita dans un petit resto que tenaient ses soeurs à la sortie nord de la capitale économique camerounaise.

La soirée fut chaleureuse. Mike découvrit la Guiness locale, il y resterait fidèle, et les trois  soeurs d’Etendo…pas frileuses.

 Les jours suivants les uns et les autres lui firent visiter la ville et les environs. D’abord les gens du consulat et ceux de la coopération. Il découvrit aussi leur vie de famille et celle d’un ghetto blanc, assez confortable, solidaire.

Un week-en à Limbé, un autre à Kribi, pas loin des Pygmées.

Une jeune célibataire de Montréal, un brin hommasse, l’emmena dans un bistrot, voisin du port fluvial. Le patron, un certain Muller, en avait fait un lieu de rencontre pour…européens-blancs de peau. On y servait une cuisine “suisse”, rösti, fondue (!), emincé à la zurichoise, saucisson vaudois, viande séchée des grisons…pastis et whisky international!

C’est sans doute grâce à son statut “neutre” que Muller pouvait ainsi accueillir et mélanger…français, anglos, belges, allemands, canadiens, italiens,….Si les gaulois dominaient,  ils savaient se tenir.

Le face du tenancier avait depuis longtemps tourné au gris computer….cyrrhose classique mais il tenait encore sur ses jambes, cornaquait efficacement ses brigades  de cuisine et l’équipe de salle. Les demoiselles portaient un costume d’Appenzell et les garçons la blouse des vachers fribourgeois.

 -          Sans blague, il arrive à importer du vrai Gruyère…pas de l’ ”emmental francais” et aux grandes occasions il sort ses bouteilles de derrière les fagots…du blanc….du sec qui sonne le cerveau et claque sous le palais.

-          Y’a longtemps…

-      Un an et six mois...la moitié de mon parcours. Vous connaissez le dicton….le gars qui passe  trois jours en Afrique en parle toute une semaine, celui qui y a vécu un an…n’en cause qu’une heure et les autres la ferment!…ou celle du pastis…le premier on rappelle le serveur…”change moi ça presto, y’a une mouche dans mon verre”, un mois plus tard on éjecte de l’index la vilaine bête….d’un index indifférent…après….on avale le pastoche avec l’insecte…Je tiens  le coup.  C’est des conneries ce que je raconte mais tout est là. Au journal ça se passe comment?

-     Pour le moment j’observe, j’écoute, je m’informe, je pose des questions. Jusqu’ici j’ai réussi à me faire une idée…pas trop claire…des uns et des autres, des hiérachies officielles, officieuses…des autres rapports de force. Pas mal de questions tribales. Le vieux tient son équipe!

-     Sans te vexer…évite le mot “tribal”, paraît que c’est une invention des western. Ca n’existerait que dans nos têtes. Ethnies….c’est politiquement correct.

 Le journal, “IndependAEnce”, se voulait  un défi….pas un défi au pouvoir de Yaoundé, bien qu’il ait risqué quelques piques à l’occasion d’élections ou lorsqu’un gros budget s’était fondu honteusement dans la nature.

                                     Bi-lingue!

Comme le pays. Un choix audacieux. Les deux-tiers en français. Et sous le titre ”IndependAence on lisait :” La chèvre broute là ou on l’attache, take it easy”. Rubriques classiques: l’Internationale, l’Africaine, Sous-continentale (eux parlaient de “sous-région”), l’Economique, la Sportive, des infos “santé”, la mode, la musique,…rien de très original à l’exception de ce mélange d’anglais et de français. Car la rédaction avait franchi allègrement le pas et on ne partageait pas deux articles en francais et un en anglais. Non, le titre pouvait apparaître dans une première langue, suivi d’une brève introduction…la suite basculait alors en français par exemple pour  se conclure en dix lignes anglaises…ou vice versa.

  Mike se demanda ce qu’il venait faire par ici, l’équipe rédactionnelle lui paraissait dynamique, créative,…même disciplinée…on clôturait toujours à temps, ou presque.

Le directeur s’appelait Augustin Kum, la cinquantaine (il découvrirait plus tard qu’il en avait réellement dix de plus), court, le nez légèrement retroussé, une voix douce, un bouc grisonnant. Chrétien méthodiste, humour grinçant.

Il jouait sans cesse avec un crayon jaune qu’il balançait entre l’index et le majeur mais sans jamais le ronger ou en briser la mine!

Il notait tout dans un gros cahier d’écolier. Lorsqu’on changeait d’avis il sortait sa gomme et finissait par souffler les poussières de caoutchouc.

Devant lui une bouteille de Perrier, un morceau de citron et une tranche de papaye. Il arrivait vers les sept heures du matin et ne quittait son bureau qu’à la nuit tombée. Lorsqu’il était d’excellente humeur il nous parlait de Madame Koum, son épouse acariâtre, une femme sévère, énorme et mère de huit enfants vivants.

Autrefois il avait été instituteur à Limbé (ex-Victoria).

M.Kum se chargeait de la politique nationale et de la sous-région.

Etendo rédigeait seul une double page sportive, sans se gèner pour pirater quelques photos dans des publications étrangères. Une fois “scannées” Patrice s’arrangeait pour revisiter leur background, histoire de personnaliser l’image. Il les soustitrait sans honte, n’omettant jamais le ã IndependAEnce”. Une petite agence nationale et crevotante leur vendait régulièrement des clichés à un prix de liquidation.

Isaac Mabatto avait étudié le droit alternatif à l’université (bi-lingue) de Yaoundé mais comme sa licence ne l’avait mené à rien, son oncle (M.Kum) l’avait engagé.  Il couvrait l’Internationale en suivant aussi quelques procès en cours, affaires de corruption ou de détournement d’argent. Son mentor et guide attentif lui avait appris à tirer systématiquement des parallèles entre les scandales du continent et ceux de France … ou d’Amérique, l’air de murmurer aux moralisateurs “voyez, ailleurs aussi”…ou alors pour devancer une censure inquisitrice….”si en métropole on ose en parler pourquoi pas chez nous?”.

Lucien Mbessike naviguait le plus souvent au bord de la déprime, il rédigeait des pages entières sur d’affreux crimes, des amputations sauvages à la machette, des maris vitrioleurs, des “morts subites”, des foetus jetés aux ordures, des oncles fornicateurs, des bus écrabouillés par des camions sans freins ni lois.

Il était de loin le meilleur pour passer de l’anglais au français, pour revenir à l’une et l’autre langue dans un style nu, simple, limpide, rapide et parfois terrifiant par son obsession du détail macabre. Un “Sim” équatorial! On lui reprochait une prose trop facile. Il savait rendre le méchant sympathique.  

Martine (personne ne l’appelait jamais autrement) était une femme “mature” comme on l’entend chez les anglo-saxons. Elle remplissait goulûment shirt and  jean’s, sans  complexe, une belle négresse bourrelée de partout. Son cul rebondissait si bien qu’un enfant aurait pu s’asseoir dessus.

  Et puis surtout son humeur éternellement joyeuse. Elle apostrophait chacun, sa voix rauque réveillait la tablée de rédaction…après une interminable intervention du “boss”. La mode, la musique, le cinéma, la vie tout simplement.

Tchélo, lui, était né congolais, de Brazza ou Pointe-Noire mais il avait un jour perdu son chemin. Ses camarades le surnommaient :”le Che” car il parlait souvent des heures glorieuses du marxisme-léninisme de la première période Sassou-Nguesso (avant les Cobras, avant son mariage avec cette pédiâtre, la fille de Bernard Hadji Omar Bongo), le balayage du samedi matin, les corvées à la campagne pour les étudiants de l’université Gorki.

M.Kum lui laissait le reste, “le Che” écrivait sur tout et sur rien, il jouait le jeu, du candide, du contre-pied, du visiteur étranger, de l’envoyé spécial. Son grand plaisir : les fausses interviews. “Pourquoi se gèner, lançait-il souvent, les PPDA, King & Co nous ont ouvert li chemin, suivons li-blancs…camarades!..c’est la lu-u-u-tte ana-a-le…enculons-nous sur la placeu publiqueu…”.

Mais il conservait cependant une éthique personnelle et n’interrogeait que des célébrités imaginaires. Son directeur le laissait faire. En plus “le Che” avait un joli coup de crayon et savait  habilement caricaturer quelques illustres personnages.

Mike proposa d’écrire une rubrique quotidienne : “A Glance from Abroad” . Il aborderait les aspects surprenants (à ses yeux étrangers) des us et coutumes du pays, en profitant, à l’occasion, pour décrire certaines équivalences et similitudes canadiennes ou européenes.

La coopération lui demanda de jeter un oeil sur les dépenses du journal, sur la gestion. M. Kum s’en référa à Eulalie et Clémentine….secrétaire et comptable.

 Un mois après son arrivée, l’envoyé du Toronto Star suggéra quelques changements afin de faciliter le processus rédactionnel, créa une “time-table” mobile sur douze mois. Il en avait discuté de longues heures avec le “patron”, son Perrier et sa papaye.

-          Douze mois!

L’équipe n’en avait jamais rêvé. Eux, jusqu’ici, rédigeaient leurs articles “à la petite matinée” et encore.

-          Regardez. Il déroula l’énorme affiche qu’il avait préparée avec l’aide de l’équipe du consulat  (qui hébergeait le délégué de la CIC). En utilisant un planning de ce genre, libre à vous de le modifier, of course, vous pourriez obtenir un financement additionnel de la Communauté Européenne. Je ne devrais pas vous l’avouer si brutalement mais ne comptez pas sur un support éternel de mon pays. Lorsque l’Imprimerie Banga sera rénovée, on la soutiendra probablement un an ou deux mais après…..l’imprimerie et le journal…vous vous retrouverez à nouveau tout seuls!

Y’a un disque pour chacun de vous, programmez-y les manifestations importantes, élections nationales, réunions sportives, foires, expositions, à mesure que vous en découvrez les dates. Eulalie reportera l’essentiel sur cette page. Si le budget le permet certains pourront se déplacer à travers le pays, et qui sait ….pourquoi pas recruter un correspondant à Yaoundé, Ngaoundéré, Limbé, …à la pige, pas des “permanents, je pense à des enseignants,… par exemple”.

Enfin, vous le voyez ici…”développement marketing”. Je pourrais vous aider…modestement. Trouver de la “pub” chez les compagnies étrangères. Eulalie sera formée à la “démarche” des sociétés nationales. En commeçant par des insertions publicitaires à prix modique, pourquoi pas gratuites, parfois…j’sais pas….pour des matchs de foot, pour un nouveau film…tenez…vous passez l’annonce d’un festival rasta…gratos…le gars vous refile un ticket d’entrée, un poster,…une info privilégiée…

Clémentine prend en main le service des abonnés, encore une fois: “directory” des compagnies étrangères, je lui ai refilé la liste des expats, les recteurs des unis, les chefs de l’administration,….

La vente, là aussi…, M.Kum et moi en avons parlé longtemps, on renforce les points de détail habituels, kiosques, boutiques, supermarchés,… on augmente leur marge et on leur offre un bonus par palier de cent. Enfin l’ONG “Streetboys” accepte de nous “louer” une vingtaine de jeunes SDF, deux par district, en couple c’est plus safe, vente à la criée. Ca les changera du shoe shine. Couverture complète de Douala.

Mieux. Chaque matin deux mille exemplaires partent pour Yaoundé avec l’Express de six a.m., on en largue cinq cents à Edea, le reste continue sur la capitale…là, same same: les “Streetboys” réceptionnent les colis à la gare et distribuent le tout avant la fin de la sieste.

On verra le résultat dans six mois…si c’est positif…on se tourne du côté des anglos, à l’Ouest, on remonte jusqu’à Bafoussam et Bamenda… Limbé, Kumba.

Je n’ai aucun commentaire à faire sur la répartition des rubriques, one more thing, commencez à penser “Cameroun-Cameroon” et un peu moins “Douala”. Je veux dire …pensez aux lecteurs de tout le pays…qu’importe s’il n’y en a qu’une centaine ….au début.

Dernier point: on va l’envoyer free of charge, un ou deux trimestres, aux Ambassades, Consulats et autres Organisations internationales. Enfin on en offrira une cinquantaine à l’hôpital Laquintinie. Et une centaine pour les Ministères de Yaoundé, les fonctionnaires ont le temps de lire le journal!…et d’en parler!

-     Mesdames, Messieurs,….total cinq mille exemplaires! On entre dans le sérieux!  Ce qui veut dire dans le colimateur des jaloux et de la concurrence…..concurrence nationale!

Monsieur Kum avait conclut avec un joyeux sourire, euphorique. L’aide de la coopération, une possible rallonge de la Communauté Européenne, pourquoi ne pas associer le British Council et l’Alliance francaise. Ils ne pourraient tenir qu’un un an à ce rythme ambitieux. L’entreprise ne survivrait qu’au-delà de dix mille exemplaires …vendus! Si jamais l’aventure tournait mal on aurait le temps de redescendre sur terre.

 Le Directeur distribua à chaque journaliste son “cahier des charges”. Il résumait la tâche spécifique des uns et des autres, surprise: les rédacteurs disposaient d’un budget personnel (remboursement sur justificatifs).

Mike avait revu les dépenses du quotidien, les frais d’imprimerie, les possibles rentrées publicitaires, les coûts de distribution, etc…

-     Ah! encore une dernière info, excellente, continua M.Kum: je vous augmente, vous aurez un vrai contrat, vous payerez des charges sociales, Mesdames et Messieurs,… et des impôts, bref le journal devient une société anonyme. Le soutien des Canadiens devrait nous permettre de tenir…alors… à vous de jouer… Objectif: doubler le tirage! Allez, on y go!

-     Sorry Boss, je ne voulais pas la garder pour la fin, j’oubliais,…la best news….le scoop…on refait les chiottes et on installe un tank sur la terrasse…fini les….

Tout le monde applaudit, on sortit les Guiness, Martine, Eulalie et Clémentine ne furent pas les dernières à se jeter sur la glacière! 

Mike avait déniché une modeste “villa” en plein quartier Nylon. Il avait les moyens d’employer deux gardiens, un de jour l’autre de nuit. Joseph et Jean-Marie. Il se paya une moto occasion, une affaire sûre, une Kawa Trial, un expat tout empaludé la liquidait en catastrophe avant de rentrer chez lui.

 Un trimestre déjà. Chaque jour au hasard de ses escapades, il tombait sur une famille ou une autre, le journaliste écoutait…après avoir brièvement expliqué qu’il venait du Canada, un pays où il y’a d’la neige en hiver et plein de maringouins en été….Il prenait des photos.

On hésitait parfois à l’inviter, à franchir le pas de la maison, vieux complexe de pauvres. Mais il apprit à inspirer confiance. Jean’s et chemise à carreaux, baskets. Quelques fruits en cadeau.

De retour au journal, il se saignait de deux ou trois articles, choisissait deux ou trois photos (numériques) formatait l’ensemble dans l’espace qu’on lui réservait. Tiens, que devenait Gerlach? Il y songeait parfois,…bloody Gerlach! 

A quatre heures l’équipe se retrouvait pour les dernières corrections et commentaires, presqu’une routine. M.Kum clôturait l’édition à la tombée du jour, sans regarder sa montre, rien que le soleil se coucher sur le fleuve Wouri.

-          Bon, espérons qu’il n’arrive rien d’important d’ici demain matin.

Et puis il murmurait à l’attention du Ciel: “Merci, Seigneur,…un jour de plus”.

L’Imprimerie Banga logeait à l’étage du dessous. En fait au rez de chaussée. L’atelier, le stock papier, les vestiaires, et le local d’expédition et de stockage. Une vieille bâtisse coloniale, étouffée par un immense toit de tôles ondulées.  

A cinq heures du matin six motards lançaient bruyamment la distribution, d’abord aux points de vente fixes, ensuite dans les quartiers de la périphérie, tandis que l’antique Combi-Toyota filait déposer ses deux lourds colis à la gare et deux autres au siège des “Streetboys”, rue Pasteur, derrière la Poste Centrale.

Vers les midi trente l’affaire était liquidée.

Clémentine comptait la recette…, faire cracher les “Streetboys” un combat quotidien!

En dehors de ses expéditions journalistiques, Mike entreprit une tournée systématique des entreprises “occidentales”. Blanc de peau, on le recevait sans rendez-vous, on sympathisait parfois. Il n’eut aucune difficulté à ramener quelques contrats d’insertions publicitaires, le tarif étant raisonnable et attractif.

Il fit un effort pour se mêler au ghetto des expatriés. L’atmosphère y était souvent écoeurante mais la nourriture (barbecue) délicieuse. De plus ces gens ouvraient sans compter leurs meilleures bouteilles..., exclusivement du bordeaux.

Un monde à part: la coopération militaire française, surtout des médecins sur la Côte, les vrais guerriers se concentraient à Yaoundé où ils formaient, en collaboration avec Tsahal, l’élite de l’armée camerounaise et la garde présidentielle.

A Douala, les médecins-officiers travaillaient sans uniforme, tous d’excellents chirurgiens, ou des spécialistes de la lèpre, du paludisme, de la tuberculose. Certains lui proposèrent de l’emmener…en “brousse”. Il accepta avec plaisir.

En accord avec Monsieur Kum, Mike décida d’inaugurer une page à l’attention des résidents étrangers. Ca naviguait entre…des joûtes sportives et des actions humanitaires, en croisant l’ouverture de l’année scolaire aux lycées francais,  l’annonce du programme du “Goethe Institute” ou celui de l’Alliance, le Noël orthodoxe grec, la fête nationale coréenne, la vente de charité libanaise, un don de US AID…. Quelques suggestions de vacances au Nord. Tarifs réduits pour les “home leave” annuels. Ou commander les livres pour la prochaine rentrée scolaire. Le meilleur shop de vidéo-pirates.

Le Canadien encouragea Martine à publier, chaque jour, une recette de cuisine, simple et sainement équilibrée. Elle y indiquait aussi les prix du marché. Il lui montra comment on calcule le coût d’un repas, par “estomac”. La diététicienne d’une ONG en goguette lui ventilait les répartitions…nutritives…caloriques, les protéines, vitamines, phosphates,…le meilleur pour l’enfant en croissance, pour la femme enceinte, pour le mari fatigué, pour le grand’père, l’étudiant aux examens…

 -          Vous habitez le quartier Nylon? Pas de problème de sécurité?

-     Non, pas trop jusqu’ici mais je n’ai rien de précieux chez moi et chaque soir le boy rentre la moto au salon où je l’enchaîne! Pas de télé, just’une petite radio et quelques disques, un walkman. Deux gardiens.

-          Des nordistes?

-          Oui.

-           

-          Des saras! Kousséri, ils vivent en se moquant des frontières, beaucoup d’aveugles par la-haut, l’onchocercose. Il nous faudrait un nouveau Jamot en Afrique…

Sont bien avec leur arc et leurs flèches empoisonnées. Vous avez  entendu parler de ce guérisseur? Il vit pas loin de chez vous me semble-t-il, près du dépôt de la Camsoc, au croisement de la Mort Subite, une grosse maison, genre “bunker”, sur deux étages, des fenêtres de prison?

-          Non…on m’a parlé d’un tas de “médecins traditionnels”, j’hésite à entrer dans le sujet…les guérisseurs!!!

-      Lui, là c’est autre chose, une sorte de phénomène. Parlez-en à votre Monsieur Kum, je suis certain qu’il le connaît.      

    

König ne s’était pas trompé. Le médecin-capitaine aurait bien voulu l’accompagner, par curiosité, mais il devait garder une certaine réserve de fonction, protéger l’image de la France et de ses Armées. Qu’ils aient abandonné l’uniforme n’y change rien, ces toubibs de l’IMTSSA restent des soldats.

Samuel Ibrahim Markus Yetna!

L’approche fut longue et tortueuse. Kum l’avait averti. Ses deux femmes et ses huit enfants le protégeaient.

La famille Yetna habitait à deux pas du Carrefour Camsoc, croisement de la Mort Subite, à l’ouest du quartier Nylon, pas loin de la route Edéa-Douala.

Une immense bâtisse cubique, sans volets, sans toit, sans peinture, fenêtres à barreaux! Une enceinte garnies de pics sévères et repoussants.

Il y avait écrit au sommet du portail principal: “Clinique et Maternité de Maman Janine”. Et puis un peu sur la gauche une autre porte, plus discrète avec une enseigne colorée : “Béatrice Fashion, Pourquoi descendre en ville?”.

Béatrice portait aussi le titre de “Petite Maman” et s’adressait à Janine, première épouse, en usant d’un respectueux et tendre: “Grande Soeur”.

La couturière (et modéliste) ne ressemblait en rien aux femmes “douala”. Son père corse avait disparu sans laisser d’autres traces apparentes de son séjour sous les tropiques. L’homme avait travaillé sur un chantier forestier près de Kribi.

Sa pauvre mère éleva son enfant toute seule, en servant d’esclave à un grand-père aveugle et autoritaire, pas loin de Kumba.

Yetna avait épousé Maman Janine en grandes pompes. Sa solide conjointe avait suivi une formation d’accoucheuse, elle venait d’une famille aisée, originaire de M’Balmayo, pays du Président. Une ardente féministe.

Elle accepta Béatrice. Celle-ci ne cherchait jamais à contester l’autorité de sa “Grande Soeur”. Chacune fit quatre enfants, la deuxième moitié d’entre eux naquit ici, à la “Clinique et Maternité de Maman Janine”.

Samuel Ibrahim Markus Yetna était depuis longtemps convaincu qu’il ne goûterait pas au plaisir d’être un vieil homme assis sur un banc devant la maison. Aussi décida-t-il de construire ce blockhaus afin d’abriter le commerce de ses épouses et de leur assurer, ainsi qu’à sa progéniture, une sécurité matérielle durable. Cette entreprise engloutit son énergie et son argent, durant dix-sept ans.

Le grand-père Yetna avait connu l’occupant germanique. En 1909, la Deutsche Bahn  l’engagea en qualité de chef d’équipe lors de la construction de la voie (étroite) du chemin de fer : Douala-Yaoundé-N’Gaounderé. L’entreprise dura quatre ans. Assez pour qu’il assimile la langue de ses maîtres, il était capable de la lire et de l’écrire correctement… ou presque!

Quand les allemands durent quitter le pays, six ans plus tard, il força, malgré tout, son fils aîné à apprendre cette langue désormais inutile.

-   C’est précis, c’est clair, tous les grands savants parlent l’allemand, et aussi les musiciens, les poètes.. Einstein, Mozart, Goethe…

Le prévoyant grand’père investit ses revenus dans un commerce de matériel et de matériau de construction, en 24 il s’associa à un français d’Edéa, un certain Destouches, qui importait des tuyaux, des bidets à la turque et à l’anglaise, des cables électriques, des outils et même du ciment et de la peinture.

 Le contre-maître baptisa son premier né: Wilhelm.

Le jeune homme hérita de l’affaire familial, prit en charge l’éducation de ses frères et soeurs et épousa sa voisine dejà bien grosse.

       -          Bon, questionna l’grand’père, comment vas-tu l’appeler ce petit kinder?

-          Je pensais: Samuel (toute la famille venait en effet de rejoindre l’Eglise du Septième Jour).

-          Markus en premier…Samuel d’accord, aber…heu … d’abord…Markus.

-          Clémence aurait souhaité qu’on ajoute Abraham.

-          Abraham?…so... Markus Samuel Abraham Yetna.

L’aïeul parut satisfait.

Samuel Abraham Markus Yetna venait de fêter ses sept ans. Son père Wilhelm lui ramena du marché une petite chèvre noire. La biquette devint rapidement sa compagne de jeu et la complice de ses confidences.

A la sortie de l’école il se dépèchait de rentrer chez lui pour emmener la chèvre brouter le long de la route encore peu fréquentée, ils filaient à travers le maquis et restaient de longues heures au bord de la Sanaga, derrière le chantier de l’Alufrance.  

-          Fais gaffe, Biquette, maman Clémence prétend qu’y’a des hippos et des crocodiles!

-          Pas si près des rapides, Sami-bê-bê!

La bête pouvait parfois se montrer mauvaise joueuse avec les camarades du jeune garçon. Elle n’hésitait pas à  montrer ses cornes en grattant furieusement le sol de latérite. A la moindre moquerie, elle fonçait, tête baissée…

Maman Clémence se plaignait souvent de l’odeur en déshabillant son Sami’braham  pour le laver de fond en comble dans l’énorme bassine de métal blanc.

Et puis voilà, un jour quelqu’un décida d’emmener la biquette chez le boucher du quartier qui en fit des morceaux pour le grand repas de Pâques où l’on invitait  toute la parenté.

“P’isque c’est ainsi je deviendrai infirmier, kopfristutz”. Il y avait eu des larmes, du désespoir, de la révolte et puis le prêtre, un père dominicain, originaire du Moléson, en Suisse, avait su trouver les mots de consolation. Comme toute bonne rédemptrice, Maman Clémence se méfiait de ce catholique-en-jupe-de-sorcier mais il n’y avait que lui “capable” de tenir l’école de L’Ane Rouge, sur la Montée Fatiguante.

-    Tu sais Samuel, tu dois convertir cette tristesse en amour, le Bon Dieu de ta maman serait d’accord, il y a tant d’énergie en toi! En grandissant et après surtout, chacun reste libre de transformer ses malheurs comme il l’entend: en haine, en révolte …ou pour le bien des autres. On ne réussit que ses rêves dans la vie…le reste…on bricole.

 Le jeune Markus devint infirmier en 1960 quand le pays découvrait les dessous de l’indépendence, la pluralité ethnique (180), les tensions entre chrétiens du sud et musulmans nordistes. Le Victoria choisit de rejoindre la fragile fédération camerounaise pour échapper au Nigéria. Sous la Présidence Ahidjo, Samuel choisit de modifier son deuxième prénom….Abraham pour en faire un Ibrahim, acte de consensus social et religieux. On allait construire un Cameroun moderne et juste!   

On l’affecta au Nord où l’on manquait de medecins. Il s’improvisa chirurgien malgré lui et sauva de nombreux frères musulmans. Là-haut, du côté de Maroua, il était devenu “Sidi Ibrahim”.

Il trouva finalement un poste à l’hôpital de Laquintinie (Douala), vers les années “septante”. C’est là qu’il rencontra Janine, une sage-femme qui gueulait dans les corridors…sommant une parturiente : "Pousse", une autre de patienter,…retenant par le col de sa blouse un gynéco qui s’enfuyait,…..

En 1976 un allemand (!) travaillant pour une firme pharmaceutique lui offrit de devenir “délégué médical” !

Nebelwein trainait dejà plus de dix ans en Afrique. Il fumait sans cesse. Un petit bonhomme sec et agité. Etrange mélange! Profondément raciste, il y allait souvent d’un “les africains sont pas comme nous”  concluant par “faut les tenir par le licou…sinon”.

Mais juste. Il payait bien.

Et puis il savait les écouter, prenait le temps avant de conclure:

       -    Bon d’accord mais on fera d’abord comme dit….le Siège!…et puis si ça marche ailleurs…pourquoi pas ici?

On avait basé ce saxon à Abidjan. Sa femme était une française du sud-ouest, née Mac Millan, une emmerdeuse qui avait toujours la bouche ouverte. Heureusement Nebelwein passait son temps d’une ville à l’autre de la Grande Côtière: Brazza, Libreville, Douala, Cotonou, Lomé, Dakar, avec des pics sur Bamako, N’djaména, Niamey et Ouaga,….

Il crèverait plutot que de rentrer en Europe!

Samuel Ibrahim Markus Yetna fit un bond considérable dans la hiérachie sociale. Il roulait main’nant en Peugeot 304, couvrait un territoire immense et changeait de pneus deux fois l’an.

C’est bien sûr au cours d’une de ses tournées qu’il tomba amoureux de Béatrice. On la lui céda pour le prix d’un buffle qu’il paya cash. Samuel aimait et respectait Janine sa seule épouse officielle mais il avait “la” passion pour Béatrice.

Il tourna longtemps autour de pot avant de se jeter à l’eau. Janine fit une scène terrible, pleura mais elle accepta finalement cette demi-corse-fille-de-rien! Un buffle!

Lorsqu’ils se lancèrent dans la construction du blockhaus, le rez fut partagé inégalement entre la “Clinique” et l’atelier de couture, le premier étage, lui, fut divisé en sept pièces: un dortoir pour les garçons, un autre pour les filles, une chambre avec salle de bain pour Maman Janine, une plus petite pièce pour Béatrice…avec douche uniquement, un immense salon-salle à manger pour les occasions spéciales et la séance-télévision, une cuisine avec une grande table pour le quotidien et enfin une buanderie-douches (filles et garcons séparés).  

Mike proposa d’écrire un article sur la maternité et Maman Janine expliqua longtemps qu’elle avait toutes les autorisations, les papiers et les cachets.

Quinze jour plus tard elle lui suggéra délicatement de publier quelque chose sur la mode et les créations de sa “Petite Soeur Béatrice”.

Il accepta et revint le lendemain en compagnie de Martine.

Martine et Béatrice riaient à l’atelier.

-          Et votre mari, c’est quoi son “job”?

-          Oh! la,la! D’abord il a été infirmier et puis il a travaillé pour des étrangers, la propagande médicale. Maintenant il est à la retraite. La fatigue le prend.

Mike devint un ami des épouses de Samuel Ibrahim Markus Yetna, et c’est par elles qu’il apprit l’histoire du grand’père contre-maître-pour-les-allemands, le destin tragique de la chèvre noire, la gentillesse du père blanc, les opérations angoissantes dans le Nord, l’apparition de Nebelwein, les Peugeot, 304, 404, les pneus qu’on revendait en douce au marché….  

Parfois il n’en rencontrait qu’une et en profitait pour la questionner plus intimement sur la vie de famille.

 Finalement on l’invita pour un repas. Les Yetna célébraient l’anniversaire de Peter Njofon David, le cadet, l’espiègle.

Samuel Ibrahim Markus Yetna ne fit son apparition qu’en fin de soirée. Un géant usé! Les femmes renvoyèrent les enfants.

L’homme avait un regard tendre et généreux.

-          On ne réussit que ses rêves dans la vie, le reste….

Ses épouses lui présentèrent les plats. On remplit son énorme chope de bière, il y pressa un citron et fit tomber deux sucres. Béatrice remua le breuvage. 

Mike parla du journal, des rubriques, de l’ambition, du Canada,….

-          Vous n’êtes pas marié?

-          Je voyage tout le temps. 

-       Béatrice rêve toujours de voyages, vous savez elle rêve tout le temps. L’autre matin elle me racontait que je devenais président de la république et qu’elle travaillait à la télévision, un programme où l’on donnait des conseils aux ménagères, la couture, faire son marché, l’hygiène des enfants, je me demande si elle avait bien rêvé tout ça ou si elle l’a inventé sur les toilettes. Janine garde la tête sur les épaules, une parfaite sage-femme, tout aux poignets, rien au forceps!!

Samuel fit signe qu’on les laisse seuls. Maman Janine tenta une grimace mais elle s’exécuta finalement et referma la porte derrière elle.

-     Vous nous tournez autour! Ce qui vous intéresse c’est de savoir si c’est vrai, si j’avale les maladies, vous faites le gentil, un journaliste reste un journaliste.

 Il raconta simplement qu’un soir il avait vu un film à la télévision, enfin une cassette louée à la boutique de l’”arabe”, un libanais qui faisait ausi le pain pour le quartier.

-     Vous savez, j’suis certain que vous l’avez vu, ça se passe en Amérique, dans une prison. Un gros africain attend d’être électrocuté, y’a cet acteur qui jouait dans Apollo 13 et aussi ...Forest Gump..ah! j’ai oublié son nom, là, il fait le gardien. Quand j’ai vu ce prisonnier se concentrer, un géant nègre, j’ai serré les dents, mon ventre s’est noué. Le lendemain, par hasard, j’étais resté à trainer à la maison pour mettre à jour mes fiches, Maman Janine m’appelle, une jeune primipare perdait les eaux et ça se présentait mal, elle ne poussait pas, elle gémissait, c’était pas une fille de Nylon, une fille “bami”, une étudiante engrossée par un camarade d’école et qui venait délivrer en cahette. Maman Janine voulait que je lui tienne les bras mais moi j’ai posé mes mains sur le front de la petite et je me suis concentré, la mâchoire serrée. D’un coup toute la douleur de la gamine est rentrée en moi, le long des bras et des épaules. Je la sentais passer. Maman s‘occupait des jambes et du cul du bébé qui pointaient. Elle a pondu son enfant! J’étais mouillé de sueur!

 Et puis, plus tard, il y a eu l’amie de Béatrice, une grosse tumeur au ventre, elle voulait que Maman Janine la voie avant d’aller à l’hôpital. Pourquoi ai-je collé mes mains sur son ventre? Ah! Oui! Maman voulait mon avis. La femme s’est sentie mieux. Je transpirais, j’avais mal au coeur. Ensuite un gamin est tombé sur la tête, on l’a ammené ici en urgence en attendant une voiture qui puisse le conduire à l’hôpital. Il saignait des oreilles, il avait perdu connaissance, la mère hurlait de désespoir. Voilà, la rumeur a fait le reste. Pendant un an il en est venu de tout Nylon et après…ceux de la ville, des vieux et des jeunes, des villages voisins. Je pose mes mains et je ferme les yeux. Je sens la douleur qui pénètre mon corps, le malade va mieux, enfin pour un temps, je n’en sais rien, on ne les revoit presque jamais.

Dix kilos en un an et mes cheveux ont tourné au gris. Alors Béatrice et Maman Janine font le barrage pour qu’on me laisse tranquille, parfois c’est pas possible on ne peut pas refuser, surtout les enfants.

 Mike ne posa aucune question. Il n’écrirait rien, just’un mot ou deux à l’attention personnelle du Dr König qui lui garderait le secret.

 Il revint encore trois ou quatre fois.

Le journal tournait bien, on avait franchi les huit mille.

Mike fit ses bagages en Septembre 2002, organisa un “pot” chez Muller qui venait de se faire évacuer en urgence…tout jaune.

Le journaliste fit cadeau de sa moto à Jean-Marie, le gardien de jour, le walkman pour Joseph avec des piles de rechange et la batterie de cuisine.

Enfin il décida de venir dire au revoir à la famille de Samuel  Ibrahim Makus Yetna.

L’avaleur de maladie avait encore maigri et n’eut pas la force de se lever pour le recevoir.

-          Monsieur Samuel, j’ai un cadeau pour vous!

Il ouvrit un grand sac de farine et en sortit une petite chèvre blanche et noire. Yetna la prit sur ses genoux et pleura.

-          J’espère que vous lui trouverez un coin dans le jardin…et qu’elle ne bouffera pas toutes vos plantes!

-          Claudia…., c’est un joli nom…Claudia…, hum?

-          Claudia!

Etendo l’accompagna à l’aéroport. Mike restait silencieux tandis que son compagnon n’arrêtait pas de revenir sur cette “sacrée fiesta d’hier soir”!

-          Dis,  Mike, je ne t’ai jamais demandé….tu t’es fait quelques petits culs par ici?

La question sortit le Canadien de sa rêverie.

-          Martine, Eulalie et Clémentine….et un gros volume de l’Ambassade.

-        Ah! Les coquines….dis comment t’as fait pour qu’elles ne s’entretuent pas, mon vieux,…tu sais personne n’a rien vu! T’as de la chance… d’habitude la Camerounaise est crocheuse, elle lache pas le bonhomme! Comment t’as fait?

 Mike ne répondit pas. D’ailleurs il ne savait pas.

Etendo revenait sur le sujet.

-      Tu sais, moi je me suis fait “la blanche”, une fois, une touriste allemande, une athlète, je crois qu’elle était gouine sur les bords, elle avait just’envie d’essayer une bite noire.

 Avril 2003

-          Eh! Mike, t’es reparti en Afrique? 

Edward recommanda deux bières…brunes.

-          Bon, on les siffle et on y va!…non, non, c’est ma tournée….Ozaylia….

 La sara  tourna les yeux vers les deux amis assis au comptoir, sans articuler une seule de ses sept cervicales.

-          Dis, Ozaylia, tu t’ennuies jamais de ton pays? Parce que lui….

Elle entrouvrit les lèvres, une seconde.

Hard fit son numéro, comme d’hab’. Ensuite il passa à un autre sujet, surprenant la tablée. 

-     Bien c’est sérieux, les infos d’agences ne suffisent plus…un volontaire pour l’Asie, Messieurs, maintenant que les chinois se sont rendus compte de la gravité de la situation, m’faut un gars pour aller voir sur place. Mike?

-     Non, pas question, le SRAS je m’en fiche et puis l’Asie m’ennuie, ces gens-là ne pensent qu’à faire du fric. Le sujet va tourner sur les conséquences économiques….ça ne m’interesse pas. Trouvez un autre “imbécile” qui s’y connaît en business…tiens…Jo….c’est pour toi… catastrophe en Chine…la croissance en danger…, baisse de deux points!

Hard rappela son journaliste à l’ordre. Chacun fut surpris de la violence des propos de Mike.

Jo se porta finalement volontaire.

L”imbécile” se ferait quelques salons de massage.

Edward observait son ami assis à quelques distances de son bureau.

L’”Africain” relisait une lettre arrivée la veille. Elle annonçait bien sûr la mort de Samuel Ibrahim Markus Yetna.

Béatrice avait fait court, elle écrivait mal.

“……mais votre chèvre Claudia a été son grand bonheur durant les derniers mois, notre Samuel passait des heures à lui parler et à la caresser, Maman Janine demande que je vous rassure, qu’on en prendra bien soin et que personne ne la mangera jamais…..”

Il se leva, fit un petit signe à Edward qui n’insista pas.

Assis au bar, il ne retint plus ses larmes. Ozaylia connaissait l’histoire de l’avaleur de maladies, Mike l’a lui avait raconté deux, trois, dix fois.

-          Il est mort “ton” guérisseur? C’est ça?

-          Hunhum.

-          Qui sait il aura peut-être transmis le don à l’un de ses enfants…

-          Non, j’crois pas, c’est une chèvre qui l’a hérité mais personne ne le saura…heureusement.

-          Une chèvre? T’as trop bu, Mike.

-        Non, j’te jure, j’suis certain, c’est moi qui lui avais offert c’tte chèvre…Claudia, j’la connais la Claudia. Allez, encore une “brune”. Après je rentre.

 

L.T./04-06.03

A M.K, mort sur la route de Bamenda, au vrai M.Y.

  

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17 octobre 2017

Debout...

 

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La nature prend le dessus et absorbe une bonne partie de l:humidité.

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Rue Vong Thi

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Le lac de l'Ouest.

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La toujours laide Lac Long Quan.

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Au carrefour de Buoi.

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Meilleures salutations à L.....

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L.T.

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 Toute la tendresse de Fabrice, le Bourguignon.....le lien est sur la droite......

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T + C 

P.S.:

Lundi, 12h30: petit repas, l'appétit n'est pas au rendez-vous. 
- Un tit début de déprime, Dadounet ?
- Je crois.

123 > Têt, 134 > Treyvaux et mes oiseaux (ça n'est pas de l'impatience * ). 
Mardi matin, 08h00: 
N'est-ce incroyable, les haut-parleurs du Comité populaire local diffusent encore matin et soir leurs essentielles informations. Heureusement on s'en tient à des informations pratiques comme les vaccinations, les obligations administratives,...
Dimanche nos amis me demandaient si je souffrais du bruit. Étrangement, non. Matin soir les pendulaires avec leur moto, en fin de semaine le karaoké du coin. En journée les aboiements des chiens, les cocoricos intemporels, les pétées de plomb des mamans et celles des femmes envers des maris éméchés, les querelles de voisinage, le cling-cling des éboueuses, rien de cela ne me dérange. Notre cerveau doit pratiquer des soustractions sonores ! Parce qu'en même temps l'oreille (celle qui entend encore bien) reste attentive, éduquée (fut-elle) depuis longtemps par les rappels (!) de Dulcinée concernant notre sécurité. Discerner les bruits extraordinaires. 
Ceci est un exemple banal du quotidien des gens d'ici, des gens toujours sur leur garde, rarement détendus, un quotidien toujours inquiet de l'imprévu et, pire, de l'imprévisible. Je parle ici de la classe sociale des "dominés", des petits, des vulnérables. 

* Un peu d'impatience puisque au retour je retrouverai bien vite...Zoé, Zazie et je découvrirai la petite sœur de Gossip: Nicé ! 

Hoang Hoa Tham, 10h00. Un café comme j'en buvais dans cette rue autrefois. 

...............

On arrive gentiment à la fin de la publication de quelques-unes de mes ecriturailleries. "Momoh van Brugge" commence le 5 octobre, il faut ensuite descendre le temps, en direction du temps présent. C'est pas très logique mais tout se mérite, don ! :-) 

Signalons que pour faciliter la lecture j'ai agrandi les caractères de mon "Trieste": Silence et paroles - Canalblog . 

 

Dérive

 

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Ces années-la, au fond il n’y a pas si longtemps, je travaillais comme assistant d’un sous-ministre chargé de la coopération internationale dans le domaine de la santé. Nous visitions un petit pays de l’Est européen.

On me chargeait d’un peu tout et de rien de bien sérieux. Si peut-être, quand même, je planifiais, le mot convient, les voyages de mon supérieur qui lui pavait la voie de son ministre, un homme précieux et méfiant. Bref, au bout du compte, en cas de pépin, on me pointait facilement du doigt. Autrement on m’oubliait pour un temps.

J’avais ainsi l’honneur de participer aux séances préparatoires. Chaque trimestre nous établissions le calendrier correspondant à la même periode de l’année suivante.

Pensez….”no room for improvisation”. Certes il arrivait qu’un évènement international nous surprenne et bouscule cette méticuleuse organisation. Mes méthodes de travail s’inspiraient largement mais librement d’un passionnant   ouvrage du Capitaine P.D. Jephson  qui fut responsable du Bureau d’une Altesse Royale, tragiquement disparue dans les années “nonante”.    

Et puis mon père avait suivi un apprentissage d’horloger, dans la plus pure des traditions huguenotes du Jura. Les circonstances le contraignant, il se tourna ensuite vers la micro-mécanique, dite “de précision”.

Mais sa conscience professionnelle et sa morale protestante me marquèrent définitivement.

Pour moi, une mission, la préparation d’un voyage ministériel à l’étranger, relevait  de techniques minutieuses, de microscopie, et avec le temps, lorsque je pris confiance en moi (malgré plusieurs douloureux échecs), de cette “juste mesure” dont on use en bonnes cuisines. Du goût, de la finesse mais aussi de quoi se remplir le ventre.

Encore mon père….cet homme-là était un “chrétien-social” hanté par la menace marxiste-léniniste. Aussi n’eus-je pas trop de difficultés à m’adapter aux teintes poltiques grisâtres de mes “patrons” socio-libéraux. Une cuillère de rejet de l’autorité paternel, deux d’opportunisme…si naturel aux générations d’aujourd’hui (celles nées après la Seconde Guerre Mondiale), une grosse louche d’environnement géo-politique (la fin de la guerre froide et la chute du Mur), une pincée de tendresse pour mon amour propre, le tout dans un shaker, mélange un peu concentré mais quelques puissantes suées ne tardèrent pas à noyer cet enivrant cocktail.

Du cynisme? Des lampées!

Socio-libéraux! On m’expliqua le contenu de cette autre panacée, une mise au point, me précisa-t-on lors de mon engagement, qui devait aussi me servir d’avertissement, de ligne de conduite.

  

J’avais suivi d’étranges et interminables études. Ennuyeuses. Médecine, Droit (j’abandonnais à mi-parcours) et finalement un de ces MBA à la mode yankee.

Mon sous-ministre me testa sur quelques discours à l’usage de son “maître”. On les trouva solides et bien construits. Mieux, on m’invitait désormais aux répétitions.

Ca se passait dans un minuscule studio, au fond d’un corridor, perdu au sous-sol du Ministère. Eclairage, maquillage, choix des costumes (et des cravates), le “Professeur”, comme on l’appelait,  avait fait ses classes et ne laissait rien au hasard.

Répétant une prochaine allocution télévisée, combien de fois ne le verrais-je pas  se tourner brusquement vers nous autres en lançant un brutal :” Eh! Bien?”  .

-          Moins d’emphase au début, osais-je, l’enflure…pour le milieu uniquement.

-          L’enflure?

Je tentais de m’expliquer sous le regard moqueur du sous-ministre, de l’homme même qui m’avait engagé. L’avais-je déjà foutu dans la merde?

-          Puis-je?

-          Bien sûr….voyons où vous placez votre… ”enflure”….

Fermant une seconde les yeux, le temps de voir défiler Gérard Philippe et son Lorenzaccio, James Dean à l’Est d’Eden, Welles, Citizen  Kane…  je me jettais….sans complexe. D’abord j’étais affreusement ambitieux, ensuite j’avais joué quelques rôles dans une troupe universitaire en fac de Droit. Enfin je connaissais le texte par coeur.

L’enflure les saisit au bon moment. 

La séance dura deux heures et le “professeur” se montra docile, élève. Voilà, je m’étais fait “voir” et je venais d’accumuler en un temps record quelques durables inimitiés dont je ne m’inquiétais pas, la jalousie est une piètre conseillère. 

Je finissais mon année d’essai. L’examen, l’épreuve du feu: un voyage à Kaboul. Célibataire à trente cinq ans, peu dépensier, peu noceur, une mère qui s’était suicidée, un père mort d’un cancer, une soeur ayant fait un heureux mariage, je venais d’hériter d’une maisonnette à la campagne et d’une somme relativement importante.

J’optais pour la stratégie “S”, sécurité! Selon la terminologie chère au Capitaine de Marine P.D.Jephson!

Durant ma première mission j’identifiais un couple de médecins afghans. Ils consultaient à l’Hopital Central mais femme et mari avaient suivi leur formation à Londres, White Chappel Hospital. Leur logement était assez modeste quoique d’une parfaite propreté, en particulier les Water.

J’expliquais “mon affaire”…cartes sur table. Cartes…un joli paquet d’argent. Ces gens-là en avaient besoin et moi je ne pouvais me permettre d’échouer. Ils me servirent d’interprètes, m’ouvrirent les portes (les bonnes) des ministères concernés. Elle connaissait du monde,…la Croix Rouge (et le Croissant), l’OMS,  

les gens de la FAO, de l’ONU (UNDP). Lui me sélectionna une palette de ses confrères plus intéressants les uns que les autres, il me rédigea un sommaire des besoins spécifiques à courts et à moyens termes….avec une estimation des coûts!

Enfin la semaine s’acheva  par une soirée “vérité” : j’y inventoriais toutes les bêtises accumulées par les coopérations étrangères, les pots de vin (sans alcool) versés par-ci et par-là.

Ce couple d’amis sincères (qu’ils aient accepté mes devises ne changeait rien), ce couple m’offrit en prime la pistache sur le gateau, le plan d’une visite de deux jours, approuvée en principe par leur ministre de tutelle et les Affaires Etrangères. Restait bien sûr à confirmer le tout par courrier diplomatique. J’emportais sous le bras un projet “raisonnable”, évidemment il concernait un service  voisin de leur consultation à l’hôpital central. De bonne guerre.

Mon sous-ministre fit le déplacement un mois plus tard  à fin de vérifier le sérieux de mon travail d’approche.

J’avais suggéré que nous emmenions une jeune secrétaire d’origine arabe, entrée récemment dans nos services. Elle passa trois jours à finaliser le programme en suivant à la lettre ma “check list” de fils d’horloger, de puritain!

De temps à autre elle insista pour que je l’accompagne, surtout là où nous devions affronter quelques adeptes durement frappés d’un machisme traditionnel et religieux.

Sur le terrain, la visite programmée s’achèverait dans une unité de neurologie, ancienne spécialité de notre professeur-ministre.

-          Va pas tomber dans un piège, au moins? J’ai l’impression qu’il y a longtemps qu’il n’a pas posé le moindre diagnostic! Médicalement…je veux dire.

-          Il aura à disposition le dossier résumé de quelques patients, la veille au soir…au cas…

 

Ce fut un succès, je pris du poil de la bête et une barre de galon. Mais mon sous-ministre s’arrangea quand même pour me faire tomber dans quelques pièges vicieux, histoire de me rappeler à l’ordre, enfin l’ordre hiérarchique….au cas…

J’avais vieilli. Marié, père d’une fillette et divorcé. Je ne voyais mon enfant que durant les vacances d’été et encore, toujours dépendant de mon tyrannique supérieur et de notre vénéré “professeur”.

C’est ça aussi la dérive.

Le Parti Social-Libéral avait subtilement pris en charge mon endoctrinement. Je restais un faux-croyant, c’est à dire efficace, visionnaire parfois. On m’offrit de tenter ma chance sur le terrain politique, de faire face à l’électeur. Le ministre avait vanté mes talents oratoires. Le Comité Central manquait de candidats pour les prochaines élections régionales.

Je faillis accepter.

J’y pensais en débarquant à l’aéroport de V…., un jour de grande fraîcheur. L’Attaché nous emmena à notre hôtel, ma secrétaire et moi. J’avais finalement réussi à récupérer cette jeune musulmane qui nous avait si bien secondés en Afghanistan lors de mon “épreuve de passage”, quelques années auparavant.

Elle était à la fois fière de son passeport européen et de sa Foi. Elle tentait de me convaincre, à l’occasion du larron, des valeurs du multiculuralisme et de la modernité de l’Islam.

Cette discrète collaboratrice faisait un effort d’élégance mais sans jamais dévoiler trop de sa chair. Je la taquinais sur un prochain mariage. Son mari serait “forcément” musulman, la laisserait-il encore voyager en nos mâles compagnies?

-          Et pourquoi n’épouserais-je pas un chrétien…par exemple?

-          Je croyais que c’était interdit aux musulmanes?

-          Vous êtes bien chrétien et divorcé!

-          Vos chaussures sont….magnifiques, la cheville…

 

Il s’agissait d’un “suivi”, notre mission: évaluer les résultats d’un projet déjà ancien. Mon sous-ministre était en vacances…j’allais travailler sans filet. Un établissement psychiâtrique pilote! L’arrivée de notre professeur coïncidait  avec l’ouverture d’un important congrès médical (toujours la neurologie), le professeur y retrouverait quelques anciens collègues de notables facultés). Une exposition-satellite d’équipements médicaux etait aussi prévue au programme.   

Le tout s’achèverait à l’Opéra de V…., repas…

 

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Comme d’habitude ma secrétaire et moi, nous nous partageâmes les tâches… au désespoir de l’Attaché qui n’avait prévu qu’un seul véhicule.

-          Pas de problème. Chaperonnez Mademoiselle Zuleman, je me charge de l’exposition.

 

Ma proposition l’étonna mais il en fut secrètement ravi.

-          Ah! Monsieur Dubach

-          Etienne…

-          Etienne…vous êtes catholique? Marié?

Non,  encore trop jeune selon lui, d’abord deux ou trois postes à l’étranger, après on verrait, un retour sur la capitale, au Ministère, il ne savait pas. Ici, on l’avait bombardé Deuxième Attaché, question de réciprocité…en diplomatie le grade est à la carte!

 

La salle des congrès datait de l’ère soviétique. Il en fit le tour avec une hôtesse-interprète. Sa carte de visite avait produit un certain effet: “Ministère de la Santé, Conseiller spécial auprès du Ministre….”

.........

Ah ! Zut...un problème technique, alors la suite en février... Désolé. 

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Posté par Buoi à 06:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]

16 octobre 2017

Buoi, mon village !

 

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Encore des captures sur écran !

L.T.

P.S.:     Dimanche, 16h00. Retour de ville en solo. 
Ce matin nous sommes sortis ensemble. Dulcinée souhaitait s'arrêter au café de son fils pour mettre à jour la comptabilité de cet établissement. Moa, moa... la messe à l'église des Martyrs. 
Magnifique ! Une chorale en nette progression, une église complètement rénovée... et avec l'air conditionné, mon n'veu. Un prêtre américain de passage se chargea de l'homélie, le père Alfonso (prêtre vietnamien en charge de la communauté anglophone de Hanoi) conduisant le culte avec son traditionnel humour. Alfonso, Alfonso j'ai soudain un doute, est-ce bien son nom. Ça finit par "o", va savoir pourquoi. 
Dulcinée m'attendait à la sortie et nous nous rendimes au cœur de la Vieille Ville pour rejoindre nos bons amis (dont ceux que nous avons chaperonnés récemment en Suisse). Copieux repas dans la meilleure ambiance possible. Ces gens constituent le "noyau dur" des ami-e-s de Dulcinée. On se connaît depuis plus d'un quart de siècle, alors chacun est à l'aise. À mi-repas un "live" avec l'Australie où vit un mari qui n'a pas suivi ce coup-ci sa femme au Vietnam. Tournant son appareil de téléphone en panoramique, chacun peut saluer le manquant qui boit un verre au bord de sa piscine en plein Victoria, dans les environs de Melbourne. 
Plus tard on prend le café au bistro du fiston (avenue Tran Hung Dao, 18).
Au bout d'un moment on me laisse filer. Longue marche: Tran Hung Dao, Le Duan, Dien Bien, transverse jusqu'à Pham Dinh Phuong... que je traverse pour rejoindre Quan Thanh: bus 14 ou 45, à choix, les deux passent par Thuy Khue.

Lundi matin, 08h16.
Ce qui aurait pu suivre est un sujet intime, des affaires privées. Pourtant je souhaiterais   m'accorder le droit d'en parler ici parce que j'ai besoin de partager mes inquiétudes et parce que cela a, aura une influence sur notre séjour à Hanoi, tôt ou tard. Je le savais avant notre départ. 

À quoi bon m'en tenir à la tournée du village, à des photos folkloriques. Ce modeste bloguinatzet contient depuis longtemps mes humeurs, mes enthousiasmes délirants, mes sombres déprimes, mes opinions politiques, ma bigoterie, ma fatigue aussi, ma détestation du vieillissement, mon plaisir de boire, manger, fumer,... regarder mes oiseaux, saluer des animaux flottants que je ne veux pas cesser d'aimer.
- Snifff, c'est trop d'émotion, mon Doux Papy ! 
- Hiiiiiiiiiiii
- Wouuuuuuuu.
- Bon ça va vous autres. Therefore je "Delete". 

......"........

  Trop tôt, trop tard ?

 

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-          J’ai fait un rêve.

Elle n’écoutait pas, Ky parlait dans le vide. Elle commença par se plaindre, affirmant qu’elle, elle n’avait pas bien dormi.

Un drôle de rêve, inquiétant : il tombait amoureux d’un garçon d’une vingtaine d’années, cheveux longs bien coupés, regulièrement à la manière des collégienne de son pays. Le jeune homme portait une chemise blanche, un noeud de papillon et des pantalons noirs. Il jouait au premier rang d’un orchestre de chambre. Ky crut d’abord que c’était une femme, son regard fouilla le bas du ventre et l’entre-jambes du musicien, ça pouvait encore être une fille mais les femmes de l’orchestre portaient toutes un ao dai traditionnel.

Dans son rêve il aborda le violoniste. Celui-ci repoussait sans arrêt la longue frange qui lui voilait la moitié du visage.

-          Je vous aime, lui lança Monsieur Ky

-          Vous voulez dire que vous m’aimez comme garçon ou….

-          Non, je vous aime “femme”, d’ailleurs je n’ai aimé que des femmes dans ma vie.

-          Alors ça va, dans ce cas je vous aimerai aussi.

 

Si elle avait voulu entendre, Madame Minh lui aurait fait une scène et l’aurait accusé de dépravation, de n’être qu’un bourgeois réactionnaire, un sudiste pourri mais elle monologuait de son côté sur la maison de son fils qu’elle avait abandonnée la nuit entière.

 

-          Ils ne rentrent que Dimanche, ils n’en sauront rien, personne ne saura rien.

Cette vérité ne suffisait pas à la rassurer.

Elle avala son thé vert qui lui brûla la gorge et fit une vilaine grimace en s’essuyant la lèvre inférieure.

Ky caressa sa chevelure encore défaite.

Elle se calma et lui embrassa la main.

-          Je file, regarde s’il y a quelqu’un dans la ruelle.

Un ouvrier poussait sa bicyclette lourdement chargée, barrant péniblement le guidon pour contrôler l’équilibre des deux gros panniers remplis de briques rouges, un chien aboyait, une voisine tentait de retrouver son chat “méo-méo”, mais personne pour voir s’enfuir la vieille femme indigne.

 De retour chez elle, Madame Minh procéda à une inspection complète des lieux et enfin son coeur retrouva un rythme moins fou lorsqu’elle fut convaincue qu’aucun voleur n’avait profité de sa coupable absence.

Il y avait bien quelques petits cacas de rats comme d’habitude, c’est tout.

 

Son fils, sa belle-fille et leurs deux enfants s’étaient absentés pour la semaine. La compagnie d’état, déficitaire, organisait son habituel camp de vacances dans les montagnes, du côté de Ba Vi, en pleine réserve naturelle..

Minh devait s’en aller au marché mais elle craignait de rencontrer quelques voisines, toutes la connaissaient, les jeunes l’ignoraient, celles de l’âge de sa vilaine belle-fille la saluaient poliment, sans plus, les autres…sa génération!

-          Minh, on ne t’a pas vu ce matin à la gym?

-          J’avais la diarrhée, sûrement le poisson pas frais.

Ses amies se mirent à rire comme d’habitude pour tout et rien, pour ponctuer une phrase mais elle s’imagina tout de suite que ces vipères savaient tout, déjà. Elle sentait peut-être la chair de l’homme?

Déjà?

Elle acheta des tomates et quelques autres légumes, s’enferma chez elle.

 

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Cela faisait trois mois que Ky lui tournait autour discrètement. Il vivait seul, sa compagne était morte deux ans auparavant, dans l’indifférence. Personne n’avait annoncé le deuil à travers la ruelle en frappant le gong. Des funérailles de voleurs, avait-on murmuré.

 

Ha Noï a mangé le village depuis bien longtemps et pour les gens d’ailleurs ce n’est plus qu’un quartier de la capitale. Pourtant, autrefois, le patelin avait une enceinte, un portail d’entrée. Des artisans y produisaient un papier  de bambou et en approvisionnaient toute la ville. Parfois un lettré ou un bourgeois se glissait dans une ruelle pour passer une commande spéciale, de qualité supérieure.

Les terrains se font rares aujourd’hui, malgré tout, des terrasses au sommet des maisons, on aperçoit encore quelques arbres, par-ci, par-là.

A l’occasion, les propriétaires cèdent une mini-parcelle vacante, à prix d’or, à un cousin de préférence, à un pseudo-neveu si l’on ne peut refuser, rarement à un “étranger”.

Ky et sa défunte compagne avaient vécu l’essentiel de leurs années à Sai Gon. Et puis elle  hérita, fille unique et ultime survivante, cette vieille bâtisse dans le Nord du pays.

En 75 la parti avait réunifié la nation “viet”, en théorie.

 Lui avait perdu son travail à cause de son âge et elle, elle était tombée soudainement malade, alors ils décidèrent de finir leurs jours dans cette ruelle inconnue. Mais le cancer prit de l’avance et elle ne s’en défendit pas.

Pour la deuxième fois de sa vie Ky s’était retrouvé à l’abandon, seulement ce coup-ci …il venait de fêter  ses soixante-dix ans.   

Personne ne contesta son droit sur la maison, peu de gens assistèrent funérailles. Madame Minh était venue par curiosité.

 Elle pleura rien qu’à voir ce pauvre homme si sec, si maigre, si triste, si vide.

Au Têt suivant elle lui offrit une galette de riz gluant, violet.

 

Plus tard elle lui proposa de faire son ménage une ou deux fois par semaine,  lui laver son linge. Son fils la gronda mais en vain.

Ky hésita et insista pour lui payer une modeste somme d’argent, chaque mois. Elle l’accepta pour montrer à son aîné et à sa prétentieuse belle-fille le bénéfice  d’un travail simple et honnête.

Ses amies lui posaient parfois des questions sur Monsieur Ky et elle répondait n’importe quoi.

-          C’est vrai qu’il a collaboré avec les américains?

-          Il n’avait pas le choix, on le menaçait.

-          Il paraît que sa première femme s’est enfuie en Amérique et qu’elle vit avec un autre homme, certainement un déserteur, un militaire du régime sudiste.

-          Elle a dû se remarier pour trouver un nouveau père à ses deux enfants et obtenir les papiers.

     

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Le lieutenant McQuinn s’essuya les lèvres et lut le rapport de l’officier de garde.

-          Bien, on va interroger ce gars, sûr qu’il sait pas mal de choses. Ky est arrivé?

-          Il vous attend.

Le prisonnier  crevait de peur. Ky  tenta de le convaincre de raconter ce qu’il savait.

-          Ca vaut mieux, tu sais, le lieutenant s’énerve vite.

-          T’es pas un patriote, t’as pas honte de faire ce travail?

-          Peut-être que oui mais là, main’nant c’est toi qu’es dans la merde. J’ai pas le choix, “i” z’ont menacé ma famille.

 

L’interrogatoire dura plus d’une heure, le pauvre VC ne résista pas longtemps. Il pleurait en parlant. Ky traduisait à mesure. On ramena le résistant en cellule.

Mc Quinn invita son adjoint au mess et lui offrit une bière. L’interprète rentra ensuite chez lui où l’attendait son épouse et ses deux jeunes enfants.

-          Tu lui as parlé, demanda sa femme?

-          Oui, il m’a dit que ça ne poserait pas de problème, on les aura dans une semaine ou deux.

     

La petite rate remua son museau mais ne s’enfuit pas. Ky lui sourit. Nick tournait revenant sur les traces du rongeur, refaisant son parcours.

-          Elle est là, patate, sur le mur, regarde, elle te nargue.

 

Le chien l’aperçut et se mit à pleurnicher. Les yeux de la rate brillaient de malice. Nick branlait la queue énergiquement.

-          Allons, dis pas que tu es amoureux de cette  petite salope?

Il songea que lui-même venait de passer la nuit avec une femme de son âge. Il aurait voulu rire, rire de sa propre aventure.

 

-          Tiens, elles ont le même regard! Mais la mienne gling-gling: un tas d’os!

Il brûla une tige d’encens et s’excusa auprès du Bouddha tout en s’adressant à sa défunte et tendre petite pharmacienne.

Madame Minh avait de long cheveux gris qu’elle ne défaisait presque jamais ou alors une fois seule, derrière sa moustiquaire, la lumière éteinte, avant d’ôter son pijama noir et la toile de lin qui lui servait de soutien-gorge. Elle passait sa chemise de nuit.

Quand elle fit sauter la boucle de son chignon tout son corps frissonna. Ky l’observait avec douceur.

Comment cet homme-là a-t-il pu torturer des patriotes? Enfin, peut-être n’a-t-il fait qu’assister aux interrogatoires.

Ses seins frémirent, flasques, vides mais vivants.

Il a des mains si tendres. 

Elle se força à faire le ménage, à préparer un repas mais tout son esprit revenait en arrière. Son corps tremblait en repassant sa nuit.

Vers midi le chasseur de termites sonna à la porte. Il venait vérifier ses pièges.

-          Ca fait dix jours, Madame Minh, j’avais informé votre fils, main’nant faut que j’injecte le poison…si elles ont mordu à l’appât bien sûr.

Il ouvrit le premier carton et découvrit une nuée de petits insectes blancs.

-          Eh! éh! Bon… attention, c’est un poison violent, ne laissez pas le chat s’en approcher. Après trois jours, balancez le carton aux ordures.

-          Mon fils vous a déjà payé?

-          On verra ça plus tard, rien ne presse.

     

En 1956 elle n’avait que dix-huit ans et quelques amoureux lui tournaient autour, certains se saignant d’un bouquet de fleurs ou d’une longue lettre pleine de mensonges.

Toan lui annonça son départ pour la Chine, il partait y étudier la géologie. Le père du jeune étudiant occupait un poste important au Ministère de la Sécurité. On racontait que c’était lui qui avait crée les Services de Renseignement durant la guerre anti-française, à la demande de l’Oncle Ho. Les américains le parachutèrent au nord -Tonkin, en 45, un commando Deer Team de l’OSS le cueillit au sol et le conduisit à Ha Noï. Le pauvre homme rentrait juste de Madagascar où les colonialistes l’avaient exilé.  Plus tard sa famille reçut un bon terrain, au milieu du village et une jolie maison qui avait appartenu à un chinois chrétien.

 

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Le père et la mère de Mlle Minh furent emportés par une épidémie de choléra, sa soeur aînée se chargea de son éducation.

Celle-ci accepta presqu’avec soulagement la demande en mariage. Elle promit de veiller sur sa cadette en attendant le retour du fiancé Toan.

Le brillant universitaire rentra de Chine, ils se marièrent promptement mais comm’i’faut et il repartit quelques semaines plus tard, en Russie cette fois, pour préparer une thèse sur les fissures minérales de la région du Nord Ha Bac.

Elle s’installa comme prévu chez ses beaux-parents.

Plus tard ils aggrandirent la maison, la transformèrent, vendirent quelques parcelles voisines. Elle eut trois enfants.

Son mari l’emmena une fois à Sai Gon en 1978, une autre au bord de la mer à Do Son, près de Hai Phong. Le reste du temps elle vécut dans ce village, entre le marché, la maison de sa soeur aînée et la demeure de sa belle-famille.

Pour le Nouvel-An, pour l’anniversaire de la Réunification, pour la mi-année lunaire, pour la fête nationale, ils montaient en ville, c’est tout.

A vingt ans son visage était rond comme ses hanches et ses seins mais après son troisième enfant elle perdit brusquement du poids jusqu’à en devenir squelettique et sèche.

Son mari l’aima un peu moins, enfin physiquement, car il avait un faible pour les femmes en chair, humides, elle le savait.

Monsieur Ky, lui, prétendait préférer les maigres. Elle se souvint de la silhouette de sa compagne mais la pauvre était déjà si malade. Comment le croire.

 

Elle ne pouvait d’un jour à l’autre commencer à se maquiller comme une gamine ni même se poudrer légèrement les joues, porter des habits plus attrayants d’allure, se teindre les cheveux! Prendre du poids! Impossible.

Lui ne se gènait pas, toujours propre et élégant, une chemise bien repassée, une large ceinture de cuir brun clair. Mais rien de clinquant, rien de ces m’as-tu-vu du Sud, autant les femmes que les hommes, pire: elles s’imaginent à la mode en copiant les prostituées de la rue Minh Khai et eux se croient irrésistibles dans leur costume de lin, blanc-cassé. Leurs ridicules chaussures vernissées!

Il m’a prise moi, parce que j’étais la, je suis certaine qu’il va dans des salons de massage.

-          Ky, vas-tu parfois dans les salons de massage?

-          Quelle question! Crois-tu que je sois si riche….

-          Tu n’as pas répondu! Oui ou non? 

 

McQuinn lui avait obtenu un passeport américain ainsi que pour sa femme et ses deux enfants.

 

-          Comme promis, Ky. Mais on en n’est pas encore là!

 

En 75, début Avril, sa famille partit sans lui et s’installa chez des cousins à elle, près de Versailles en Indiana. Les nordistes envahirent Saï Gon le 30.

Le 5 Juin de la même année il ouvrit la porte à un vieux copain de fac.

-          Ky, je t’arrête pour complicité avec l’ennemi et actes de torture.

 

Il passa sept ans dans le Delta, un camp en pleine campagne, à cultiver du riz, à rédiger ses sempiternelles “confessions” quotidiennes.

-          Fantoche-Ky, si tu n’as torturé personne de tes propres mains, qui le faisait, tu ne donnes que des noms d’américains, on veut  des noms d’ici, allons, un effort. Et là ce voisin dont tu parles, page 3, alors il allait à la messe tous les matins, sa femme, l’institutrice ? 

Un après-midi de 82, un officier de haut rang grimpa sur un escabeau et s’adressa à la foule des prisonniers assise dans la cour principale écrasée de soleil.

-          La patrie manque de travailleurs hautement qualifiés, elle est prète à vous donner une chance, ceux qui ont un diplôme d’université ou une formation technique….vous levez la main.

Il y eut une vague, un étrange murmure et puis un lourd silence. Personne ne se manifesta.

Soudain Ky se dressa.

-          Camarade Général…

-          Colonel, colonel….toi, ton nom!

-          Nguyen Trung Ky

-          Ta profession …avant….?

-          Journaliste…enfin journaliste dans le domaine de la Santé, j’écrivais des articles pour…..le peuple, pour comprendre les maladies et si possible les éviter ou les soigner par des moyens simples, économiques et efficaces.

Le militaire lui fit une lettre d’introduction pour un magazine de Saï Gon, on le libéra dans la semaine.

Sa maison de la rue Nguen Van Thu était maintenant occupée par la famille d’un policier, il n’insista pas et logea chez un ami pharmacien.

-          On me laisse tranquille parce que je suis vieux, ironisa l’apothicaire, mais on m’interdit de travailler, heureusement en 75 j’ai pu cacher une partie de mon stock, j’ai tenu le coup. Tout périmé. Hi!Hi! Tu verras, tu pourras m’aider, tu sais maintenant faut se serrer les coudes mais y’a quand même d’excellentes affaires, allez….dis donc, tu vas vraiment refaire du journalisme pour ces cons?

-          Des articles sur la santé, rien de dangereux.

 

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Ainsi Ky réintegra une forme de vie civile, presque normale, aussi normale que le permettaient les gens du nord. Chaque semaine une rumeur traversait la ville, une nouvelle décision, contraire à la précédente obligeant les uns et les autres, sympathisants ou réfractaires, à ne plus faire ceci comme cela mais cela comme ceci. Compris, camarades?  

Les communictes avaient mis du temps pour reprendre en main la folle mégapole sudiste, bien plus developpée que ce qu’ils n’avaient osé imaginer.

Le journaliste se présenta  au Siège de sa rédaction où on ne l’attendait pas vraiment mais personne jusqu’ici n’avait relancé de rubriques “santé”, alors on le laissa faire. Et puis n’avait-il pas l’accord des autorités compétentes?

Et il y fit  merveille, enfin grâce à son ami pharmacien qui lui fournissait de vieux articles de “Santé et Hygiène”.

Le matin les deux compères se rendaient très tôt à la poste centrale et  contactaient systématiquement les familles qui venaient retirer des colis envoyées par leurs cousins d’Amérique, de France et d’Australie.

Le simple rapport triangulaire, poids, valeur et contenu, avait favorisé l’expédition quasi exclusive de médicaments.

Pas question d’inclure des bijoux ou de l’argent, les douaniers auraient séquestré le tout sous n’importe quel prétexte. Nourriture et habits ne présentaient aucun intérêt, parfois des bas ou des sous-vêtements de luxe…qu’on revendrait à une pute de Dong Khoï mais là encore, le censeur aurait tenté de confisquer cette fantaisie pour l’offrir à une maitresse, patronne d’un encore discret salon de massage.

Peu connaissaient exactement la valeur réel d’un produit pharmaceutique. L’approvisionnement officiel se faisait principalement auprès des pays frères, ces médicaments ne portaient aucun nom de marque et chacun s’en méfiait.

Le vieil ami de Ky avait parfaitement rodé sa mécanique, ainsi qu’au moins deux cents de ses confrères “hochiminhiens”. Ils s’étaient partagés la ville!

Chacun se mettait en piste, le soir, le matin, visitant les hôpitaux et certaines officines privées, s’enquérant des besoins essentiels, pas forcément ceux liés à la pathologie des malades mais à la demande des patients eux-mêmes, des chroniques qui ne croyaient qu’en leur spécialité coutumière.

Vers midi ils revenaient à la poste, attendant que la standardiste les appelle:

-          Camarade Khai, cabine “3”, l’appel est pour toi. N’oublie pas de récupérer ta carte d’identité.

Le cousin de Paris l’attendait au bout du fil, c’est lui qui payait la communication:

-          Bonjour Cousin Hung,….voilà la liste….

-          Je note, répondait le parisien.

Lui de son côté connaissait toute la diaspora vietnamienne et lorsque Madame Yen voulait faire parvenir mille francs, ou plus, ou moins, à son frère coincé au pays, le Cousin Hung préparait un carton de comprimés de toutes les sortes, rarement des flacons, des ampoules injectables…oui, jamais de suppo. Les colis prenaient leur temps mais la machine tournant à pleine vapeur, on trouva progressivement de tout, dans le sud principalement, les tonkinois se méfiant encore de ces pratiques anti-socialistes. Une fois les produits pharmaceutiques revendus dans les hôpitaux, Khai ou son associé, ou l’un des deux cents autres colporteurs-pharmaciens, remettait la somme au destinataire initial, rubis sur ongle et sans jamais faire allusion à une soudaine baisse….hausse des prix du marché. L’important pour maintenir la vigueur de cet étrange business était de trouver de nouveaux correspondants, par exemple au Canada ou en Australie. Alors ils trainaient devant la vieille poste centrale.

Comment les cousins d’outre-mer se procuraient-il les medicaments? Ca!

La poste et les douanes ignorant la valeur du paquet, de son contenu, se contentaient de prélever une ou deux boîtes, au début au hasard et ensuite ils jugèrent préférable d’intégrer complètement le système.

C’est au cours de ses tournées que Monsieur Ky rencontra sa compagne, la petite pharmacienne. Elle quitta son hôpital où elle ne faisait rien d’utile et où on la payait mal.

 

En 1992 une lettre arriva, des Etats-Unis. Elle comprit instatanément que c’était un message de l’épouse de son amant. Celle-ci lui annonçait la mort de son “mari d’outre-mer” et proposait à Ky de venir la rejoindre en Californie où elle avait récemment déménagé, la famille serait ainsi reconstituée et il pourrait retrouver ses enfants. L’OMI, rue Pham Ngoc Thach, lui expliquerait la procédure à suivre. Il observa la fragile pharmacienne et lui sourit. Ils n’en parlèrent plus. Même lorsqu’elle agonisait sur son lit d’hôpital. Ces “enfants” lui manquaient pourtant.

En 1993 son vieux complice mourut en lui laissant peu de liquidités. Certes les affaires marchaient bien mais il y avait toujours des frais imprévus, de la marchandise non payée, de pattes à graisser.

On lui apprit que les occupants de sa maison, rue Nguyen Van Thu, cherchait à la vendre pour retourner au nord. Il céda, à un bon prix, celle que son protecteur lui avait léguée et finalement récupéra la sienne. Elle avait souffert mais il fut heureux de pouvoir rentrer “chez lui”.

Grâce à la complicité des douanes, les colis familiaux se transformaient parfois en pleins containers, la demande augmentait à mesure que le pays entrouvrait ses portes.

Cependant lorsqu’un étranger, qu’il connaissait à peine, lui offrit de l’engager, Ky accepta sans hésiter. Il sentait bien qu’un jour ou l’autre on en reviendrait à un commerce plus traditionnel.      

Et puis il en avait assez de traverser la ville de long en large, Ky aimait le contact des occidentaux. Enfin la pharmacie française était bien cotée dans l’ex-république sudiste. Il avait maintenant un salaire fixe, en-dessus de la moyenne. Mais par prudence il décida de continuer à écrire quelques articles dans le Journal de la Jeunesse. Le magazine venait de s’allier à un groupe de presse japonais. Sa rubrique s’étalait sur deux grandes pages, le courrier des lecteurs affluait, il lui suffisait de demander à un docteur ou un autre de répondre. Quel que soit le régime l’orgueil des médecins demeure. 

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 Toan était rentré d’Union Soviétique bardé de diplômes et même d’une médaille: le Mérite Universitaire Moscovite. Le ministre de l’Industrie et des Ressources naturelles l’avait engagé comme conseillé, à la demande pressante de son père auquel on ne pouvait rien refuser pour le moment tant ses dossiers étaient encore lourds de secrets compromettants.

Mais le géologue prit son travail à coeur et fit rapidement oublier qu’on l’avait recruté par faveur.

Toan traversa les orages, les tempêtes, les typhons et les ouragans du régime avec une bravoure exemplaire, au prix de quelques humiliations mais  sauvant à chaque fois sa tête grâce à cette profession rare et spécifique.

Sa stratégie demeurait la même, simple mais efficace: faire partie de toutes les missions envoyées au dehors pour négocier des contrats et récolter les informations techniques nécessaires à sa survie.

A chaque réunion, ici ou à l’étranger, il savait poser les meilleures questions et surtout solliciter le complément d’un dossier, souvent proche du savoir-faire confidentiel et propriété intellectuelle du partenaire potentiel. Le ministre souriait alors, tout heureux de voir la partie “adverse” forcée de lacher un “leste”, précieux pour un pays si en retard dans tous les domaines.

Le géologue ne s’offusquait plus de voir ses supérieurs tirer à leur profit un bénéfice prestigieux de ses connaissances techniques et de son habileté de négociateur. Son père lui avait aussi appris à manipuler sans vergogne de jeunes confrères plus à la page, ambitieux, besogneux, comploteurs et vénaux.

Madame Minh renonça à ses études vétérinaires, avec regrets car elle avait été choisie par le Comité du District pour entrer dans cette Ecole nouvellement créée. Elle se consacra à l’éducation de leurs trois enfants. Minh vénérait ses beaux-parents, sans aucune amertume, elle les servaient avec un respect confucéen et une ferveur taoiste.

A ses yeux les valeurs familiales dominaient la vie en son entier. Le reste, la politique, les manigances, les injustices manifestes, la corruption, le népotisme... elle choisit de tout ignorer.

Son mari prit sa retraite mais n’en profita pas. Il mourut d’un cancer de l’estomac. Ses beaux-parents le suivirent à quelques mois près. Toutes ces cérémonies successives l’épuisèrent.

Alors elle entra dans la peau de l’”aïeule” tout en refusant de se mêler de l’éducation de ses petits enfants. Elle n’intervenait qu’en cas de maladie ou pour jouer un soir ou l’autre le rôle de la nounou.

Son fils travaillait aux “télécommunications”, un ingénieur, répétait-elle aux vipères. Un spécialiste en quoi ? Ca elle ne pouvait rien dire de très précis.

Un spécialiste, un ingénieur.

Il s’absentait souvent, à l’étranger ou au bistro en centre-ville.

  

Sa belle-fille avait trouvé un poste de “manager” dans une société étrangère.

Quand la vieille annonça qu’elle ferait désormais le ménage chez Ky-le-sudiste, trois fois par semaine, son garçon réagit vigoureusement.

-          Enfin, mère, nous avons assez d’argent.

 

Elle n’avait jamais rien connu de pareil, cet homme-là prenait son temps, la caressait, la rendait folle, murmurait des mots qu’elle n’avait jamais entendus. Il l’entrainait dans des jeux démoniaques mais si plaisants.

Encore trois jours et la famille rentrerait des montagnes. Elle se jurait de ne pas se glisser, la nuit prochaine, chez ce diable-là.

 

Monsieur Ky restait calme.

-          Tu fais comme tu veux.

-          Si je ne viens plus tu iras…

-          Au salon de massage? Je te l’ai déjà dit je ne suis pas si riche.

Elle se laissa faire, encore une autre nuit.

 

Ky n’avait plus d’illusions. Il aimait cette femme comme un jouet. Ca l’amusait de la voir perdre la tête comme une gamine, défaire son chignon. Certes il était né hanoïen mais l’essentiel, le meilleur et le pire, l’intense il l’avait vécu à Sai Gon. Et ici ça puait vraiment trop le communiste, pas le vrai de vrai, non, l’autre le pourri, l’ignorant, le donneur de leçons.

Minh?

Minh poussa un cri perçant qui déchira profondément la nuit.

Un voisin crut qu’on commettait un crime chez “le collabo-fantoche”. La police du quartier frappa à sa porte. Il ne put faire autrement qu’ouvrir. Deux hommes en uniforme le bousculèrent et se précipitèrent à l’étage.

Ils découvrirent avec stupeur Madame  Minh, fardée comme une pute, vêtue de dessous de dentelles affriolants.

-          Madame Minh?

L’officier s’interrompit comprenant tout ou presque en la voyant se cacher le visage entre ses mains. Ky ne la battait pas, ne la séequestrait pas et ne l’assassinait pas plus. Elle n’avait lancé qu’un cri de femme, un cri qu’elle n’avait jamais libéré, retenu quelquefois, autrefois, à cause de son beau-père qui dormait à quelques mètres, ou de leurs enfants reposant à leurs côtés..                

Là elle avait tout oublié, son mari défunt, le village, son âge, sa maigreur.     

Oublie tout….une seule fois.

Ky redescendit avec les deux policiers et leur offrit une bière.

-          Elle est veuve et moi aussi, voulut-il s’excuser.

-          Bon on va prétendre que vous regardiez un film vidéo! Punaise!

 

 Une voisine se méfia et guetta derrière sa fenêtre sans rideaux. Elle veilla comme un chasseur à l’affût, jusqu’à l’aube. Il n’en fallut pas plus.

 

La nouvelle fit le tour des ruelles.

Samedi la famille rentra et des braves gens les mirent au courant.

Madame Minh ne sortit plus de chez elle, jusqu’à sa mort, deux mois plus tard.

 

Son fils eut une longue conversation avec monsieur Ky. Celui-ci  resta calme et ne changea que peu de choses à ses habitudes. Il dut repasser ses chemises lui-même.

Finalement il obtint les papiers nécessaires à la vente de la maison de la petite pharmacienne, sa compagne disparue. On voulait le voir partir au plus vite.

Il s’arrangea avec un cousin de Paris, celui-ci traitait quelques affaires à Da Nang, de l’export, des meubles en rotin. Monsieur Ky paya pour lui. Il retrouverait ainsi son argent en France, sans se faire coincer à la douane, le jour de sa sortie.   

Il garda l’argent du billet et mille dollars dans sa poche.

-          Rien à déclarer?

-          Rien, juste…ah…le carnet de vaccination de mon chien Nick.

-          Ca , faut voir avec le service de santé, là-bas.

 

Un lointain neveu l’accueillit à Roissy et lui offrit de loger chez lui.

Une semaine plus tard il prit le train pour Venise. Dans le compartiment un jeune homme très fin, une longue mèche bien coupée voilant la moitié de son visage, un jeune homme portait une chemise blanche, un noeud de papillon et des pantalons noirs.

Ky lui sourit.

-          Vous êtes violoniste?

-          Oui, répondit l’androgyne vaguement surpris.

Il se tourna vers Nick qui branlait la queue, bien installé sur sa couverture.

-          Tu vois, Nick! 

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LT/09.02/07.03

 Au  vrai Monsieur K. 

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15 octobre 2017

Buoi....,

 

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L.T.

Samedi 14, tendresse, 11h05. 

Espérons que Dulcinée consentira à se reposer. Vieillir est un travail à plein temps, un apprentissage constant de notre lente dégradation. Une négociation. Pour cela il faut s'y mettre au plus tôt. Les années conventionnelles n'ont rien à voir là-dedans. 
Les approches varient selon les individus, certains jouent aux aveugles, fiers, prétentieux, rejetant les mini-constats qui, il est vrai, ne sautent pas toujours z'aux yeux. 
L'âge de ses artères, c'est la jeunesse du cœur qui prime,.. mon docteur dit que je suis en pleine forme,... Foutaise !

Les autres, dont je suis, se lamentent (à haute ou à basse voix), ils inventorient ce qu'ils ne peuvent plus faire, ou plus faire aussi bien qu'avant (?). De faux cyniques à la recherche des mille astuces permettant de "faire quand même". 

Très vietnamien: Joseph nous permet aimablement l'usage de sa Wifi. Qui est faiblarde mais il s'en moque ce qui compte pour lui c'est l'avoir. Ma tablette s'est souvenu du mot de passe et pour mettre mon blogue à jour (texte) je me tiens au coin-fenêtre de notre cuisine, au plus près de chez eux (seul endroit qui n'est pas coupé par la maison de M.Cong, maison bâtie entre celle des Soviets et la notre. Bref il n'y a qu'un endroit où l'on est en contact quasi direct.
Mes photos, normalement je les poste sur mon bloguinatzet en m'installant dans un petit café de la rue Hoang Hoa Tham (café ou l'on me traite fort bien). La wifi est extra ! 

Notre nouvel ordinateur portable ne connaît pas le mot de passe des Soviets et ça nous gêne de le lui (re)demander. 
- Faut suivre, O Mon Papy !
- Résumons, ma tablette est branchée sur le wifi de chez Joseph, ça marche dans un seul endroit de notre cuisine, en plus faut être patient. Notre nouvel ordinateur: non. 
Therefore aujourd'hui samedi, je tente l'impossible: capture d'écran (sur notre ordinateur) avec la caméra photographique de ma tablette ! La qualité en souffrira. 

 

 

12h30, samedi. 
Rappels importants: 
- Au Vietnam on vous dit souvent des choses sans les dire, on vous ment rarement mais on utilise beaucoup l"omission partielle" * . Difficile de différencier l'intentionnel d'une atavique méfiance (mélange d'un héritage millénaire et du communisme local). Prudence = précaution, prudence culturelle. 
- Je perçois des choses et je crois en percevoir. Mais je me trompe souvent. 
- Ce sont nos premiers jours, je navigue entre des extrêmes, ce qui fait tanguer ma barque, fluctuat nec mergitur, retrouvant des atmosphères chaleureuses, des émotions et en même temps je résiste comme j'ai toujours résisté. 
Par un exemple: hier assis à l'avant du bus qui montait en ville (une gentille gamine m'ayant cédé sa place * * ), bien installé en première loge j'observais le bordel du trafic. J'en souriais à la manière de ces touristes, tout en pensant tristement: le pays ne s'en sortira donc jamais de ce désordre. 

*    Qu'est-ce qui différencie l'omission de l'omission partielle, hein ? 
- L'omission: vous ne dites pas à votre conjoint-e que vous êtes allé-e au salon de massage.
- L'omission partielle: vous dites que vous n'êtes allé-e au salon de massage... que pour votre dos, côté "pile". 

* * cette gamine me céda son siège avec une sorte de fierté. Moa, moa, ainsi que je le raconte plus haut, je me dis qu'il n'est pas mauvais d'avoir l'air vieux (= d'être vieux). 

Dulcinée cuisine. Friture de tofu, sens-je. Un régal ! 

 

17h30: Dulcinée est sortie pour le riz. Bien qu'elle ait dormi un bon moment cet après-midi elle traine encore un vilain mal de tête. Sa santé n'est pas robuste. 

 

La réédition de mon "Momoh..." est achevée. 

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P.S.: Une vieille nouvelle...

L’eau du bébé.

Sur la terrasse de la maison Toan fumait sa dernière cigarette du jour. Sa femme ne supportait plus l’odeur du tabac. Avant de redescendre au salon il se rafraichirait encore la bouche en se gargarisant à la Listerine. 

Chaque soir en rentrant de son travail Trang préparait le repas. Après avoir mangé elle abandonnait la vaisselle à son mari et montait à l’étage pour prendre sa douche. Ensuite elle s’installait au salon et regardait la télévision. Epuisée, elle s’endormait immanquablement sur le sofa.

Son mari trainait longtemps sur la terrasse. Il parlait a ses plantes comme si elles avaient une âme, bien qu’il n’eut aucune idée de ce pouvait être une âme. Et ses plantes étaient toutes sauvages, ou alors le résultat d’essais hasardeux. Il enterrait un noyau ou des graines et attendait pour voir. Une seule exception, un bougainvillier qu’il avait acheté il y a quinze ans en entrant dans cette petite maison du village. L’arbuste fleurissait au moins trois fois l’an et donnait des fleurs de couleurs différentes.

Au loin on aurait pu imaginer le lac de l’Ouest. Mais avec les années, et la rareté des terrains à bâtir, les nouvelles constructions prenaient des étages, trois quatre, cinq, parfois plus. Et d’ailleurs le village n’était plus qu’une banlieue de Hanoi. Plus personne ne gardait la mémoire des temps anciens où l’on y produisait du papier en macérant des troncs de bambou. Et puis après le départ des Français, les premiers habitants avaient abandonné l’endroit. Les patriotes démobilisés en avaient hérité. Et depuis les pères vendaient à leur propre parenté, morceau par morceau, les derniers lopins de terre. Par chance et grâce à un de ses amis d’enfance Trang avait pu en acquérir un.       

-          - Depuis quelques jours l’eau sent vraiment mauvais.

Toan vint s’asseoir près d’elle sur le sofa et commença à lui masser les pieds comme il le faisait chaque soir.

-          - Merde alors, t’aurais dû me le dire plus tôt, j’aurais regardé dans le réservoir de la terrasse, qui sait, peut-être qu’un rat s’y est noyé.

-          - Fait trop nuit, t’aurais rien vu.

-          - Je jetterai un œil demain.

Ils parlèrent de tout, de rien.

-          - Tu veux faire quelque chose de spécial pour ton anniversaire ?

Dans une semaine Trang fêterait son demi-siècle. Passer la cinquantaine ne la réjouissait pas. Elle, avec ses allures de jeune femme, acceptait mal cette bascule dans le clan des vieux. Ce n’était pas que dans la tête comme l’écrivent les magazines.

-          On pourrait aller à l’Auberge du Colvert ?

Elle ne répondit rien. Elle était une femme de la ville bien qu’originaire de Thanh Hoa et lui un Saïgonnais transplanté à Hanoi. Une fois sa soixantaine passée il s’était mis à détester la capitale. 

-          Ah ! Non, le restaurant ne vaut rien et les chambres sont trop chères.

Pourtant Toan aimait bien cette Auberge du Colvert, perdue à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Hanoi, en pleine campagne. Il n’y avait jamais personne. On pouvait profiter de la piscine sans être dérangé par les capricieux gamins de la nouvelle bourgeoisie hanoienne. On trouvera autre chose pensa-t-il.  

 Le lendemain, après le petit déjeuner, Trang lui rappela de vérifier le réservoir d’eau sur la terrasse. Comme d’habitude Toan sortit la moto devant la maison, sa femme l’embrassa, mit son casque et partit au travail.

Elle ne rentrerait qu’en soirée. Il avait tout son temps pour ne rien faire ou si peu. Pourtant il ne s’ennuyait jamais. Ses contacts avec les voisins et les autres habitants de la ruelle étaient quasi nuls. On lui reprochait les restes de son accent sudiste et probablement son passé de « fantoche », son appartenance à l’autre armée.

Son passé ? Qui en avait informé les villageois ? Probablement un policier du quartier. Ces gens doivent tout savoir de la vie de chacun. Trang l’avait rencontré lors d’une de ses innombrables missions à Saigon. Elle venait de divorcer d’un mari paresseux et buveur de bière.

Toan était un homme calme, joyeux et tendre. Il y avait cependant en lui une sorte de tristesse ou de fatalisme. Peut-être était-ce là son charme ? Il lui raconta son passé, rien de glorieux. Professeur d’anglais à peine diplômé, promu officier de liaison puisqu’il était éduqué. L’armée américaine l’utilisait comme traducteur lors d’interrogatoires. En 1975 il se retrouva naturellement dans un camp de rééducation du côté de My Tho, en plein Delta du Mékong. Sans le soutien de quelques anciens camarades de fac il n’aurait pas tenu le coup. Sept ans d’humiliation. Il devait chaque semaine réécrire une complète confession de ses crimes. Et cette confession devait inclure les noms et adresses de ses proches et de ses compagnons d’arme, avec l’état de leur relation, bonne ou mauvaise. 

A sa sortie, pour survivre, il donna des cours privés d’anglais. Toute la jeunesse sudiste voulait apprendre cette langue comme pour défier le Pouvoir du nord. C’est d’ailleurs ce qui lui permit de rencontrer Trang. Elle cherchait un anglophone qui puisse traduire la masse de documents que lui confiait sa société.

Lorsqu’ils décidèrent de se marier ils firent un choix, c’est lui qui viendrait à Hanoi. La coupure fut brutale. Passer de Saigon la rebelle à Hanoi la provinciale ! Depuis il continuait à traduire des textes et des ouvrages pour des maisons d’Edition. Il prenait aussi quelques élèves qui souhaitaient passer leur TOEFL dans l’espoir d’une bourse d’étude à l’étranger.

C’est ainsi qu’il passait son temps à la maison. Ses activités rapportaient peu d’argent mais heureusement sa femme avait un excellent travail. En plus il faisait le ménage, la lessive et la vaisselle. Trang ne lui en demandait pas plus. Ce deuxième mari ne buvait qu’a certaines occasions, il était là quand elle rentrait. Hélas il fumait.

Les villageois ne l’aimaient pas.

Toan grimpa sur la terrasse. C’était l’heure de la sieste. Il plongea sa tête dans la fenêtre supérieure du réservoir d’eau. D’une main il se retenait pour ne pas tomber à l’intérieur. C’était un réservoir à l’ancienne, en ciment. Aujourd’hui on les remplace par des citernes en aluminum, peu discrètes, jamais esthétiques mais parfaitement étanches.

-          On n’y voit pas plus que dans le trou du cul d’un nègre.

Sa voix résonna car il n’y avait de l’eau qu’à mi niveau. Il se souvenait de ce commentaire sur le « trou du cul d’un nègre » qu’il avait entendu de la bouche d’un courageux G.I. … noir qui s’enfonçait dans un tunnel ou se cachait des résistants. Ce qui l’avait alors amuse c’est que ce soit un soldat noir qui fasse ce commentaire.

-          Qu’est-ce qu’il connaissait en trou du cul, pensa-t-il en balayant sa lampe-torche à la surface de l’eau du réservoir.

Soudain il aperçut une masse informe qui paraissait gonflée, arrondie, rose et lisse. Trop grosse pour un rat mort, un chat ou un chien sans poils, un poulet déplumé ? L’odeur était infecte.

Il se lava les mains plusieurs fois. Qu’allait-il en faire ? A l’aide d’un balai il avait tiré la chose près de la fenêtre du réservoir. Il avait failli vomir. Il s’était assis un moment sur le sol de la terrasse. Et puis il s’était ressaisi. Toan retrouva sans savoir comment ses vieux réflexes de prisonnier. Ses années de rééducation lui avait appris à se fixer sur l’essentiel.

Autrefois il avait dû nettoyer les latrines du camp ; plus souvent qu’à son tour car l’officier responsable détestait les « fuyards de 54 », ceux qui avaient abandonné le Nord au moment de l’indépendance. Les « deux fois traitres a la patrie». Catholiques, bourgeois, capitalistes.

Qu’allait-il en faire ?

Il avait emballe le corps du nouveau-né dans une grande toile de plastique. Le tout ne faisait pas un bien gros paquet bien que le bébé fut gonfle d’eau. Depuis combien de jour était-il là ?

Etrangement il ne se posa pas de suite la question la plus importante : qui l’avait mis dans le réservoir. Toan observa les terrasses voisines. Il n’y avait personne à cette heure qui suit le repas de midi.

Réfléchir ! Fallait-il en parler à Trang ? Elle en serait horrifiée et toute retournée. La police ? C’eut été logique mais avec son passé, les rumeurs des vieilles sur ce collabo des Américains, ses allures de solitaire forcement hautaines,…

On l’interrogerait pendant des heures, la presse ferait un grand tapage, Hanoi adore ces histoires  sordides. Trang ne s’en remettrait jamais.

Il se rendit d’un bon pas sur la rue Hoang Hoa Tham ou l’on vend de nombreuses plantes vertes. Il acheta un large pot et deux sacs de terre. La patronne de la boutique le connaissait car il buvait chaque matin son café, en face, elle appela par téléphone son « xe om attitré » (mototaxi) qui transporta tout cela jusqu’à la maison de son client.

Demain il trouverait une plante.

 

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Il essaya de se souvenir. Avait-il vu récemment une femme enceinte le long de leur ruelle ? Bien sûr qu’il y avait des femmes enceintes, surtout en cette année du dragon.

Le corps du malheureux nouveau-né bien enfoui dans ce large pot sous deux sacs de cinq kilos de bonne terre, Toan entreprit la vidange complète du réservoir d’eau. La nouvelle pompe était silencieuse, personne ne l’entendrait marcher durant plus de trois heures. Car il fallut bien trois heures pour vider l’eau puante, rincer le conteneur et le remplir à nouveau.

Ce soir-là Trang ne fit aucune remarque comme si elle avait oublié ce problème d’eau nauséabonde. Elle prit sa douche, s’installa sur le sofa au salon et s’endormit pendant que son mari lui massait les pieds.

La solution du rempotage ne plaisait pas à Toan. Et si la plante fraichement plantée crevotait ? Trang en achèterait une autre et découvrirait le nouveau-né ou ce qu’il en restait. Car si la terrasse était un peu le jardin secret de son mari elle se permettait de temps à autre des coupes sombres dans cette jungle qu’elle avait baptisée « Babylone ». Et elle prenait toujours ces initiatives brusquement, sans prévenir, de préférence en fin de semaine.

Il lui restait donc trois jours pour trouver une meilleure solution !

Ce soir-là, en fumant sa dernière cigarette, il observa les terrasses tout autour de la leur.

-          Si quelqu’un ou quelqu’une s’est débarrassé de ce pauvre bébé c’est qu’il ou elle a pu passer d’une terrasse a une autre, simplement en enjambant un ou deux murets. C’est donc un proche voisin et qui connait mes habitudes et mes horaires tabagiques.

...........

....

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Il y eut de grands cris dans la ruelle. Ils provenaient de la maison d’à côté, celle de la professeure d’anglais, une femme dans sa cinquantaine, divorcée. Elle avait une vieille rancune envers Toan estimant que ce « mauvais homme » lui volait une clientèle d’étudiants.

Toan rentrait de promenade. Il aimait descendre en matinée vers le grand lac de l’Ouest, d’abord en suivant la jolie rue Vong Thi et ensuite en longeant la rive.

A deux pas de chez lui se tenaient deux policiers.

La professeure d’anglais avait deux garçons, enfin des adultes aujourd’hui. Le premier s’était marié et le nouveau couple habitait là. Le cadet était un jeune homme timide. L’ainé enseignait l’anglais comme sa mère… et comme son grand-père.

Le village était sous tension. Les vigiles forçaient les curieux à circuler. Dans l’après-midi une brigade spéciale investit la maison du drame. Toan entendait leurs voix et les pleurs de la mère et de sa belle-fille.

Celle-ci avoua son crime. Elle avait réussi à dissimuler sa grossesse durant plus de six mois. Son mari ne voulait pas d’enfant ou pas encore car il ne gagnait qu’un maigre salaire. Elle avait trop longtemps hésité, il aurait fallu d’abord tout dire à son mari et à sa belle-mère. Alors elle essaya quelques médecines chinoises pour s’en débarrasser.

Comment put-elle dissimuler ses contractions et finalement son avortement a toute la famille ? Mystère. Elle avait eu la force de grimper sur une échelle pour rejoindre la terrasse voisine, celle de la maison de Toan et Trang. Cette pauvre jeune femme désespérée n’avait pas pensé plus loin, elle avait jeté son enfant mort-né dans le réservoir avant de retourner se coucher !  

............

Lorsque sa belle-mère prit sa douche elle fut troublée par l’odeur de l’eau. Elle envoya son fils pour contrôler l’état de leur citerne, une en aluminium. L’ainé découvrit le cadavre du bébé…

La coupable s’effondra. Un mauvais génie lui avait rendu son « enfant », probablement pour la punir.

Toan écouta sans rien dire le compte-rendu de son épouse. La veille, après avoir fumé sa cigarette sur la terrasse, il avait eu la brusque idée de mettre ce maudit bébé dans la citerne de la voisine. En somme il ne faisait que reprendre celle, l’idée, de la mystérieuse personne qui leur avait fait ce triste cadeau, sans se douter du drame qui allait éclater. Il avait simplement choisi une terrasse facile d’accès car il devait agir rapidement et sans être vu.

-          - B’en dis donc Toan, c’est vraiment étrange, il y a une semaine c’est notre eau qui sentait mauvais. Mon Dieu !

La justice se montra clémente sinon compréhensive envers la jeune belle-fille, celle-ci perdant progressivement la raison. Elle voyait des démons partout.

Quelques jours plus tard Trang rentra à la maison avec des graines d’asarine grimpante qu’elle planta dans le grand pot que Toan avait récemment acheté.

-          Elles ont besoin de beaucoup de terre ! 

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