DSC02709

DSC02711

DSC02714

DSC02715

DSC02717

 

DSC02718

 

DSC02720

 

DSC02723

 

DSC02724

 

DSC02726 

DSC02727

 DSC02728

DSC02741 

Y'a foule à la messe.

DSC02743 

À la sortie. Un oeil sur la super-chorale.

DSC02744 

Bénédiction des motos par la star du jour: Père Guy Gilbert.

DSC02745 

On vient volontiers en costume traditionnel.

DSC02746

 L.T.

P.S.: Dimanche matin. 05h15. Nous nous sommes donc levés très tôt, naturellement (04h30) par erreur. Quelle importance ! Du balcon j'aperçois de temps à autre les lumières d'une voiture qui monte ou qui descend vers le barrage. Une courte dizaine de secondes je me demande qui sont-ils ? Des fêtards, un "DJ" qui rentre chez lui, nuit finie, un infirmier ? Bien que proche, le village de Treyvaux n'est pas sur un axe routier important. Autrement dit: pour passer par ici faut vouloir ou devoir !

06h00, le vent est tombé, d'un coup. Des clochettes, celles des moutons du champ voisin, parfois un véhicule. Chaque année, en automne, le propriétaire (de ces moutons, don) "tourne" autour et dans le village pour y placer ces quatre ou cinq ovins sur de petites parcelles impropres à la culture. Ces bestioles frisées bouffent tout, mieux qu'une tondeuse, en p'us leurs déjections fertilisent le sol, sol inutile certes mais sol riche. Vaches, moutons, ces animaux dorment dehors. La, il fait un petit 4 degrés. Ils, elles ne se plaignent de rien. Moa, moa j'ai sorti mon équipement d'hiver, je tiens, sauf une goute au nez, et mes mains que je cache une après l'autre, pour qu'elle se réchauffe. Je me sens aussi riche que le sol enrichi des chiures de moutons. Pensez, chuis le seul à regarder la fin de cette nuit.

J'en profite pour relire le prochain chapitre de cette réédition de mon "Momoh...", en m'interdisant la moindre correction.

S'il est compréhensible qu'un écrivain cause à la radio ou à la télé de son "dernier" ouvrage, l'idée qu'un homme ou une femme qui vient de publier un livre se sente obligé-e de s'expliquer, de l'expliquer, cette idée me dépasse. Ne vaudrait-il pas mieux ajouter des commentaires en bas de page, au fur et avec mesure, ou éventuellement en postface, c'est à dire à la fin, du genre: " bon vous avez fini de lire mon roman, je vous en donne quelques clefs (pour ouvrir/découvrir quoi ?)".  On nous fait croire (pour un film, pour une chanson, pour un spectacle c'est pareil) que ce sont les éditeurs/producteurs qui poussent à la vente en encourageant leurs talents à se montrer, mais c'est faux.

Il me faut  cependant reconnaître que je me suis parfois énervé (sans que cela se voie) en comprenant qu'une personne ou une autre soit passée à côté de ce que je racontais dans mes écritures. Signalons que cette remarque est valable pour n'importe quel échange verbal, au quotidien. On me rétorquera, peut-être qu'oui, peut-être qu'non, que le lecteur ou la lectrice est un être libre, vous achetez un livre et vous en pensez ce que bon vous semble.

B'en non, mon n'veu, c'est faux. D'abord un, moa, moa, je ne vends rien, mes lectrices et lecteurs ont toutes et tous une dette envers moi. Ils, elles me paient de leur affection c'est beaucoup. Merci. Je dirais même "d'une affection critique bien que souvent silencieuse *".

Deuzio : pourquoi tant de chercheurs dépensent tant d'énergie pour faire l'analyse des livres des "grands écrivains"? Regardez par exemple toutes ces publications "consacrées" à Marcel.

- Marcel ?

- Oui, Marcel Sprout ou Schprouts comme le chou.

- Marcel Sprout ?

- Proust, quoi, rahhhh. On retrouve bien évidemment les éditeurs qui veulent refaire du beurre, des chercheurs qui vivent de leurs recherches et nous autres "aveugles" tout contents qu'on nous autopsie le côté pile, côté lune, des Jeunes filles en fleurs, du Yves-Saint-Laurent avant l'heure. Bon, j'dis Proust mais y'a qu'à ouvrir les pages "culturelles" d'un journal ou un magazine pour voir qu'on se nourrit de tout et que tout nourrit les médias. (Je me demande si ce besoin d'étaler la confiture n'a pas des points communs avec celui (de besoin, don) des utilisateurs des "réseaux sociaux", faudra qu'une fois je revienne la-d'ssus). 

- Revenons d'abord à nos moutons, O Dearest Dadou.

- Oui, les écrivains re-écrivent toujours le même livre, ce que j'appelle "la même chose mais autrement". Tout ce qui est dans "Momoh..." réapparaît dans "Trieste". C'est encore plus évident dans mes short stories qu'en français on appelle "nouvelles" ! 

Le jour se lève ou... il fait jour (faire jour ?). Deuxième petit déjeuner ! La même chose mais autrement. Messe et une messe du tonnere de Dieu. Un prédicateur Guy Gilbert, prêtre 82 ans, qui use de recettes que je n'aime pas trop mais qui me paraissent excellentes en nos terres somnolentes. Le vocabulaire très cru, un retour à une liturgie primitive, l'inquiétude pour la jeunesse, la responsabilité des "parents", remontée de bretelles et de soutien-gorge pour les vieux. Un tabac ! La chorale !!! Le tout s'achevant par une bénédiction des motos stationnées devant l'église. S'achevant ? S'achevant probablement à l'Auberge du village !  

* À quelques exceptions.

 

 "Donec eris felix, multos numerabis amicos"

 

image

 

Voyage de Momoh en solitaire, de Bruges à Venise en passant par Bâle, Genève, Lyon, Arles, Saint-Maurice, Turin, Modène et Florence, 1446 (Mai - Novembre).

                              

Durant plusieurs mois, la rumeur courut plus vite que le furet. Une Tablée de Nobles Seigneurs préparait une croisade. Ces Monarques, outrés par le siège de Constantinople, répondaient à l’appel du Souverain Pontife Nicolas V. Les Grands et Bons Fils de l'Eglise avaient donné leur accord de principe à ce féal quoique hasardeux projet. Et puis personne n'en parla plus, sans honte Rome laissa crevoter la flamme du Saint Esprit. Memeth II pouvait dormir tranquille et rêver sous sa tente de campagne ! La chevalerie est morte à Azincourt.

Quand il ne sifflait pas ses pintes à l’Auberge de la Madeleine, Hugo van Boogart s'appliquait à ses « affaires » sans quitter Bruges plus de trois ou quatre jours et dans un rayon qui ne débordait jamais vingt-cinq lieues (100 km). Il visitait sa proche clientèle et lui vendait ses marchandises. Momoh serait désormais l’infatigable manant. Avant le grand départ, père et fils avaient sorti les deux cartes achetées dernièrement à Conrad Turst, le géographe et graveur zurichois.

-    Bruxelles, ensuite tu te diriges vers la Germanie en descendant le Rhin jusqu'à Bâle. En gros tu connais l’itinéraire, avant d’arriver en Basse-Union, il est impératif que tu rencontres ce joaillier reconverti, Gensfleisch de Mayence, l'imprimerie n'est pas notre métier mais on raconte qu'il publie déjà des ouvrages variés quand les abbés lui lâchent la grappe avec leur Sainte Bible à quarante deux lignes. Et qui sait, a-t-il besoin de nos matières premières ? Ton métier, talonner le progrès !

Après ? Les Suisses ne sont pas méchants, juste de grossiers campagnards descendus en ville, à l’instar des bourgeois ils protègent leurs acquis. Berne, Fribourg. Le danger peut venir, plus bas, des Savoyards, leur prince (et princesse !) bouffe à moult râteliers !

Plus loin c'est pour toi une terre inconnue.

Le père avait tracé la route à suivre sur le parchemin.

- Le lac, à l'Ouest c'est Genève que tu as visitée une fois, à l'Est ce sont les montagnes, tu n'en as jamais imaginées de pareilles! Retourne d’abord à la foire des Genfois au bout du lac, on y offre des produits de qualité. Tu pourrais ramener de gracieux  tissus pour tes soeurs et ton épouse. Quelquefois j'y ai aussi croisé des marchands d'épices et d’agrumes qui remontent bravement le Rhône jusqu’en cette luxuriante cité espérant y liquider leur abondante cueillette, Genève paie mieux que Lyon et puis c’est une manière de contourner l’annone (impôt sur la récolte). Ensuite tu suivras la rive sud du bassin lémanique. Une cote sauvage peuplée de rustiques plus primitifs que les Helvètes. A Saint-Maurice, les moines t'offriront le gîte et t'informeront des perturbations politiques dans la région. Ces terres savoyardes, autrefois impériales, font allégeance à notre Ponant qui les traite en fieffées mais ces gens sont surtout de grossiers bouseux jaloux de leur indépendance. Certains dialoguent un françois qui chante, d'autres, plus haut, un court allemand, cornebleu, ça te déchire l'oreille avant que t’en saisisses la moindre particule. La montée du Saint-Bernard, une éreintante grimpée, sacrebleu, épargne tes mules, marche à leur coté. Au retour tu loueras des journaliers pour t'escorter et secourir ton attelage. Choisis les discrètement, l’environ est plein d’heriliz (déserteurs) qui abandonnent leur régiment. Au-delà des Alpes se répand la vaste plaine des Lombards. Ne manque pas de verser le tonlieu au Gastald (fonctionnaire lombard) ou au centenier là où tu campes, sans quoi ils pourraient lâcher leurs antrustions au cul de tes mules. Toujours en terres alliées, enfin espérons-le, la paix tiendrait à en croire l’ambassadeur florentin. Tu marches vers l'est et tu rencontres la Sérénissime. Ton italien reste médiocre, engage un translateur. Raphaël de Modena t'en trouvera un à tarif convenable, un de confiance.

image

Ils calculèrent les étapes, le nombre de lieues pour chaque journée.

-    Si tu prends de l’avance, pousse jusqu’à Florence. Rentre avant la visite du Charolais, on l’annonce pour la Fest de Toz Sainz (Martror) et…

-    Et mon coucou devrait éclore à la Saint-Nicolas !

Son père choisit quatre solides mules, vérifiant lui-même sabots, jambes et l’harnachement. Halicarnasse posa une semelle d’acier sur les roues du camion.

Momoh attela le chariot. C’était son idée, d’étape en étape il vendrait et achèterait des marchandises.

-    Ne crains-tu pas de ralentir ta marche ? Moi, le colportage ne m’a jamais porté chance.

-    Un char vide ne rapporte rien. Mon conseil est de couvrir nos frais de voyage.

A l’heure annoncée, la famille s'était rassemblée devant la maison.

-    Je serai de retour pour la délivrance, allez Wic, yahoo les mules, yahoo…

Le jeune homme n’avait manifesté aucune tendresse particulière envers son épouse. Berthe s’en inquiéta, Hugo pensait que c’était mieux ainsi. Claire suivit son frère au bout du chemin. Dominus vobiscum. Il lui faudrait au moins deux longues tirées pour joindre Bruxelles.

L’équipage trottait gentiment. Vers le midi, il tomba sur un moine qui marchait le long de la route.

-    Grimpez mon père, Notre Seigneur ne vous refusera pas un peu de repos.

-    Grand merci, fils, que Paul le Cilicien te bénisse lui qui, de sa Tarse natale, a marché jusqu’à Rome, mes pieds sont en compote et Bruxelles est encore diablement loin. Bon sang je transpire plus qu’un damné de l’enfer. Hou ! Là ! Puissant ton berger ! Ton escorte ?

-    Wic ? Un brave chien, de temps en temps je le fais monter à l’arrière pour sa ronflette.

-    Alors, tu vas loin ?

-    Jusqu’à Bruxelles, après on verra, si mon négoce tourne à mon avantage je descendrai plus au sud.

Ne jamais trop en révéler, songea Momoh.

-    Et vous mon père ?

-    Bruxelles, je retourne chez mes frères, mon abbé m’a laissé rentrer dans mon village pour y enterrer ma sœur. Elle a chuté du toit, je me demande ce qu’elle faisait sur cette putain de toiture, elle n’a rien voulu dire avant de s’en aller ! 

image

image 

Deux jours plus tard, tierces matines, Momoh et son moine franchirent la Porte de Schaerbeek et pénétrèrent les rues étroites de Bruxelles. Il déposa son pieux compagnon à deux pas d’un couvent de bernardins. Le religieux, qui s’interrogeait encore au sujet de la présence de sa sœur sur ce toit, lui indiqua le chemin à suivre, Momoh n’eut ainsi aucune peine à joindre l’hôtel particulier où demeuraient ses beaux-parents.

-    Saint Arlan ! Wic, lorgne cette baraque, quel misérable état ! Est-ce l’endroit ?

Un vieux serviteur le fit entrer dans une cour étroite et privée d’ampleur. L’herbe y mangeait le restant de pavés. La bâtisse avait du croiser son heure de gloire. Deux étages, un large porche d’accès et derrière, sur les cotés, une modeste écurie et probablement la cuisine ou les communs. Le Seigneur de Thuin, son récent beau-père, l’accueillit sur le perron. L’intérieur de l’ « hôtel » ne valait pas mieux que ces façades. Des tapisseries en lambeaux puant le moisi, des meubles dépareillés encombrant le passage et des lustres où ne brûlait qu’une bougie sur dix. Une domestique, d’un aspect aussi antique que le château, lui tendit poliment un grand verre d’eau qu’il accepta en la remerciant.

-    Je suis seul, annonça de Thuin, Cher Beau-fils, ce soir notre entière famille sera réunie, je ne sais pas ce que font mon épouse, mes filles et leurs maris mais il semble qu’on tienne à fuir l’endroit. Le gîte vous est cependant acquis.

-    Si vous me le permettez, Mon Sieur de Thuin, le temps de me rafraîchir et j’irai liquider ma marchandise au marché d’Ixelles, j’ai là un important bagage d’excellente qualité, acheté à l’étape d’hier, il me parait préférable de ne point tenter les fripouilles, votre enceinte ne  leur résisterait pas longtemps.

-    Vous avez raison Mon Beau-fils, bien que notre « état » de souffrance matérielle soit connu dans les parages ! Les voleurs ont fini de nous surprendre.

Le visiteur prit le temps de se laver le visage à la fontaine et de confier son chien Wic au factotum. Il repartait déjà faisant claquer son fouet sur la croupe des mules. Momoh trouva acquéreurs, les draps négociés la veille à Erpe-Mère sortaient de la meilleure manufacture de Flandre (occidentale). Vendre, acheter, certes il perdrait du temps et ralentirait son acheminement mais à chaque transaction le marchand réaliserait un avantageux profit. Le débutant ne possédait aucunes des qualités qui font un commerçant ou un fin maquignon. Il avait si souvent observé son père que le commerce lui paraissait facile pour autant qu’on y prenne patience et la patience ne lui manquait pas. Sa charrette délestée, bourses pleines, il retourna chez ses beaux-parents. L’archaïque valet rouvrit la grille et sourit d’un air affable. Momoh mena ses mules à l’écurie, les détela et les brossa.

-    B’en, l’ami, y’a pas beaucoup de foin, pas plus de picotin, qu’est-ce que tu lui donnes à ta vieille carne ?

-    Le cheval de notre Seigneur, on ne le sort plus, où se rendrait-il notre Maître ?    

-    C’est pas chrétien motif pour lui tenir son bonnet vide ! Prends l’ancien, la nuit est encore à venir, fais toi livrer serein six bottes de fourrage, un boisseau d’orge et achète un cierge que tu brûleras pour Saint Gilles. Si mes mules restent coffiot vide, elles n’avaleront jamais les six lieues qui les attendent potron-jacquet !

Pauvre vieux, songea-t-il encore, en caressant le naseau du bourrin, t’as oublié le bonheur d’une  saine repue !

Le dîner fut misérable. La maîtresse de maison fit mettre les petits plats de la semaine dans les grands ébréchés du dimanche. La soirée sombra dans l’ennui mais le Brugeois de passage se montra courtois. Ses belles-sœurs et beaux-frères lui posèrent deux ou trois questions, par politesse, comment allait Anne, la fraîche épousée, où se rendait-il donc pour ses affaires ? Personne n’écoutait ses réponses. On le logea, jura-t-on, dans la plus confortable des pièces. Triste lieu, songea le passager. Me voila déjà loin de la chaleur de notre demeure familiale. La panse à moitié vide, il imaginait que son inaccessible père naturel puisse ressembler à ces nobles prétentieux et démunis.

-    Ils n’ont que balivernes en tête. Le travail ne les fait jamais suer. Et pourtant ces misérables « toisonnés » bourdonnent autour des Puissants, leur suggèrent opportunistes politiques et glorieuses batailles aux dépens des cochons de bourgeois ! Boudiou !

image

N’arrivant pas à s’endormir, une souris ou une chouette faisait son charivari sous les voliges et les lattis de la charpente, Momoh sortit jeter un œil sur ses mules et son chien. Il aperçut alors une faible lumière dans ce qui devait être le logis des domestiques.

-    Je dérange ?

Le couple leva le nez fatigué de son potage, un seul bol et deux cuillères. La chandelle se mourait en tremblant d’avance à cette sombre perspective.

-    Je crève de faim, vous n’auriez pas un coin de miche ?

La vieille femme souleva le couvercle d’une corbeille et en sortit un quignon. Elle trouva une pomme, la frotta sur son tablier.

-    Mais c’est ce qu’il reste ?

-    Prenez, prenez…, nous avons notre soupe de courge !

Le Brugeois put mesurer la triste misère que cachait son aristocratique allié.

-    Enfin ce n'est pas possible, n’ont-ils pas de fortune, une ferme, des terrains, le moindre champart (revenu d’un fermage) ?

-    Pensez Mon Sieur, tout est gagé, chaque quinzaine un huissier les menace de commise (saisie).

Les deux vieux se laissèrent engager doucement à moult et désobligeantes confidences, le désaveu paraissait leur faire du bien. La femme avait déjà raconté à son compagnon comment les Thuin avaient dédaigneusement traité leur  hote. Ces gens lui en apprirent plus sur sa belle-famille, qu’Anne en deux mois de mariage. Cet affligeant objet de ressentiment, son épouse désirait l’oublier.

image

-    Ils ont une métairie et des terres, patrimoine gravement hypothéqué, là ils arrivent au bout du rôle, personne ne leur accordera le menu crédit.

-    Et pourquoi restez-vous ?

-    Où irions nous à nos ages, Mon Bourgeois, privés que nous sommes ?

Le lendemain Momoh se leva à la pointe du jour. Au petit-déjeuner, Seigneur de Thuin parut, l’air gêné.

-    Un brouet lacédémonien (soupe de légumes) vous irait-t-il en matinale collation ? Le boulanger nous oublie parfois.

La domestique apparut au son de la clochette présentant un plateau lourdement garnie : fromage, lait chaud, rôti de porc, du pain et des pommes séchées.

-    Voila qui parait copieux, plaisanta Momoh, mais où est ce spartiate potage que vous m’annonciez ?

Le maître des lieux sut contenir son étonnement et ne se fit pas prier pour passer à table.

-    Mangeons et tant pis pour les lève-tard !

-    Que Dieu bénisse cette nourriture.

-    Amen.

-    Qu’en est-il de ce domaine en fermage du coté de Saint-Trond ?

-    Ah ! Anne vous a parlé ! Je songerais à la liquider si ce n’était son honnête revenant…

-    Mais n’est-il pas hypothéqué jusqu’au trognon.

-    Ah ! Anne vous a aussi entretenu de notre condition!

Anne n’avait rien révélé, contrairement à ce couple de serviteurs usés par le manque et les humiliations. Mais quoi de bon à les compromettre ? Le marchand y avait réfléchi le reste de sa nuit. Depuis une vingtaine d'années, sa vie en somme, la Bourgeoisie de Bruges n'hésitait plus à investir dans l'agriculture et l'élevage. Jusque là ces commerçants et grossistes avaient fait leur succès dans le textile. L'ensablement de la Zwin sonnant le glas des enrichissements rapides, ils s’adaptèrent et établirent des coopératives agricoles dont ils confiaient la gestion à des contremaîtres avisés. De leur coté les perfides Anglais cassaient les prix de la laine et ne craignaient pas d’expédier leur production sur des caboteurs loués à des Portugais qui s'infiltraient jusqu'en Méditerranée. Les Ligues hanséatiques se tournaient elles aussi vers d'autres fournisseurs et de nouveaux débouchés. Que penserait son père? Les van den Boogart propriétaires terriens ? Et à Saint-Trond, le Limbourg, à plus de 50 lieues de Bruges ! La veille, le serviteur des Thuin lui avait fait une description de l'endroit et sur le matin, alors qu’ils finissaient un fond d'eau de vie "retrouvée" derrière un fagot, sa femme avoua qu'elle fouinait parfois dans le scriptorium du baronnet. Le visiteur put ainsi évaluer la valeur des terres et du domaine, la taille du rendement et l’abîme de la dette.

-    Cher Beau-père, ma famille ne croule pas sous les ducats cependant nous pourrions racheter ces terres et la ferme, une sorte de poire pour la soif à l’attention de l’enfant à naître. Vous en garderiez l’usufruit jusqu’à sa majorité. Le bien resterait finalement dans la famille.

-    Vous êtes exercé, mon garçon.

-    Habile ? Non, même pas rusé, je travaille, j’écoute, j’observe.

De Thuin n’avait plus les moyens de refuser cette offre quasi providentielle. On parla de la surface en bonniers (1 ha 1/3), d'acres, de boisselées, de mines, des termes dont Momoh ignorait le sens quatre heures auparavant. Le Noble n’en savait guère plus, les chiffres dont il se souvenait correspondaient simplement au montant du prêt qu'on lui avait accordé en son temps. Il tenta de tricher sur sa déclaration. A chaque fois le Brugeois lui replantait poliment le museau sur son état, corrigeant les versions contradictoires de son respecté parent. Son beau-père se souciait principalement du revenu qu'il tirait misérablement de ce fermage… une fois les intérêts déduits.

- Vous m’annoncez une valeur qui ne correspond pas au prix du marché. Voyons le montant de l’hypothèque…

Les calculs furent rapides et approximatifs. En fin de matinée ils se rendirent chez le banquier de cette famille en déclin. Le capitaliste manieur d’argent posa d’incidentes questions au repreneur.

-    Van den Boogart, de Bruges, oui bien sûrement, et ces lettres de crédit semblent parfaitement recevables, vous payeriez une avance à la signature de l'engagement et le reste aux termes de l’an nouveau ? Vous promettez par addendum de ne point revendre ces terres avant la majorité de l’enfant à naître, enfant issu de l’union d’Anne de Thuin et de vous-même, Hjeronimus van den Boogart ? Et si l’héritier meurt avant cette majorité, le Sieur de Thuin ou ses ayants droit récupèrent le domaine ? 

-    Sommes nous d’accord, le gage versé à Monsieur de Thuin couvre la totalité des biens de Saint-Trond ?

-    Certainement, le reste concerne l’hôtel familial dudit seigneur ici présent. Nous sommes à l’unisson.

Momoh hésitait. Son expérience dans l’industrie agricole et dans celle de l’élevage ne dépassait pas deux ou trois chapitres lus dans les manuels de l’oncle Johann. Et puis l’investissement lui parut soudain trop important. Une semaine seulement après avoir quitté Bruges, il aurait déjà dissipé trois des cinq lettres de crédit que lui avait confiées son vader ? Et cet achat ne rapporterait rien aux Boogart avant la maturité d’un enfant pas encore né, pire, qui pourrait mourir en venant au monde !   

-    Je pourrais valider la transaction, disons,…

-    Disons aujourd’hui, demain je quitte Bruxelles.

-    Disons aujourd’hui, acquiesça le traitant, embêté de voir annulée sa visite chez les Etourdies de la rue Verte. Bah ! Il compenserait ce midi en s’offrant de succulentes moules au safran et un carré d’agneau. N’allait-il pas réaliser en Prime le bénéfice de son quantième ?

image 

image

Momoh se rendit aux trois adresses indiquées par son père. Il y trouva des ferronneries, des selles  travaillées avec adresse et des objets hétéroclites qui lui parurent intéressants par leur exotique facture. L’oncle Johann lui avait appris la discipline, l’effort et la rigueur, Hugo, son père, avait su lui transmettre le goût du Beau inutile et celui d’une insatiable curiosité. Sans (vouloir) ignorer ses qualités intrinsèques, le néophyte savait que, jusqu’ici, il devait l’essentiel à ces éducateurs. Qualité ? Voyons, trouve m’en une seule qui t’appartienne ? Une voix frêle, celle de Claire, lui répondit :

-    O Cœur mordant, tu es obstiné, ainsi dit pour ne point te traiter de mule !

- C’est bien susurré, par Sainte Apollonie, tiens, je pourrais en faire ma devise tel un preux chevalier:

« Hij zegt – hij doet » «Il dit - il fait »

Conclure ses achats, charger la charrette et repasser chez l’avoué achevèrent sa rude journée. De retour à l’Hôtel des Thuin, Momoh fut informé que ceux-ci l’attendaient pour le repas du soir. Il prit le temps de se débarbouiller la face et de vêtir son gilet qu’il serra d’un précieux fermail, cadeau de sa Clairette. Il caressa furtivement la médaille que lui avait confiée Marguerite van Eyck. Que faisaient-elles en cet instant, Claire, Marguerite, Berthe, Anne ?

Le menu fut copieux et l’on servit deux profonds pichets d’un surprenant vin des Ardennes.

- Père nous a informés de l’appropriation brutale de « nos » terres, sachez, Cousin brugeois, que nous ne saurions approuver.

L’attaque se poursuivit sournoisement, un deuxième beau-frère prit le relais et lança une méchante pique. L’invité ignora la charge et vida son verre.

-      Excellent breuvage !

-    Vous les Bourgeois, vous êtes les complices des spéculateurs juifs. 

image

Bien que tourmenté par ces mesquineries successives, Momoh répondit avec la courtoisie nécessaire qu’il agissait là pour le meilleur du fils ou de la fille à venir. Bizarrement, les épouses, nées de Thuin, jugèrent, elles,  inutile ou imprudent d’intervenir. On en resta là. Le Brugeois termina la soirée en compagnie du vieux serviteur. L’homme attendait le retour de sa compagne toujours accablée par la vaisselle qu’il fallait laver et ranger. Wic rongeait son os. Un bref orage rafraîchit l’atmosphère.

               -       L’ancien, es-tu bonhomme ?

-    Je l’ai été jusqu’ici, mais vérité qu’en cette demeure le vol et l’envie n’ont point matière à tentation.

-    Et ta femme ?

-    Une sainte, une ennuyeuse, une qui prie Bernard nuit et jour !

-    Je vais te céder un modeste pécule. Achète de quoi ravitailler ton canasson et permets lui de mourir en paix. Quelle tristesse, survivre enclos ! Le reste c’est pour toi et ta bigote, pas un mot à leurs z'Hauteurs ! Saint-Trond est sur ma route je m’y arrêterai passant, toi qui as rencontré ces fermiers, conte moi ce qu’ils valent dans la gestion agraire.

-    Connaître, connaître, pas de trop, nous nous y sommes rendus trois fois, y’a b’en longtemps, à l’œil, j’dirais que ce sont des bougres qui tirent la langue pour si peu de profit, des bras dans la force de l’age et en santé.

-    Font-ils autre chose que du blé, de l’avoine, du fourrage,… ?

-    Non, du blé mais la terre n’est pas convenable.

La vieille finit par rentrer, elle avait sauvé un pichet de vin qu’ils achevèrent dans la bonne humeur.

Le lendemain, seul Monsieur de Thuin lui présenta ses adieux.

-    Je n’aurais pas du vous céder notre domaine…

-    Rien ne vous y compulsait en effet. Vous pourrez nous le racheter en temps opportun ! Si vous pensez en tirer meilleurs profits, allez-y, ne serez-vous pas plus à l’aise ainsi pour régler la dotation de mon épouse ?

-    Votre père…

-    Mon père vous en aurait fait grâce, pas moi !

Ce discours n’appartenait pas à notre Momoh de Bruges, sa nature le pousse à fuir le combat, à contourner l’obstacle même si cela le force à un large détour. Cependant, sans jamais savoir où se situe cette frontière, coincé par un obstacle, réduit aux pieds de la muraille, le placide se réforme en un rude et hardi opposant. Et si à l’intérieur de son Double il doute de la pertinence de cet achat, il le fait parce qu’il l’a dit. Plus tard, souvent, au gré de sa marche, ce doute se transformera parfois en cauchemar, une obsession qui le poussera à calculer mille et une fois recettes et dépenses, prévisions, gains, crédits… 

L’aristocratique beau-père comprit qu’il ne faisait pas le poids face à ce marchand aux allures pourtant débonnaires. Son bourgeois de gendre avait longtemps gardé son calme mais il venait de manifester les limites de sa patience.

La route ne supposait pas encore de dangers immédiats. Comme son père le faisait à l’occasion, il chargea des soldats ou des mercenaires qui rentraient chez eux. L’antenne bruxelloise du palais bourguignon les congédiait.

-    Jusqu’où se rendent nos piétons avec leurs oblongues guisarmes ?

-    Loin, loin, Blodling, on rentre chez nous dans un pays que t’as pas idée.

-    Quoi, Berne, Fribourg, Uri, Unterwald ?

-    B’en ça alors ! Himmel Arsch und Zwim!

-    Eh ! Votre accent. Vous n’êtes pas Germains, pas des Flamands, pas plus des François, alors… que reste-t-il, les Savoyards sont trop chiards pour guerroyer si loin de chez eux, Lombards ? Non, eux ils ont la parlure chantante.

-    Gottfried Stutz ! Tu vas finir par nous les gonfler ! Arschloch !

-    P’t’être mais en attendant ce sont mes mules qui vont trimbaler vos noix et vos piques !

-    Tu machsch mi stigelisinnig !

Les soldats grimpèrent sur le char se carguant (serrer, terme de marine) le moins mal qu’ils purent entre  ballots et marchandises. L’atmosphère se détendit peu à peu, la conversation ne flottait certes pas très haut mais quel plaisir de discourir des affaires du «monde» avec des assassins patentés.

-    Les gars, j’ai un contrat à vous avancer, pas au tarif du Bourguignon, mais qui sait…

Momoh et ses Trois Suisses trouvèrent correspondance et scellèrent leur combinaison à la pause de midi devant quatre chopes de bière. Hélas l’aubergiste, qui les avait laissés entrer par derrière, refusa de leur servir la moindre soupe en ce vendredi maigre.

- Le manger, le boire, le dormir… plus le transport, jusqu'à Bâle, mais avec un détour par Liège et Aix-la-Chapelle  et trois jours dans une ferme que je viens d’acquérir ?

-    Pas de problème pour les « 23 Villes » de Germanie, personne ne nous y cherche noise, l’Empire vient de signer un traité avec notre Union, c’est pourquoi le Ponant nous désappointe, Le Bon se méfie soudain des Helvètes. P’is les Teutons sont moins chicaneurs sur les jours sans viande. Chaib, nous allons nous refaire une santé à tes frais, on mange comme trois, dumme blode !

image

Ces mercenaires étaient d’origine rurale, des puînés contraints d’abandonner l’exploitation familiale, ils s’étaient fait piétons pour ne pas finir ouvriers ou moines. Momoh leur raconta ce qu’il savait de cette métairie, expliqua son rendement actuel, ce qu’on y cultivait. Les trois Fédérés l’avisèrent volontiers du coût d’un boisseau, de la valeur du seigle, de celle du sarrasin, sur les fourrages alternatifs et de la loi des saisons, de la manière d’engraisser les bœufs ou les cochons. Qu’ils aient fait leurs armes loin de chez eux n’y changeait rien, ils savaient convertir les valeurs, les mesures et les monnaies et avaient, dans leur jeunesse, servi de valet de ferme à leur aîné.    

Rendus à Saint-Trond dans l’après-midi, les voyageurs conduisirent la visite de l’affermage « ex-de Thuin » au pas de charge. Le contadin fut informé des insolites conditions. Le bouseux prit acte du complant et soupira de soulagement.

- Je craignais qu’il nous vende au rabais à un méchant propriétaire, toi tu me parais sans-façon…

-    Et tranché, poursuivit le Brugeois. J’ai appris ce qu’il me faut sur ce domaine, le bilan de tes dix dernières annones. Pourquoi t’acharnes-tu à faire du grain ? L’élevage conviendrait mieux ?

-    Pour sûr, mon titulaire, eh, eh, où trouverais-je les sous pour acquérir un troupeau ? Vois-tu les prêteurs nous faire crédit,… à nous campagnards ?

-    Allons, ne me prends pas pour un abruti, mon antérieur tu le bouleversais dans la farine, moi, si je ne maîtrise pas la science agreste, les additions et les soustractions je les éprouve matin et soir.

-    Mais mon Seigneur…

-    Je ne suis pas un ci-devant mais un marchand, alors si tu veux qu’on s’entende, post hoc ergo propter hoc (à la suite de quoi et donc à cause de cela), va te falloir réapprendre l’amitié des comptes.

-    Mais je nous mettrions bien à l’élevage, vous l’dis, avec un cheptel, les saisons restent moins chanceuses…   

-    Je t’avance de quoi. Tu me rembourseras à partir de l’an prochain, on oublie l’intérêt.

 

image

Le commerçant prenait un certain risque en accordant une confiance presque aveugle à ce contadin travailleur mais vicieux qu’il ne fréquentait que depuis la mi-journée.

-    Saint Joseph, et comment payerai-je mon champart à ce maudit Seigneur de Thuin ?

-    Il n’exigera rien, pas avant la Saint-Jean, tu as onze mois devant toi. C’est prévu. Bon, tu me la tapes ou je rembourse ?

Momoh dépocha une centaine de ridders  qu’il compta pièce par pièce sur la table de la cuisine. Il se souvint  de son premier voyage avec son père, comment celui-ci lui avait appris à discerner d’une touche la plus singulière des piastres. Le paysan n’avait jamais aperçu si considérable fortune !

 Dis, ta femme pourrait pas nous cuisiner un peu de cochon et des légumes, mes Suisses n’ont rien bouffé depuis la renaissance ? Et puis on crèchera c’tte nuit dans ta grange.

-    Mathilde, sors la cruche et va-t-en puiser trois pintes de rouquin, rouquin, ah ! Tu verras, il est aussi rouge que ta tignasse. Allez les Suisses, rapprochez-vous et serrez votre cul sur la banquette, espérons qu’elle tienne. Mathilde, ça vient ou quoi !

Les Confédérés ne se firent pas prier. Fraîchement remerciés, les soldats n’avaient pas rempli leur gamelle depuis Bruxelles. Et lever le coude, sans fendre le crâne d’un ennemi choisi au hasard de l’emmêlée, leur convenait à merveille. L’émotion les saisit lorsque la cuisinière immergea une entière épaule de porc dans le jus de sa bouillante daubière. Pour patienter elle leur écarta un pain de seigle qu’elle offrit avec une assiette de radis et de l’ail.

-    Avec des choux fermentés, ça ira-t-il ? C’est vendredi. Vous ne le répéterez pas aux prêcheurs !

-    Sauerkraut, traduisit Momoh ! L’Eglise pardonne aux itinérants.

-    Dummi Gans, moi qui prenais cette bergère pour une Blode Chue !

-    Tu n’est qu’un saublod, lui lança l’un de ses deux compagnons en explosant son rire.

image

Pour un peu ces vaillants hallebardiers en auraient versé de chaudes larmes. Une choucroute ! Ils eurent encore la patience d’attendre que la patronne charcute son épaule pour que chacun touche son content. Plus tard, bouches pleines, ils racontèrent de vieilles batailles pour le compte d’un Empereur, loin, plus loin que le Pays des Souabes.

-    Personne ne savait qui nous allions occire…

-    Pire, j’ignore le nom du Puissant qui payait notre solde, un Leude au service d’un Basileux.

-    L’Arschlegger avait ordonné : « Ceux qui ne porte pas d’aigle, tu l’égosilles ! ».

-    C’est ce qu’on a fait, un jour durant, oubliant de faire la pause pour l’Angélus ! Qu’Unsere Vater nous pardonne.

-    Nous les piétons, on ne porte pas de cottes de maille ou de spallière, rien qu’un saladier, l’attirail est pas offert, tu t’engages avec armes et bagages.

La paysanne servit une troisième tournée de sa bistrouille. Wic eut droit à sa ration, rien de comparable avec le misérable croûton de l’avant-veille.

-    Achète-toi un ou deux cerbères de pareille race, y’a pas meilleur gardien de troupeau.

Il était temps d’aller « schloffer ». Les transhumants s’installèrent sur une paille drue, bien sèche. Le chien s’endormit sur les pieds de son maître et ami. Momoh tira large profit de ses Helvètes, leur souche rurale le servit grandement, eux ne voyaient que le plus simple, le plus résistant, le plus profitable. Il aurait fallu attendre le marché aux bestiaux du premier lundi du mois mais le Brugeois voulait imposer ses réformes avant de reprendre la route, s’assurer aussi que la somme avancée ne se liquéfie pas dans une des innombrables auberges de Saint-Trond. Deux Suisses accompagnèrent le paysan chez les éleveurs de la modeste mais besogneuse cité. Ils rentrèrent avec la nuit gouvernant six génisses, deux truies portantes, six brebis et un bélier. Le troisième mercenaire travailla dur en bouteculant la grange, transformant le bas en une écurie provisoire. Momoh lui servait d’ouvrier.

image

Le lendemain, l’un fit l’inventaire du fourrage et de la paille disponible, le deuxième entreprit la tournée du pâturage, le dernier acheva la porcherie et l’enclos des ovins. Le bouseux nettoya ses faux, aiguisa ses serpes, redressa les piques de ses fourches. Sa femme déshabilla trois lapins et en fit un civet. On apprécia le vin servit. La veillée dura longtemps avec encore d’efrroyables histoires de batailles, personne ne se souciant de savoir qui gagnait ou pourquoi on s’étripait et puis très tard les passagers se coincèrent sur la paille, rassurés par l’odeur des vaches.

-    Debout soldats, trois lieues et nous serons à Lidge, sifflez votre soupe et roulez vos sacs de couchage. 

-    Du goosch mer uf d’Nerve, capitaine !

Wic aboyait, impatient de se mettre en piste. Momoh scruta les nuages qui n’annonçaient rien de bon. Il refit la leçon au paysan.

-    P’is, je passerai au retour.

Les mercenaires poussèrent la charrette et attelèrent les mules. L’escale les avait requinqués, ils se revoyaient chez eux, loin des guerres.

-    Yahoo, les mules, yahoo.

Pourquoi me suis-je lancé dans cette aventure, songea le commerçant, n’ai-je pas assez de soucis à trimbaler ces marchandises ? Et il sourit, Claire priait pour lui, sa maman Berthe aussi. Marguerite ? Marguerite priait-elle ? Anne ? Savait-elle glorifier le Très-Haut, s’oublier ? 

image

La Principauté de Liège manquait de l’essentiel. Momoh trouva de quoi liquider sa marchandise au meilleur prix, hélas rien à acheter.

Aix-la-Chapelle, Cologne, Mayence. L’équipage progressait à train d’enfer avalant bornes et lieues. Les Suisses chantaient du matin au soir et n’hésitaient pas à sauter du char pour affronter une méchante ascension. A Aix, Momoh consulta les fiches que lui avait préparées son père. Voyager épuise passagers et bêtes, il avait encore un long périple devant lui. Ses soldats se montraient d’agréables compagnons, heureux de retrouver  bientôt leur canton et leur femme. Rien ne les empêchait cependant de profiter de ce bon temps au frais de leur généreux « Leiter ». Sur Templergraben un maréchal ferrant leur loua sa remise, spacieuse pour eux quatre, l’attelage, les mules et le chien. Chacun trouva de quoi faire sa couche au fond de cette ancienne écurie. L’artisan manifesta sa curiosité. Un marchand qui traîne une charrette vide et trois soldats en goguette ? L’homme parlait un si clair allemand que Momoh n’eut aucune difficulté à l’entendre.

- Tu dis que tu descends jusqu'à Bâle ? J’ai une de ces nouvelles machines à encrer la bible, il me faut la livrer à Mayence. Je cherche un déménageur. Tes mules sont solides, ton escorte d’Helvètes mettrait l’outil à l’abri des brigands mais ta carriole est trop faiblarde.

- Renforçons la !

- D’accord mais je le déduirais de ta commission.

- Parlons-en  d’abord avant de me l’amputer !

La négociation fut rapide et bien arrosée. Le forgeron remercia une kyrielle de saints qui lui ôtaient là une méchante épine du pied. Son mécanicien les accompagnerait sur sa propre monture.

image 

Kapuzinerg, en face du monastère, il fallu recruter six ouvriers, installer des poulies et des cordages, l’opération de chargement fut périlleuse. Par prudence on mit le camion en chantier. Les mercenaires donnèrent un coup de main. Les paquets de tissus trouvés aux Halles du Grand Marché servirent à stabiliser et à coincer l’incroyable engin. Le chien gueulait en tournant autour du chariot. Le Brugeois faisait d’une pierre deux coups, l’avance reçue pour le transport et sa protection couvrirait largement le toit et les couverts de son escouade d’affamés ! En sus le maréchal avait renforcé les essieux de son char. Jour de chance, pensa le chef de convoi. Cette livraison lui permettrait d’entrer en relation avec ce Maître Gutenberg et ses associés dont on entendait parler à chaque étape. N’était-ce pas trop de généreuses coïncidences ? Il lui faudrait encore plus que de la fortune pour rétablir ses comptes. Il se demandait ce que donnerait la brusque mutation des activités de son fermier. Cette affaire le rongeait. Tandis que les Suisses finissaient d’harnacher solidement l’objet, il se rendit à la chapelle du monastère. Le frère sacristain accepta son argent et promit de brûler trois cierges par jour durant une semaine. Il s’agenouilla et contempla la déplorable fresque qui dominait l’autel.

-    Aide-moi Saint François, c’est promis je reviendrai rafraîchir ta chapelle. Je ne pose pas mes conditions, qu’on s’entende bien.

Il retrouva son équipe qui l’attendait près de cette machine infernale.

-    Avec c’t’outil nous n’abattrons pas plus de cinq lieues par jour.

Les Helvètes s’énervaient. Le train se mobilisa lentement, chacun vérifia « son » moyeu. Le forgeron avait posé des roues plus résistantes dont les rais s’orientaient légèrement vers l’axe de l’essieu. Confiant, l’ingénieux mécanicien prit les devants, il les abandonnait sans inquiétude. Son convoi cheminerait en sécurité.

- Je vous attends à Bad-Godesberg ! 

Cologne, Coblence et finalement Mayence. La marchandise fut livrée en moins de cinq journées, « saine et sauve », aux ateliers de Gutenberg de la Poppelstrasse ! En longeant le Rhin, entre Coblence et Mayence, à hauteur du rocher de la Lorelei, l’escorte découragea une poignée de brigands qui exigeait un droit de passage. A Rudisheim il dut encore réparer les cerclages, cerclages qui menaçaient de déjanter. 

Ouf ! Les mules soufflaient enfin. La presse fut déchargée, soulevée par deux potences et roulée sur des billes de bois  dans l’atelier des commanditaires. Il avait fallu abattre un mur.

Les soldats prirent un juste repos à l’Auberge de l’Ange. Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg, avait trop de soucis d’argent pour se permettre de maltraiter un visiteur si serviable, peu importe qu’il soit novice en matière d’édition livresque et ignorant en science des mécaniques. Malgré la fatigue, Momoh resta plusieurs heures à l’imprimerie, posa cent questions sur les encres utilisées, sur leur composition, il nota ces précieuses informations dans son carnet. Si Gutenberg et ses associés se montraient jaloux des secrets de leur machine, en particulier sur le fonctionnement du piston rotatif, le mélange des boues noires n’avait rien de nouveau, par contre le mouillage au rouleau posait toujours un délicat problème. Le néophyte se permit de suggérer l’usage d’une peau de daim, selon lui  moins spongieuse que celle de vache. L’imprimeur et ses associés échangèrent un regard rapide et surpris.

-    Merde alors, il a raison notre déménageur, une peau de daim, je n’y avais pas pensé !

-    Hans, tu files chez le tanneur Humboldt et ramènes en une pièce de daim, je passerai le payer plus tard.

Alors !

Pour s’éviter une fâcheuse concurrence et soucieux de protéger leur technologie, ces innovateurs avaient choisi un maître artisan ferronnier d’Aix-la-Chapelle. Le projet paraissait ambitieux. Et leur gentil Brugeois venait de trimbaler cet instrument révolutionnaire sur plus de cinquante lieues pour découvrir bientôt qu’on ne pourrait lui payer le solde convenu ! Alors ? Pourquoi ne pas se montrer aimable?

-    Monsieur Boogart, qu’ai-je inventé ? Rien ! L’imprimerie n’est qu’un dérivé de la gravure sur cuivre, une technique connue depuis des lustres en Europe et en Orient. Certes jusqu’ici nous ne reproduisions que des images, l’imprimeur grave l’illustration sur une surface en cuivre ou en bois, il l’enduit d’encre, p’is il presse ! La nouveauté ? L’écriture. Des caractères mobiles en plomb, chacun figure un caractère de l’alphabet en son relief. Nos commis assemblent ligne par ligne les différentes lettres pour composer une page. Reste à encrer autant d’exemplaires que l’on souhaite avant de passer à la suivante. Pas si facile, il faut huiler ou graisser le plomb sinon on tache la rame de papier. Et vous venez probablement, l’air de rien, de nous fournir une performante solution.  

-    C’est ainsi que mon oncle sèche un trop de peinture sur ses tempora. Celui qui cherche la science doit la pêcher la où elle se trouve !

-    N’empêche, l’idée est heureuse.

-    La flatterie est un capital qui ne coûte rien mais qui rapporte beaucoup.

-    Rapporter beaucoup, euh, en parlant argent, Monsieur le Brugeois… euh…, pourrions-nous trouver un arrangement ?

Le transporteur compris que le génie et ses associés n’avaient plus de quoi lui régler son dû.

-    Nous pourrions, l’interrompit Momoh, j’ai vu la sur vos étagères deux ouvrages joliment enluminés,…

Maintenant que la mécanique se prépare à remplacer les moines et les clercs, ces manuscrits vont  paraître obsolètes. En ma Flandre natale il faudra des années avant que votre invention se propage, en attendant je ferais excellent usage de ces « vieilleries », enfin si nous trouvons entente !

image

Gutenberg sourit. Il tenait à ses « vieilleries » comme nul ne pouvait l’imaginer mais par ailleurs il se débattait depuis toujours avec des créanciers enragés, cherchant les moyens de circonduire son innovante industrie. Ce Flamand lui plaisait, il soupçonnait un jeune homme instruit sous son bonnet de colporteur.

-    Qu’en feriez-vous, mon ami ?

-    Mon oncle, ainsi que je vous l’ai déjà appris, est un peintre de la Guilde de Bruges, c’est aussi un lettré qui sacrifie un précieux temps à répandre son savoir à des pupilles, pupilles dont je fus. Je vous promets de ne pas en tirer un profit commercial, sauf contraint par un malheur financier.

-    Je te fais une offre différente, les ouvrages que tu guignes me sont chers, mais j’ai là en réserve une de mes bibles imprimées selon nos modernes procédés. Alors ?

Gutenberg négocia ferme, mais se trouvant en mauvaise position de débateur, il dut encore sacrifier un recueil de sa collection. Il avait aussi omis de préciser que la bible en question présentait certains défauts, il lui manquait un bon tiers de l’Ancien Testament !

-    Bah ! Ainsi que vous le dites, avec l’imprimerie les enluminures passeront vite de mode. Mais je le regretterai.

-    Mon métier c’est d’acheter et de vendre des herbes, des essences rares pour faire des peintures et des encres dont vous vous servez. Je suis curieux d’apprendre. Et puis ma route est longue, les carambouilleurs qu’on croise par infortune sur des chemins isolés s’en prennent d’abord à notre argent, les livres ne les intéressent pas. Si mes affaires sont juteuses je ramènerai, ainsi que je vous le promets, cet ouvrage à ma famille, si forcé par un méchant sort je le vendrai à un ploutocrate seigneur pourri d'orgueil mais qui au moins saura le préserver d’une fin lamentable.

-    Brugeois, tu m’arraches le cœur mais j’ai pris la mauvaise habitude de manquer d’argent. Avec ces deux livres que tu me voles, ta journée est faite ! 

image

image 

Déjà il fallait se remettre en route. Momoh avait enregistré la composition des huiles essentielles à la fabrication des encres utilisées par les imprimeurs. Lorsque l’imprimerie se développerait à Anvers, Bruxelles, Gand, Louvain et Bruges, il saurait où trouver les ingrédients, il en maîtriserait la vente un an ou deux. Son père avait encore une fois raison, il faut suivre le progrès quel que soit notre attachement au passé. Il découvre aussi qu’un inventeur, doué soit-il, ne peut se passer de secours extérieurs. En saluant Gutenberg il eut le triste sentiment que celui-ci épuiserait son talent à disputer de vétilleux prêteurs. 

Il suffisait désormais à l’équipage de longer les berges du fleuve. Le rythme s’accélérait enfin, les mules trottaient allégrement, malgré le vent et la pluie.

image 

image

Arrivé à Bâle une semaine plus tard, Momoh invita ses compagnons pour un repas d’adieu. Il ne lésina ni sur le boire ni sur le manger, s’en remettant à ses compagnons pour le choix du menu et de la boisson. Si proches de leur foyer ses soldats affichaient une soudaine inquiétude. A Berne l’état-major des armées les punirait, se plaignirent-ils, avoir servi un prince ouvertement hostile à la Haute-Union est une trahison. Le Conseil des Etats venait de publier de sévères ordonnances.

-    Punir ? Mais que peuvent-ils vous faire ?

-    Au mieux nous vider les poches, au pire nous trancher la main droite. Blode Siech !

L’alcool aida les Suisses à retrouver leur joyeuse humeur. Momoh promit de les saluer à son retour. Il nota leur nom  et celui de leur village. Le chien Wic parut s’attrister d’une séparation qu’il jugeait incongrue.  

Le lendemain le marchand se mit en quête de l'atelier des Frères Schnitt. Ces artisans se spécialisaient dans la gravure. Le Flamand leur liquida une quantité de mines (charbon) et de craie sanguine qu'il avait trouvée par hasard à Mayence chez un artisan qui n’en avait plus l’usage, orientant désormais sa manufacture vers l’imprimerie automatisée. La concurrence s’annonçait acharnée pour la société Gutenberg & Fust !

Chaudement accueilli par les Schnitt dans leur officine de la Wettsteinstrasse, le Brugeois découvrait les finesses du dégradé noir-blanc. Ces artistes négligeaient volontairement les couleurs. En une seconde il venait d’oublier son péché originel.

- Sacrebleu l'ami, tu as l'oeil d’un lynx!

- Je ne fais que tirer bénéfice du malheur de ne point distinguer les nuances du rouge et celles du bleu.

Les frères lui demandèrent d'évaluer une série d’"exemplars" prête à l’impression, ce que l’aveugle des arcs-en-ciel fit avec plaisir et enthousiasme.

- Que dirais-tu si nous allions nous en jeter un petit au troquet du coin et un klopfer ça ne se refuse jamais chez nous !

A l'auberge de la Petit-Couronne, cette espiègle fratrie l’informa des rumeurs bâloises, le projet d’université (1459), la construction d’une audacieuse maison de commune maintenant que l’Evêque a perdu son tout pouvoir, et de la présence en ville d’un excentrique physicien d'Einsiedeln.

- On murmure que le crapaud se fait plus gros qu'un boeuf ! Mossieu Philippus Aureolus Theophrastus Bombast von Hohenheim s'est rebaptisé, remarque on comprend, rien moins que Paracelsius tant il est convaincu d’éclipser le noble Celse de l'Antiquité! En fait ses théories tournent autour de la cuisson des aliments et de la circulation des éléments au travers du corps.

- Un Arschloch, rien de plus.

Les Schnitt aiment vivre et rire, s’ils se moquaient du Saint-Gallois trop prétentieux, les deux frères avaient malgré tout étudié ses ouvrages.

-    Tu ne connais certainement pas celle du curé alsacien qui annonce en chaire que l’hiver étant là et qu’il promet d’être dur, il faut des poêles et du charbon pour chauffer la sacristie, la salle de catéchisme et cætera … et que donc le devoir des fidèles est de sortir un sou de sa poche.

Quand la quêteuse passe dans les travées secouant sa sébile, et le bedeau qu’est d’vant, à chaque coup de sa canne – pan ! « Bour les boeles du gulte, s’il sous blait» - pan ! « Pour les boeles du gulte, s’il sous blait ! »

Le klopfer arrosé d’un Mantelkragen (vin d’Alsace) n’avait pas suffi à calmer leurs gouailleuses fringales. Ils choisirent une Winstub voisine et réputée pour sa cuisine rustique. D’abord un « Roigabrageldi » que suivirent un Schiffale et finalement un boudin au raifort avec, pour dessert, l’incontournable « Siasskàs » du Sundgau.

-      Santé le Flamand !

-    Hein, pas mal ce « Kaeferkopf » ?

Après cette agréable collation, ils se firent conduire au centre ville et marchèrent le long du Rhin. L’affluent paraissait se mouvoir paisiblement, un tapis gris qu’on ne cesse de dérouler.

-    Prenons le coche d’eau, proposa brusquement l’aîné des Schnitt, il nous débarquera à Santa- Klara, tu as  besoin de te faire presser les noix. Et puis une culbute, rien de mieux pour la digestion.

-    Si la petite Martha est de sévices, j’lui comble ses trois entonnoirs ! 

-    Das isch alles zum kotze, ne l’écoute pas !

 

Le Flamand sourit en songeant aux leçons de Johann, sur l’énergie diluée en accouplement durable. N’aurait-il pas du éviter un mariage consigné, se satisfaire de remplacements bigarrés au ton de ses fièvres libidineuses ?  Alors qu’ils traversaient le fleuve sur cette fragile coquille, Momoh se souvint des histoires de chalands à fond plat remontant la Zwin, histoires qu’aimait raconter la nostalgique servante Radegonde :

« Ce petit heu flamand, qui des vagues se joue,

Des marchands voyageurs épargnent les travaux

C’est un coche flottant, la flèche en est la proue,

Les voiles, l’attelage, et les vents, les chevaux… »

Econome d’efforts, le batelier maniait habilement son timon tirant profit de la force des eaux. Le Rhin coulait avec une puissance plus grande que le Flamand n’imaginait, le courant grondait d’un bruit sourd.

-    Il va pleuvoir. Le ciel devient lourd.

Que faisaient-ils, elles à Bruges, en cette heure crépusculaire ? Radegonde replaçait une bûche et sonnait la soupe. Johann finissait sa leçon quotidienne, Hugo titubait en rentrant de l’auberge, Berthe chassait les limaces de sa rhubarbe à la lueur d’une bougie, Clairette, Anne, Marguerite ? Et elles et eux, que se figuraient-ils à l’opposé. Hugo devait consulter ses cartes et calculer des hypothèses, maman Berthe le voyait trop boire et manger, Claire forniquer, Anne s’entretenir avec le chien Wic, Marguerite ?

-    Tu vois juste Claire ! Ton cadet s’est laissé débaucher. Homo sum : humani nil a me alienum puto.

Vers de Térence, « le Bourreau de soi-même », « Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger » Térence, Publius Terentius Afer, poète comique latin, Carthage 190 – 159. « Inspirateur » de Molière. Esclave affranchi et membre du cercle de Scipion Emilien, le destructeur de Carthage et Numance (ville de l’ancienne Espagne).

Le marchand n’imaginait pas descendre si bas vers le sud. A Genève, il aurait du prendre la rive méridionale du lac et se diriger vers les montagnes suivant l’itinéraire de son vader. Mais les affaires avaient été lucratives en cette grosse bourgade savoyarde. Il y avait liquidé les étoffes acquises à Bâle et qu’on tissait du coté de Mulhouse dans des ateliers familiaux. Les Schnitt l’avaient conduit aux magasins Diesbach (commerce). Là encore les conseils des graveurs furent précieux. Tant sur la qualité à choisir que sur le prix à payer.Ses confortables bénéfices lui permettaient d’envisager avec sérénité la poursuite de son expédition. Cela ne l’empêchait pas de recalculer encore et encore ce qu’il avait dépensé en reprenant le domaine Thuin et de se tordre l’esprit sur la manière de consolider ses comptes. Parfois il pensait avoir voulu lourdement se venger de la trahison de son épouse.

-    Suis-je mauvais ?

 

A la foire estivale de Genève, la Confrérie des Ferronniers lui céda une encombrante quantité d’outils à travailler la terre, à seule et impérative condition de ne la revendre qu’à plus de vingt  lieues des frontières de la cité où  le roi de France venait d’interdire à ses commerçants de s’approvisionner espérant ainsi satisfaire les Lyonnais. Des outils ! C’était bien loin de son commerce d’origine mais il savait maintenant s’adapter rapidement et par ici l’offre dépassant la demande, les vendeurs de pelles, de faux et de pioches cassèrent leur prix. Des maraîchers venus de Grenoble lui avaient aussi affirmé qu’en Provence et en Arles, les campagnards manquaient de fourches, de chevilles, de cognées, de drilles, de faucilles, de dégorgeoirs, de haches, de maillets, de plantoirs,… Enfin ils n’en manquaient pas mais rien n’égalait la qualité reconnue des produits savoyards. Un conflit récent opposait les Corporations de Genève à celles de Berne et Saint Gall, les unes accusant l’autre de saturer leur marché. Désormais les douaniers de Koniz et Bienne ne se contentaient plus de prélever les taxes dues mais refoulaient les indésirables ne bénéficiant pas d’un laissez-passer. En exportant ces marchandises loin des cantons fédérés, le Brugeois saisissait une banale opportunité.

A Lyon Momoh s’empressa de bazarder au plus vite sa volumineuse quincaillerie à un grossiste itinérant. En ville, notre marchand trouva enfin ce qu’il devait ramener chez lui : des herbes séchées, des huiles essentielles et des terres rares ! Le métier, il l’avait aujourd’hui assimilé et se fiait à son odorat pour dénicher ou renvoyer une botte avariée, pour refuser des ocres trop humides, pour dédaigner une huile rance ou pour négliger un macis desséché. De Lyon jusqu’en Arles, Momoh chemina en compagnie de pèlerins qui se rendaient à Compostelle. Pieds à terre il tenait les brides des mules pour partager ainsi les pieux efforts de ces braves Chrétiens. Prier en marchant calmait ses préoccupations et troublait son ennui. Ses marchandises se composant d'herbes arides, d’une douzaine de sacs d’ocre et de diverses argiles, il pouvait occasionnellement permettre à un marcheur épuisé de se reposer sur la charrette. Quelques uns avaient les pieds en sang et devaient encore parcourir au moins cent cinquante lieues (600 km)! Les vauriens s'attaquaient parfois à ces pèlerins d’humble condition, le risque demeurait faible si ce n’est celui d’exacerber la frustration des brigands. On lui raconta d’horribles histoires sur le vain massacre de malchanceux coquillards. Comme eux, aux étapes, il dormait chez les cloîtriers, heureux de bénéficier de la générosité de ces hospitaliers. Au matin il payait sa nuit bien que ces moines n'attendent rien.

-    Alors dites une messe pour ma famille.

-    Ita Deo placuit.

En route certains prient, inventent un chant ou compose un lai.

… Où vous emmène l’espérance

Aux limites d’infinité

Lorsqu’enfin cessent vos errances

Et vos temps de mendicité,

Parvenus en cette cité

Que le saint garde en sa tutelle

O pèlerins de l’humilité,

                                                                  Priez pour nous à Compostelle …                            

(J.-C. Bourlès, Le Grand Chemin de Compostelle

Payot/Voyageurs. 1995) 

image

C'est un grand détour que de descendre jusqu'en Arles, mais le marchand pensait y trouver des espèces inhabituelles, des quintessences inconnues "par là-haut", en ses Flandres natales. Tandis que les courageux piétons poursuivaient leur « camino », Momoh jeta son dévolu sur une auberge convenable et bien située. L’hôtellerie lui inspira confiance au premier coup d’oeil. Momoh veilla à ce que le maréchal prenne soin de ses mules et qu’on fasse porter sacs et marchandises jusqu’à sa chambre. Le chien garderait ces encombrants bagages. L'exubérant et joyeux tenancier lui conseilla plusieurs adresses d'herboristes tenant officines au cœur de l’antique cité.

-    Sinon, fouinez chez les paysans du coin. Ecoutez les femmes, elles comprennent plus sûrement la botanique que nos carabins et cupides apothicaires, elles tiennent cette science de leur maman, pour les teintures, j’ne sais pas, voyez le peaussier derrière la cathédrale Saint-Trophisme, on raconte qu’il a fait son apprentissage chez les Maures de Cordoue. Paraît qu’ils vont le déguerpir, ces odeurs empestent le quartier et empêchent les bigotes de prier leurs tierces ! Pour vos ballots, pas de soucis, je soigne ma clientèle, personne n’y touchera.     

Arles paraissait en ébullition. Partout dans les rues, badauds et passants se bousculaient soudain, les uns criaient :

- Venez, venez, ils sortent, ils vont défiler !

Le Brugeois céda à la curiosité et suivit la foule, se laissant conduire par la populace. Cette vague d’excités le porta jusqu'au centre ville près des arènes. Il découvrit enfin le cortège si bruyamment annoncé. Etrange défilé en effet, suivant juges et magistrats, des gens d'armes encadraient un pauvre diable pourtant convenablement vêtu. Les soldats forçaient le passage sans ménager les plus proches. L'homme avait les mains liées. Sa face maculée de sang le rendait méconnaissable.

-    C’est lui, le menteur, le dépravé, le réfugié !

-    Tu as ton châtiment, forgeur de mensonges !

image

L’escorte protégeait le supplicié d’une assemblée devenue progressivement hystérique. Les derniers avertis  pressaient les devants. Une méchante écharde transperçait la langue du condamné. Le misérable pénitent saignait en abondance et ne pouvait ni ravaler ni cracher sa bave. Momoh se retira, frappant des coudes, il en avait assez vu de cette exhibition indigne de Chrétiens.

               Dans la salle de l’auberge, des clients discouraient avec éclats de cet affabulateur et de sa langue cruellement dardée. Les uns contestaient une justice trop expéditive, d’autres argumentaient, rétorquant que preuves établies, pourquoi s’opposer à la sentence. Où irions-nous ?

-    Les preuves, quelles preuves, prévôts et robins font torturer un malchanceux qui t’avouera n’importe quoi. Tiens c’lui-là crachait déjà son épaisse mouchure avant qu’on lui taille la baveuse ! Aubergiste, remet nous un pichet d’absinthe !

-    Il se prétendait peintre, artiste, un exotique au vin mat. Ah ! Si vous aviez vu les horreurs qu’il a pignochées ! Et en plus ce pouilleux dégoisait comme les Teutons, j’sais leur accent, deux campagnes en Lorraine, hé !

Jusque là Momoh n’avait suivi qu’abstraitement la conversation des tablées voisines. Un peintre venu de Germanie ou peut-être du Nord ? Il se mettrait en route le lendemain avant l’aube, ses derniers achats déjà soigneusement paquetés. Pourtant une voix, qui n’était pas celle de Clairette, le suppliait d’enquêter sur les origines du condamné. Le mieux, songea-t-il, c’est de questionner le curé de l’église à cent pas d’ici. Un gros capucin le reçut aimablement et le fit entrer dans une chambre des plus spartiates. Le religieux posa son bréviaire et se gratta la tonsure. Il rajusta ensuite sa bure, noua la corde autour de son abdomen et saisit une croix, pas plus large que sa main.

-    Vous pensez  remettre ce malheureux ?

-    Il se pourrait que …

-    Je vous accompagne à la gendarmerie, nous verrons ce qu’ils en ont fait, si ce n’est pas l’homme auquel vous pensez nous le saurons rapidement. Mais vous me laissez parlementer, ces notables prennent plaisir à chercher des pouilles aux étrangers.

La milice occupait le sous-sol des arènes où l’on avait aménagé de sinistres et humides cachots.

-    Et pourquoi, Mon Père, vous donnerais-je des informations sur cette crapule ?

-    Parce que s’il est au bout du rouleau, Capitaine, il faut bien qu’un serviteur du Très-Haut lui donne l’onction du départ, même à celui qui meurt sans gloire, n’oublions pas de lui dire « au revoir » prêchait Saint Jean l’Esposite… Vous le reverrez au jugement dernier !

-    L’imposteur n’est plus ici, curé, ce mécréant a préféré rendre l’âme au bout de la procession. Y’a peu, une ribaude de l’Ane Rouge est venu réclamer sa dépouille, nous, on demandait pas mieux, ce Germain empestait la corruption !

Le capucin entraîna Momoh vers la montée de l’Ane Rouge.

-    J’étais pas rassuré en débarquant à la Maréchaussée mais là je te dirige au cœur du péché et du crime ! Le Seigneur me met à l’épreuve.

-    Vous en avez déjà beaucoup fait mon père, je peux y aller seul, je suis costaud.

-    Costaud ? Penses-tu, li Bon Diou ne sera pas de trop, même s’il remonte les manches de sa chemise de nuit. Cette canaille est plus sauvage qu’un loup blanc des Alpilles.

A peine étaient-ils arrivés au summum de la grimpée qu’une bande de voyous les entoura. Leurs faciès inquiétants firent trembler le bras du religieux qui brandit sa croix en signant une bénédiction.

-    Des fois ça marche lança-t-il à son compagnon.

Les malfaiteurs se montraient de plus en plus menaçants.

-    Je viens pour le sacrement « in extremis », ce clerc m’accompagne pour tenir la bougie, parait que le bougre est à l’agonie, mais je sais qu’il n’a rien contre li Bon Diou. Facilitez nous son « passage vers l’Au-delà», mes frères.

-    L’est raide mort, tu débarques trop tard corbeau sermonnaire.

-    Non, non, des fois le « Double » prend son temps pour déménager, p’t’être qu’l’âme rode encore et se heurte par l’encontre, si vous ne la calmez pas, elle viendra vous mordre les pieds les sept nuits prochaines.

L’homme de Dieu n’avait en rien l’allure d’un imposant ecclésiastique, son habit usé filait de partout. Et les forbans n’étaient pas les plus rebelles agneaux du Céleste Vagabond.

-    Barnabéo, conduis les curetons chez la Justine, elle décidera.

Un borgne claudicant rompit le cercle et leur ouvrit le chemin. La baraque paraissait décrépite par les ans. Là ils trouvèrent une femme en pleurs. Sur une paillasse, on avait déposé le corps décharné de Lambert. Justine finissait la toilette du défunt. Le prêtre sortit une bougie de sa poche et posa sa croix sur la poitrine nue du cadavre.  

- Frotte le briquet et donne moi la flamme que je lui récite son congé, tiens la chandelle bien droite, sacrebleu.

Ils prièrent. Momoh pleura. Certes il avait peu côtoyé le cadet des van Eyck mais il pensait à sa Marguerite et à Jan.

-    A la fin il était fou mais jamais brutal, il peignait vite, personne ne lui a commandé un tableau. Pourtant il avait la main. Des fois il causait de sa cocagne, chais pas où ce qu’c’est.

-    Lambert a un frère, un peintre connu, je viens de ce même pays, il a aussi une sœur, Marguerite…

-    Ah ! Oui, la Marguerite, il en parlait dans ses cauchemars.

Barnabéo crut devoir intervenir :

-    La Rascasse a dit qu’on l’enfouirait près de l’Arbre au Chardon bien qu'i ne soit pas de la Truanderie, La Rascasse a dit qu’il méritait d’être des nôtres.

-    Faudrait mieux pas tarder suggéra le capucin, le corps dégage la consomption.

-    C’est le mélange du sang et de graillon qui l’a étouffé, « normalement » on s’en va pas d’une percée de serpillière.

Pour confirmer la sentence l’Eclopé tendit sa panosse trouée. Puis il comprit qu’on allait encore prier, il préféra d’attendre dehors.

-    Pécheresse Justine, mon compagnon t’a fait savoir qu’il était un concitoyen de feu ton maquereau, peut-être aurais-tu un souvenir qu’il puisse rapporter au frère et à la sœur ?

Justine sortit un rouleau en toile de lin et la tendit à Momoh.

-    C’est sa dernière. Je crois qu’il avait perdu la raison, mais un menteur, non, pas un menteur.

-    C’était quoi cette menterie, questionna le curieux serviteur de Dieu ?

-    Son alibi ? Je ne sais pas, il voulait protéger un médecin juif d’Aix qui lui laissait parfois consulter un ouvrage (Astruc de Sestier, plus grand collectionneur de livres connu à cette époque. L’ouvrage consulté : « Guide des Egarés », Moïse Maimonide).

Il fallait maintenant rebrousser chemin. Lambert fut enseveli au pied de l’Arbre au Chardon. Momoh confia une somme d’argent au prêtre pour qu’il dise une messe en sa chapelle.

-    Le reste c’est pour vous, Mon Père.

-    Tu es un brave garçon, Fils. Bonne route, que Saint Martin te protège. Ne te laisse pas manger par le « taedium » (dégoût), le doute est le sel de la vie. Il n’y a pas de Foi sans scepticisme. 

Sur le retour, alors qu’il remontait la vallée du Rhône, Momoh eut la surprise de croiser le plus étrange des cortèges. Léon de Rosmital, seigneur tchèque, avait quitté Prague deux mois auparavant. Cet homme, pieux à sa façon, voulait visiter les « Royaumes chrétiens d’Occident » mais aussi les principautés religieuses enclavées en terre romane et particulièrement le Sépulcre de Compostelle, là où repose l’apôtre Jacques. Le noble voyageur évitait la capitale du Saint Empire germanique et Rome, deux infortunées cités tombées, prétendait-il, dans les mailles de l’obscurantisme catholique.

- Voilà une agréable manière de faire repentance, songea le marchand de Bruges. Cette joyeuse et confortable caravane ne ressemble en rien à celle de mes piétons souffreteux, leur bourdon à la main, suant eau et sang !

L’escorte de ce prince du lointain permit au Flamand de camper dans leur enceinte. Selon sa pratique, Momoh prit d’abord le temps de soigner ses mules et de sécuriser les marchandises qu’il transportait. Ensuite il se lava, nourrit son chien avant de s’habiller plus proprement que d’ordinaire.

-    Notre Seigneur de Rosmital souhaiterait que vous l’entreteniez de Bruges et de la Flandre.

Un capitaine le fit entrer sous le chapiteau où l’aristocratique personnage prenait son repas du soir, distrait par le jeu de ses musiciens. Momoh fut surpris par la vivacité des airs qu’il entendait.

-    Mon ami, tu t’étonnes de ce cortège et de ce faste ?

-    Seigneur, je l’avoue, une semaine passée, alors que je descendais en direction d’Arles, mes mules et moi-même avons croisé de plus pauvres pèlerins. Mais c’est surtout la cadence de vos harmonies qui m’est inconnue et me déconcerte.

-    Ah ! Ces rythmes témoignent à la fois de notre joie de vivre et d’une ancestrale nostalgie dont nous ignorons la cause, comme si nous avions déjà existés en des temps immémoriaux, possible encore que nous subissions l’influence des nomades arrivés des Indes par le biais de la Petite Egypte (Grèce). Ainsi toi tu viens des Flandres, Flandres que le Ponant tient entre ses griffes ?

-    Si mes respectés parents ont voulu m’apprendre la géographie, en particulier celle qu’enseignait le noble syrien Abu Fida, l’histoire selon Hérodote ou la philosophie de Platon à Sénèque, j’avoue ne rien comprendre à la politique. Mon oncle est peintre et mon père commerçant. Je ne les ai jamais entendus se plaindre du Seigneur de Dijon, bien qu’il apparaisse légitime qu’une nation cherche sa liberté et s’épargne le financement de guerres qui ne la concernent pas.

Pardonnez mon audace, Mon Sieur, mais ce pèlerinage est-il l’unique prétexte qui vous entraîne si loin de  vos terres ?  

-    Curieux et astucieux jeune homme ! J’ai des motifs personnels et secrets, d’abord je veux tirer profit et avantage de cette entreprise pour enrichir mon expérience, en m’exerçant dans l’art militaire et en étudiant les usages de pays dissemblables. Sans rien trahir, ami de rencontre et de hasard, je rêve de créer ou d’aider à l’établissement d’une fédération européenne qui réunirait les différents royaumes et principautés, plus de 250 ! Une société indépendante de la papauté et de l’Empereur germanique, deux puissances gênantes, admettons-le sans hypocrisie. Nous aurions à la tête de cette fédération un conseil chargé de régler les litiges réciproques qui épuisent les princes en coûteuses batailles. Les Puissants sont querelleurs et jaloux de nature, tu en témoignes toi-même avec une diplomatique prudence. A cette date j’ai déjà rencontré ton Bon Duc Philippe à Bruxelles, le Roy Edouard IV d’Angleterre, et bientôt celui de Castille Henri IV, le Rey du Portugal Alphonse V et le Matamore d’Aragon Jean II ! En cela je ne fais que m’inspirer des théories visionnaires de Pléthon, ce philosophe byzantin qui proposait une refonte de l’économie et de la structure sociale.

-    Nos Flandres se réjouiraient de votre succès, Mon Ambitieux et Démocrate Seigneur, nos communes passent d’un potentat l’autre au malgré des guerres et des mariages, quand nous ne sommes pas honteusement vendus ainsi qu’il en fut de Trêves et de Cologne. Et, si Votre Grandeur me le permet, ne suis-je pas, en modestie, un exemple de ce qu’offrirait une Europe ouverte aux libres échanges. De Bruges j’ai déjà colporté moult produits variés, achetant et revendant d’étapes en étapes… En notre bonne cité de Flandre occidentale sont établis des ambassades de Florence, de Venise, des florissantes mégapoles hanséatiques. 

Momoh avait hésité. Lequel des deux ouvrages offrir a ce curieux personnage ? Un exemplaire tronqué de la « Bible en quarante lignes » que lui avait cédée Gutenberg ou une édition rafraîchie de la Mélusine qu’il avait acquise à Genève.

-    Seigneur de Rosmital, vous plairait-il d’accepter un cadeau, marque de mon respect envers votre Grandeur et son louable projet. N’étant pas très parvenu, je ne puis que vous en offrir un seul, à vous, Noble Prince, de faire votre choix. Le Tchèque manifesta vivement sa curiosité.

-    Sacré putain de bourgeois, l’Aristocratie vous imagine illettrés et âpres aux gains. Fais-moi voir. Une Bible de Gutenberg imprimée sur sa machine, la « Quarante deux lignes » ? La Mélusine de Jean d’Arras ? Tu m’en sacrifies un dis-tu, et si je t’achetais la seconde ?

-    En face d’un confrère marchand je n’hésiterai pas à traiter pareille cession mais…

-    Arrête ton charabia, Ami brugeois, je prends la bible en cadeau car les Ecritures n’ont pas de prix  et je te concède 35 florins pour cette « Mélusine », que réponds-tu.

-    Affaire conclue !

Pécunieuse affaire en vérité. Il venait de rembourser ses génisses, ses cochons et ses brebis ! Il aurait pu rentrer chez lui mission accomplie. Ces bénéfices accumulés au fil de ses étapes et en sus : trente-cinq florins ! Il fut tenté de regagner sa Flandre. A quoi bon avoir une famille, une gente demeure si c’est pour dépenser sa vie d’auberge en auberge. Le voyageur avait perdu beaucoup de temps et, là, ne faisait-il pas marche arrière avec un massif chargement.

Ayant dépassé Lyon de trente lieues il choisit de contourner Genève et de faire escale à Annecy. Le commerçant se souvenait d’un ami de son père, un Suédois qui s’était perdu loin de chez lui. Il fouilla ses notes.

Yomp Kristofson paraissait encore plein d’ardeur, bien plus que son vader. Vert de cœur mais gris de peau, cet aventurier avait sillonné des contrées aussi lointaines que la Pologne et la Lituanie, poussant deux fois au-delà des frontières de la Horde d’Or chez les Cosaques et les Mongols.    

-    Tu as croisé ce Hongrois, non ce Tchèque ? Tu entends marcher jusqu'à Venise ? Et avec ce chargement ?

-    C’est le but de mon voyage, jusqu’ici je n’ai cherché qu’à faire du gain pour assurer nos arrières mais c’est à Venise que je trouverai les produits indispensables à nos peintres et clients.

-    Que penserais-tu si je faisais un bout de route en ta compagnie. Je dois me rendre à Turin, un savant à consulter. Des habits, un ou deux ouvrages, mes cahiers, nous n’alourdirions pas ton encombrant équipage ?

-    Ta présence me sera confortable, depuis deux jours j’ai la nostalgie du pays. Il m’arrive de pleurer la nuit. Tu sais, les musiciens de ce Seigneur pragois jouaient des airs à la fois tristes et réjouissants, depuis je suis saisi de maussaderie. Heureusement j’ai mon chien.

-    Autrefois vous n’en aviez pas deux ?

-    Bien plus, il m’arrive de penser que mon père préfère les chiens aux êtres humains, l’un est mort empoisonné lors d’un voyage à Paris, son frère s’est arrêté, fatigué de vivre. Lui il a perdu sa femelle en me protégeant lors d’une sournoise embuscade près de Colfontaine en Hainaut.

-    Maussade l’ami? Allez viens boire un coup. Cette musique gitane dont tu parles, je la connais pour avoir vécu un temps avec ces romes qu’on croise sur les chemins entre la Bohême et le Royaume des Cosaques.  

En trois étapes ils atteignirent Saint-Maurice où l’on vénère les reliques des Soldats Martyrs, Maurice le centurion mais encore Exupère, Candide et soixante de leurs opiniâtres compagnons. Les chanoines les accueillirent avec une aménité empreinte de curiosité. L’Abbé Hilaire se chargea lui-même de guider ses visiteurs à travers le labyrinthe de ce vénérable cloître, le plus ancien de la chrétienté occidentale. Ce « pasteur immobile », ainsi qu’il se qualifiait, avouait l’impatience d’en savoir plus sur ces itinérants auxquels, en échange, il découvrirait un pan de ce qui est éternel.

-    Oui, le plus souvent nous recevons des roumis (pèlerins) qui se rendent à Saint-Pierre (Via Francigena). Autrefois nos frères travaillaient les pierres précieuses, aujourd’hui nous nous en tenons à la Règle d’Augustin. Venez je vais vous dévoiler les plus riches pièces de notre « trésor ». Beaucoup furent offertes par des Seigneurs et des Rois comme cette épine de la couronne de Jésus.

Yomp le Suédois plaisanta, taquinant le prêtre :

-    Des princes dans ce trou du cul du monde, ils devaient s’être égarés ? 

-    Pas vraiment égarés, non Mon Fils, ces gorges ont été longtemps le passage obligé de ceux qui se rendaient en Italie, quelle que soit leur intention, les barbares du Nord, Hannibal et Charlemagne que suivit un éventail de Régnants en quête d’onction pontificale. Et puis c’est ici que fut fondé le Royaume de Bourgogne il y a six cents ans. 

image

image

 La visite accomplie, le vénérable abbé conduisit ses hotes à leur « cellule ». Les deux voyageurs y trouvèrent de quoi se rafraîchir. Plus tard une cloche leur annonça l’heure du souper. Selon la règle de l’évêque d’Hippone, un chanoine fit la lecture des textes sacrés tandis que ses frères s’empiffraient. Etait-ce en raison de l’arrivée imprévue de ces insolites et baroques étrangers qu’on jugea opportune la reconnaissance des dix gouvernes du canon d’Augustin ?

-    Charité

-    Humilité

-    Prière

-    Jeûne

-    Soins aux malades

-    Chasteté

-    Correction fraternelle

-    Dépôt commun

-    Lavage des habits, hygiène du corps

-    Obéissance et observance de la Règle

L’Abbé Hilaire interrompit son lecteur et commenta deux points en particulier.

-    Frères, lais et chrétiens de rencontre. Augustin nous enseigne qu’il est sain de se laver aussi souvent que possible, que prendre un bain hebdomadaire n’est pas une offense faite à Dieu, au contraire. Mens sana in corpore sano, ainsi que l’écrivait le païen Juvénal. Pour ce qui est de la chasteté, je rappelle aux plus fragiles d’entre vous qu’agiter sa trique en solitaire reste puni de dix jours de repentance, pain et eau. Là encore notre maître Augustin se veut tolérant et n’alourdit point la peine des récidivistes. Plus grave, l’acte sodomite est péché mortel que seul sept ans de pénitence et dix ans de jeûne, chaque vendredi, peuvent tenter d’effacer.

-    Deo gratias ! 

Une règle souple à l’image d’Augustin, vénéré docteur de l’Eglise, dont on sait que la jeunesse fut « orageuse », une éthique peu comparable à celle des bernardins ou des franciscains. Le cloîtrier garde son bien propre et ne le lègue au monastère qu’à l’heure ultime. La cellule n’a rien de sévère, leur manger est goûteux et leur vin fait plaisir à boire. Surtout ce blanc de Villeneuve, apprécié des Romains, particulièrement pour ses vertus diurétiques. Sa consommation favorise la miction, dissout la gravelle et calme une prostate exacerbée. D’ailleurs les moines ne s’en privent pas, surtout les anciens, fragiles des voies urinaires. Prêtres et frères travaillent les terres de leur vaste diocèse. En réalité ils supervisent l’ouvrage de journaliers venus du Duché d’Aoste et qu’on engage à la bonne saison. Valdotains que les religieux surnomment gentiment « hirondelles ». A la saison des pèlerinages ces convers reçoivent généreusement les Chrétiens venus prier Maurice, le thébain, avant de passer le col de Bernard pour descendre à Rome.

En fin de repas l’Abbé proposa à ses hotes de partager les dernières nouvelles de ce monde. Les histoires de Yomp Kristofson eurent large succès d'audience. Les moines craignaient de voir prochainement la barbaresque s’attaquer à leurs cousins d’Orient. Des rumeurs se répandent, celles d’une attaque prochaine de Constantinople assiégée depuis deux ans. Si le dernier concile de Bâle n’a pas atteint son objectif initial, réunir les deux chrétientés, un bon croyant ne pouvait que s’inquiéter de voir les Maures envahir l’Europe par un chemin détourné. Imaginer ces hordes de « paulmiers mahométans» massacrer les valables sujets du Basileux, pénétrer les vaincus et violer leurs femmes donnait chair de poulet le long des avant-bras et jusqu’au creux des reins ! 

-    Les Rois Catholiques les expulsent d’Ibérie et ces diables réapparaissent à l’Est ! Des mécréants, fils de Belzébuth !

-    Frère Grégoire, tss, tss,… paulo majora canomus !

L’abbé Hilaire rappela son turbulent collège à l’ordre de la Règle. « Ad augusta per angusta » (à des résultats grandioses par des voies étroites).

Et vous, Ami brugeois, nous n’avons pas votre chance mais des pèlerins venus du Nord nous ont rapporté que vos peintres ont réalisé d’extraordinaires et dévotes œuvres à la gloire du Très-Haut ?

-    Vous pensez sans doute à l’ouvrage récent de Maître Weyden qu’on vient d’installer à Beaune ou au retable que van Eyck a finalement livré à la cathédrale de Gand, en effet, ces compositions font l’admiration des fidèles et inspirent la volonté universelle et la compassion du Message Rédempteur.

-    De auditu nous avons appris avec tristesse que certains ecclésiastiques germains manifesteraient de la sympathie pour les écrits de ce perfide Anglais.

-    Le curé Wyclif ?

-    Curé, curé, n’a-t-on pas exhumé son cadavre pour le brûler après le Concile de Constance ? Croyait-il encore en Dieu ?

-    Un apostat ! Un patafiole (hérétique cathare) !

-    Frère Alexis, tss, tss,… judicatum solvi (ce qui est jugé est payé)!

-    Maître Abbé, « Errare humanum est, persevare diabolicum », Momoh choisit une prudente retraite bien qu’il entende la question, n’étant pas théologien, il m’est difficile d’argumenter sur le sujet mais je vous confirme que beaucoup de nos pasteurs, des plus catholiques, penchent en faveur de ses théories ou de celles de Jean Hus. La honteuse manière dont fut arrêté, jugé et condamné cet intellectuel, recteur d’université, a branlé la confiance de nos prêtres envers une hiérarchie qui semble oublier la quintessence du message biblique…   

-    Pardon et compassion, je vous accorde qu’en son temps il paraissait difficile de savoir à quel pape se vouer ! Notre communauté se veut humaniste, nous avons nos « ultras » certes, nous sommes aussi les dociles fils de notre Mère, la Sainte Eglise, une, catholique et apostolique, mais nous restons humbles et reconnaissants envers les Grands Penseurs et Savants mahométans que furent Averroès, Avicenne,… inspirateurs de Thomas d’Aquin. Plus difficile nous est de proposer une vaine indulgence à ces adeptes d’une dissidence évangélique quel que soit notre trouble en découvrant trop souvent ce que sont ou furent les égarements de nos pontifes. Nos frères d’Orient vont payer cher la déchirure qu’ils ont voulue sous futiles prétextes que la Trinité n’existe peut-être pas ou que la consécration du pain et du vin n’est, ne serait qu’un acte « in memoriam ».

-    Pardonnez ma témérité mais…

-    Audace, Mon Fils, tout au plus, je vous en prie, parlez librement…

-    Ces affaires commerciales d’indulgence nuisent à notre Sainte Mère l’Eglise, maints évêques se conduisent honteusement…

-    Vous pensez, n’osant vous risquer à le dire, que ces gros cochons se remplissent les poches, forniquent, ahanent, produisant, sans honte apparente, des bâtards qu’ils placent ensuite à la tête de leurs couvents… ? Oui mais des hommes nouveaux viendront et redresseront la barque, ceci ne justifie pas l’abandon du navire. Voyez Cher Fils, ce qui me chagrine, mais ne me désespère point encore, ce ne sont pas leurs copulations dont la finalité ne serait que le plaisir, pas plus me fait rougir l’observance de deux frères lais qui s’enculent alternativement et de butte en blanc, non, Augustin l’explique, quoique tournant autour du pot, c’est notre puissance énergétique que l’appareillage des sexes fragilise, affaiblit et dilue finalement, que les sexes soient complémentaires ou comparables peu importe, c’est pourquoi Augustin nous conseille  « faites vous prêtres mais pas trop vite, rien ne presse » , le sacrifice d’Héloïse ne fut pas ce qu’on a voulu faire croire, son époux Abélard n’avait prononcé aucun vœu, elle a souhaité que son intellectuel aux qualités rares ne s’épuise qu’en enseignement, non, Cher Fils, ce qui me désole c’est de voir les Puissants contester l’Autorité de l’Eglise, gouverner sans Elle et admettre de facto qu’il y a deux justices…  

La charrette fut déchargée et les marchandises entreposées au sec sous le toit d’une imposante grange a foin.

-    Vous serez le bienvenu à votre retour, nous veillerons sur vos biens, penser que ces herbes et ces terres se transformeront bientôt en estampes, toiles et gravures glorifiant le Très-Haut et que leur contemplation pourrait accélérer la rédemption des âmes flottantes et ramener les Princes à plus de modestie! Nous nous réjouissons déjà de vous revoir, rapportez nous des échos de Venise et les dernières nouvelles d’Orient. Nous vous bénissons !

-    Deo gratias.

-    Dominus vobiscum. 

Les mules trottèrent gaiement, soulagées d’un grave fardeau, sans se douter de ce qui les attendait à moins de six lieues de leur bénéfique villégiature. Le maréchal-ferrant de l’abbaye les avait examinées de près, limant leurs sabots, vérifiant ensuite les harnais et la mécanique de la charrette.

-    Vous aurez une sacrée grimpouillette jusqu’au col, dormez d’abord en Octodure et la nuit d’après à Bourg Saint-Pierre, plus haut la route devient franchement mauvaise, si les bêtes ne sont pas en leurs meilleures conditions, vous n’y parviendrez pas. Accordez leur de fréquentes pauses. Elles sont des créatures de Dieu ! Terminus ad quem… (limites à ne pas franchir). Vade in pace.

-    Deo gratias.

-    In aeternum.

Wic s’impatientait, il aboya. Momoh le fit sauter à l’arrière du camion où l’espace ne manquait plus. Ils suivirent le conseil des moines, s’arrêtant souvent pour laisser souffler les mules, louant une cohorte de journaliers pour pousser au char à de mauvais tournants.

L’arrivée au sommet du col les surprit. On paya les bras de secours et ces crétins, heureux de s’être fait trois sous, dévalèrent la pente pour rentrer chez eux. A force de trimer dans cette interminable ascension les deux étrangers imaginèrent qu’elle les menait en enfer corps et âme ! La nuit tombait brusquement.

Deux chanoines de l’hospice se précipitèrent à leur rencontre. Des éclairs déchiraient les nues.

-    L’enfer ? Vous vous trompez d’adresse braves pérégrinateurs, ici ce n’est que le purgatoire !

-    Rentrons les bêtes à l’étable qu’elles ne prennent point le mauvais froid. Vous aussi, pas d’inquiétude, Frère Anselme s’y connaît, il va en prendre soin. Ah ? Tu as un chien !

-    Je l’ai baptisé Wic ou Wil en souvenir de Saint Willibrod qui évangélisa notre contrée.

-    Baptisé, que racontes-tu mon frère ?

-    Pardon, mais c’est un précieux compagnon. Il m’arrive de lui parler lorsque nous sommes seuls lui et moi.

-    Alors tu as bien fait de lui donner du sacrement, nous aussi nous avons des chiens, païens mais solides, tu les verras après un peu de repos et une bonne soupe.

On leur laissa le temps de se laver et de changer leurs vêtements humides. Une cloche sonna. Ici aussi les reclus s’empressaient d’entendre leurs hotes les entretenir du reste de l’Univers. 

image

image

image

Ils auraient du se remettre en route dès le lendemain, après l’office, une neige en avance sur la saison retarda leur départ. Les bourriques avaient tant souffert que le prieur insista pour qu’elles prennent le temps de récupérer.

-    Et puis ces jours, à part les piétons qui s’en vont faire la guerre en sens inverse, nous n’avons pas vu passer grand’monde !

-    Nous restons à la clause précise, unique et suivante : pas un mot de théologie.

Yomp en avait trop ingurgité à l’Abbaye de Saint-Maurice et digérait encore.

-    N’ayez crainte, nous prions matines, pour le reste, les chiens, la cueillette d’herbes médicinales, rien n’empêche de méditer en s’occupant. Nous sommes des contemplatifs agités.

-    La cuisine nous occupe aussi, compléta Frère Anselme.

-    Des herbes médicinales ? En « professionnel » Momoh avait réagi spontanément.

-    Frère Matthieu vous montrera son laboratoire, vous vous entendez en pharmacologie ?

-    En pharmacologie non, mais j’achète et je vends des essences rares pour les maîtres peintres, alors…

Momoh raconta des histoires et des légendes de Flandre, Yomp fit revivre ses ancêtres, insistant malicieusement sur les mœurs rudes et impulsives des trolls (lutin). Les moines n’étaient qu’une dizaine, un seul avait fait sa promesse et suivi un cursus pastoral au séminaire, les autres, des veufs ou des solitaires préférant se retirer du monde d’en bas. Les vœux pouvaient attendre. Sur ces hauteurs, en été, ils ne se réunissaient qu’avant la soupe matinale, mais ils compensaient d’octobre à avril, se relevant trois fois chaque nuit pour chanter ensemble et glorifier Dieu tout puissant. 

-    Y’a qu’l’hiver qu’est un peu trop long, mon n’veu ! C’lui-là risque d’arriver plus tôt qu’annoncé par l’almanach. Si vous saviez, au gros de la saison, nos cellules sont glaciales, parfois on dort avec les chiens.

Les « insulaires » profitèrent de cette intrusion providentielle pour ordonner au frère cuisinier des plats plus copieux que leur ordinaire.  Momoh visita ensuite l’officine du Frère Matthieu qui avait été apothicaire dans une première vie. Le Flamand lui proposa d’acheter une partie de ses réserves.

-    Pourquoi pas, tu verras avec le prieur. La clientèle ne se presse pas chez nous, autant liquider le trop plein avant que la froidure nous enferme.

Yomp s’intéressait aux molosses que les moines élevaient depuis cinq siècles.

- C’est probablement des bêtes abandonnées par les Romains, on ne sait pas, mais de braves animaux qui résistent à la gelure ! 

Le prieur leur fit encore un « rapport » des plus concis sur la situation politique régionale. La Savoie, la Lombardie respectaient une trêve, le Milanais subissait des incursions génoises et parfois celles des Espagnols.

- C’est compliqué, je ne sais jamais à qui nous appartiendrons dans un, deux ou cinq ans, le Saint Empire, la Savoie…. Mais là, évitez Milan, en route vous ne croiserez, au pire, que des pillards ou des piétons démobilisés. Agitez vos massues et vos javelines, ils n’insisteront pas.

La dévalée sur le Piémont se fit sans ennuis. Le ferronnier du Bourg avait renforcé les essieux et monté un frein plus puissant que celui du semellator grec. L’automédon pouvait l’articuler d’une poigne musclée tout en retenant son train. Frère Anselme vérifia la mécanique et graissa les essieux les enrobant généreusement de suif.  La communauté s’aligna devant l’hospice et entonna un cantique qui, selon le prieur, les protégerait de malheureux accidents.

-    Ceux-là, je les préfère à tes Agauniens !

En chemin Yomp plaisantait sur mille sujets, les femmes, les  religieux, la politique, les princes, les bourgeois et les artisans jaloux. Fatalisme et cynisme.

-    Tu ne crains pas la mort ?          

-    Ce n’est pas la mort que je crains, c’est de mourir. Jusqu’ici nous avons eu de la chance, le frein a tenu à la descente, les malfaiteurs sont en embuscade sur des routes plus carrossables… Les hommes et les pommes c’est pareil, tu les entasses, ils pourrissent. Garde toi de demander du temps, le ciel n’en accorde jamais. Cacher l’intimité du corps ou de la l’âme c’est attirer l’attention des impudiques, pire, des iceux qui clament ne pas l’être. Une femme te pardonnera de la brusquer, jamais d’ignorer son désir.

Le Suédois semblait inépuisable, sautant du coq à l’âne.

-    Tu sais, Yomp, je ne suis pas le fils d’Hugo, je suis un enfant trouvé.

-    Et alors ? Des momes j’en ai oublié plus d’un derrière moi. « La première pierre » je la garde en poche !

-    Et ce fils à naître n’est pas de ma graine.

-    Qu’est-ce qui te taraude mon gars ? Ca te contrarie qu’il te lorgne en quittant sa cachette, hein, tu imagines déjà y surprendre les yeux du coucou qu’a troussé ta belle ? Ne lui complique pas la vie à ce miteux.

Yomp n’était que bon sens. Ses arguments valaient ceux de Claire, le ton variait.

-    Qu’est-ce que tu vas faire à Turin ?

-    B’en Momoh, je vais me faire charcuter l’abdomen par un spécialiste du chancre. Chuis en train de crever. Cette saloperie me ronge l’intérieur.

Aoste, Ivrée… A Turin Momoh accompagna Yomp chez son docteur. Celui-ci consultait et opérait dans un hospice tenu par les Franciscaines de Sainte Claire.

- Continue ta route, passe par ici en remontant. Des fois que ce chirurgien fasse un miracle, je rentrerai alors avec toi. Les nonnettes te diront où me dénicher.

Les religieuses lui confirmèrent qu’il valait mieux éviter Milan, la jeune République Ambrosienne se querellait avec ses voisins. Les Sforza, Visconti et compagnie semaient la confusion en s’alliant épisodiquement aux Autrichiens, Français, Lombards et Vénitiens.

- Ils organisent des Lotto (1449) pour financer leur guerre au Tessin !

 

La « descente » sur Florence lui parut interminable. La déclination ne fut que théorique puisqu’il choisit de s’accrocher aux flancs propices des Apennins plutôt que de longer la cote qu’il imaginait vulnérable aux agressions des malfaiteurs. Le soleil frappait la croupe des mazettes. Wic tirait la langue.

Alexandrie, Plaisance, Parme, Modène.

Enfin Modène !

Raphaël Ludovici, dit Raphaël de Modène, reçut chaleureusement le fils de son ami Hugo. L’artiste paraissait usé, parfois absent ou pris d’une profonde tristesse. Le Flamand se fit discret, il n’avait besoin que de repos et peut-être de se sentir en territoire familier.

-    Pardonne moi, fils, depuis que ma femme est morte je n’ai plus le courage de vivre. Ta visite est bienvenue nous parlerons plus tard sur la terrasse, accorde toi un répit.

-    Je brosse d’abord mes mules.

Une servante prépara le repas, du mouton. Ils burent en silence.Le lendemain Raphaël lui présenta un de ses neveux.

-    Il a presque ton age et parle déjà trois langues, il te servira d’interprète, toi tu lui apprendras ce qu’est le commerce, c’est un bon garçon mais sa mère ne sait pas quoi en faire !

-    Je vais continuer ma route jusqu’à Florence, mon vader me l’a conseillé, ensuite je reviendrai à Modène avant de poursuivre jusqu’à Venise, mon ultime étape. On ne pérégrinera qu’en matinée, mes  bêtes ont assez souffert.

-    Si tu me juges digne de confiance, laisse moi tes herbes médicinales, tu les trouveras au retour.

Le neveu Marco n’avait aucune aptitude manuelle mais il était de composition docile et curieuse. Momoh lui apprit à atteler les mules, à les brosser. Il fallait reprendre la route.

-    Raphaël, que devrais-je rapporter à mon père lorsque je rentrerai en mes Flandres ?

-    Que je suis vivant dehors et mort dedans ! Ah ! J’allais oublier, son ami Cyrianus d’Ancône vient de publier un traité où il rend hommage à la Corporation des Marchands de Bruges.

-      Yahoo les mules, on y va ! 

Wic approuva en branlant d’la queue, le chien gueulait et bondissait autour du char. Le marchand repensa à Yomp qui avait été un compagnon idéal. Entre Turin et Modène, seul durant six jours, Momoh avait sombré dans la navrance, les « papillons noirs » l’avaient encore attristé. Les gâteries qu’il s’accordait aux étapes ne suffisaient plus, hommage rendu il chassait la putanetta et se saoulait jusqu’à s’endormir. Toujours le destin. L’héritage de son père, ces amitiés construites sur la confiance et le respect lui avaient permis de trouver le courage de continuer. Raphaël, presque sans mots, il n’y croyait plus, lui avait offert sa chaleur, sa tendresse, sa maison, son désespoir. Et il lui confiait un compagnon de son age.

-    Comment vous remercier Maître Raphaël ?

image

Florence ! Enfin !

Suivant les recommandations de son père, Momoh se rendit  chez Maestro della Francesca. Piero travaillait dans un large atelier aux abords de la cité des Medici. Le Maître s'enthousiasma en apprenant que son visiteur avait traversé l'Europe du Nord au Sud et même fréquenté le fameux Gutenberg.

-    Et sous un soleil de plomb ! Tu as triste figure, allez, nous allons soigner cette déprime. Et toi qui es-tu ?

-    Marco, neveu de Raphaël le sculpteur.

-    Le Raphaël de Modène, Seigneur, que le monde est petit ! Entre mon ragazzolino !

Un jeune serviteur conduisit les mules sous un ombrage. Momoh ordonna à son chien Wic de rester près d’elles.

- Je viendrai te livrer ta pitance.

- Tu as raison d'aimer tes bêtes commenta l’artiste.

- J'ai failli perdre deux mules en montant le Saint-Bernard, mais nous avons échappé aux brigands.

- Comment vont ton père, ton oncle Johann et ce génial Van Eyck ? Raconte-moi le paese "de par là haut" ! Tu sais, autrefois, je suis venu à Bruges, Gand, Bruxelles, maintenant je n'ai plus le temps de voyager si loin ou alors pour deux ou trois mois, cette commande de Rimini par exemple. Et ta bonne maman? Dis, est-ce vrai que la soeur de Jan est malade et qu’elle ne peint plus ?

- Oui, répondit Momoh !

image

Piero della Francesca avait bâti sa réputation en élargissant son regard sur des perspectives inconnues. Il vivait à l'aise, protégé par un mécène, Leonello d'Este, marquis de Ferrare. Il travaillait présentement sur l’esquisse d’une fresque imposante commandée par Pandolfo Malatesta, ami et lointain parent de son pécunieux tutélaire. Pour consolider sa clientèle Piero avait du s’établir à Florence mais il envisageait déjà un retour en sa bonne ville de Borgo San Sepolcro. Il s’ennuyait de ses frères et sœurs, Francesco le moine camaldule, Veria, Luigi, Angelica, Matteo.

-    Il est heureux que j'aie joué l'apprenti au Nord, dans ta Flandre. Ce prétentieux mais fortuné client porte le même nom que l' « ancêtre » de vos ducs de Bourgogne! Le Sigismond, roi des Burgondes. Alors je lui prépare une salade qui lui plaira... Le monarque au centre et le p’tit Sigismond à genoux sur un à-côté. Putain d'époque, que ne faut-il pas faire pour mettre du beurre dans ses épinards et toucher sa « pro tabule costruende » (avance)! En cachette je m'amuse, tiens, regarde ce Triomphe de la Chasteté, c'est Jeanne, une tendre amie, qui a posé, tu la verras ce soir pour le dîner ! Tu sais, je ne m’en vante pas mais je reste attaché au diaphane des Siennois, la patte des Sassetto et Anghiari, j’ai besoin de leur « amistà », de l’harmonie des couleurs qu’ils ont su garder d’une Ecole byzantine qu’on méprise aujourd’hui. Je me souviens de la visite de ce pauvre empereur d’Orient que Rome et son Concile n’ont pas voulu secourir, Jean VIII espérait encore le soutien des Medici.   

Là c'est une esquisse pour le choeur de l'Eglise Saint Eugène, comment éviter un grossier trompe-l'oeil ? Je n'ai pas le génie créateur de Jan ou de son ami Rogier, tu vois je reste prisonnier des géométries, impossible de me libérer d’une réalité spatiale, « chez toi » ils savent présenter l'"infini", des mystiques primitifs, moi je calcule laborieusement des parallèles fuyantes en espérant les faire se rejoindre. L'équation mathématique est simplissime pourtant : une perspective mono focale centrée sur un unique point de fuite. Les lois de Pythagore me rendent esclave de la logique et des mathématiques. Autrefois, chez les Egyptiens, les équations nourrissaient la poésie. Je prépare un traité où seront réunis mes travaux théoriques (De prospectiva pingendi). Mais je t’ennuie, viens te rafraîchir, et toi Marco que comptes-tu faire ? De la sculpture ?

image

Momoh se gratta la tête, Durant son apprentissage il avait assimilé les principales règles académiques. Son oncle ne plaisantait pas avec le calcul et les théorèmes de Pythagore. Maître Van Eyck, lui, avait digéré naturellement ces règles, pour mieux s’en libérer, il n'y pensait plus et les respectait sans le savoir. La mystique et la raison peuvent-elles faire bon ménage ?

« … Tous ces corps, il faut concevoir qu’ils sont si petits que, pris un à un dans chaque genre, aucun ne puisse être vu de nous en raison de sa petitesse, mais que, si plusieurs s’agrègent, les masses qu’ils forment deviennent visibles. Et naturellement aussi qu’ils sont ajustés suivant des rapports de proportion, parce que le dieu quant à lui a partout réalisé avec exactitude les proportions qu’entretiennent leurs nombres, leurs mouvements et leurs autres propriétés, dans la mesure où la nécessité le permettait en s’y prêtant volontiers ou en se laissant persuader » Platon, Timée.

-    Ah ! Momoh, tu arrives à une bien mauvaise période ! Nous avons un cureton moralisateur qui commence à nous emmerder, mieux vaut ne pas croiser son chemin. Ce fanatique manipule la populace, bon, notre Seigneur Laurent abusait de son pouvoir. Si les Florentins laissent faire, ce maudit capelan va nous forcer à jouer les bigots, déjà qu'il condamne l'usage des miroirs, bientôt il brûlera nos livres (Savonarole, "Falo delle vanita", 1497). Cet imbécile voit du mal partout. Stronzo, va fan culo ! Récemment il s'en est pris à ce pauvre Andrea (Mantegna) et à son "Christ mort" l'accusant d'avoir peint un Jésus qui bande ! Ce puritain nous a pondu un livre sur le bien manger, un traité sur la diète perpétuelle !

image

image

A peine remise de la conjuration des Pazzi, Florence sombrait dans l’intégrisme religieux ! Il y a peu les comploteurs criaient : « Popolo e libertà », aujourd’hui plus aucune femme du peuple ou de l’aristocratie n’ose sortir sans se voiler.

- Les citadins vont se lasser, hélas pour l’instant, chacun garde profil bas, terrorisé par les milices religieuses. Encore, j’ai la chance de vivre hors les murs et d’entretenir une ferme. De quoi attendre des jours meilleurs avant de rentrer chez moi, dans cette vallée où coule le Tibre, aux pieds des Apennins, mes vignes, mes maisons…

Viens Jeanne, tiens, lui c’est Hjeronimus le fils de mon ami Hugo, un voisin de van Eyck, le timide là c’est Marco, neveu de Raphaël, Raphaël le tailleur de Modène qui travaille avec Filippo (Lippi).

L’artiste articulait ses mots et les accompagnait de signes avec ses doigts. Jeanne manifestait une tendresse peu coutumière envers son amant.

-    Elle est sourde, nous parlons avec les mains. Ta visite me permet de jacasser à nouveau. Autrefois n’étais-je pas le prince des bavards ? Perdre la parole, l’ouïe ne serait plus si grave mais la vue et le goût, nous vivons au paradis, le vin, la bonne chair, le salami, tiens main’nant des denrées hier inconnues apparaissent sur le marché, les pâtes de semoule et le riz! Alors, que demandez de plus au Bon Dieu sinon de nous épargner au plus vite les frasques de son Fra Savonarole.

Ils burent longtemps et beaucoup. Le Brugeois resta plus d’une semaine retenant la leçon de son hote, en silence il observait l’artiste. Nullement gênée, Jeanne posait dévêtue et parfois s’enfuyait ainsi aux cuisines pour y chercher du vin, du pain et du salami. Marco rougissait la suivant du regard.

-    Dis Marco, tu ne me la manges pas ! Quelle figa, hein ? Chez ton oncle tu ne croises jamais de petites vierges déculottées ? 

Piero traduisit manuellement l’essentiel  à Jeanne qui fut alors prise d’un enjouement incontrôlable. Elle riait en produisant un son étrange. Momoh n’avait jamais observé pareille connivence. Ses seules libertés, il les achetait à de gentilles catins. Et les tirettes que lui concédait sa noble compagne ne ressemblaient en rien à cette complicité amoureuse. Marguerite s’effrayait de ses ardeurs, Claire lui refusait leurs jeux d’autrefois.

-    Momoh, sais-tu ce qu’est le « rêve mathématique » ? Comment, selon toi, un peintre, un créateur peut-il choisir de « s’enfermer », de s’emprisonner dans des contraintes géométriques ? J’en reviens toujours aux trois regards, celui de l’artiste, celui du regardant et enfin celui du cyclope pythagoricien, là sur le front, il n’arrête pas de ricaner ce maudit Grec quand je lâche trop ma liberté. Je ne t’ennuierais pas autant si j’avais de proches amis avec qui partager mes obsessions, mais cet imbécile de curé nous oblige à la fermer. Allez, assez de graves discussions, buvons ! Florence n’est-t-elle pas la plus admirable des villes ?

Marco ! Regarde, Florence, punaise, il est encore puceau ce gamin ? Tiens, c’est qu’il nous ferait un pathétique Saint-Étienne notre hébraïque. Marco !

- Pour l’instant c’est lui qui bande son arc !

- En souffrant un doux martyre !

image

Marco consentit à revenir sur terre. On resservit à boire en attendant le manger. Le Chianti paraissait rose. On attachait la fiasque à la bouche d’une fontaine ce qui gardait le vin frais. Le soir, les amis s’installaient sous la tonnelle. De là, on pouvait apercevoir le Ponte Vecchio, la récente coupole du Dôme et l’Arno. Pour Piero l’age ne signifiait rien, il traitait ses visiteurs comme ses jeunes frères et soeurs. Le calme et la paix des journées passées à Modène et là, sur cette colline, l’exubérance du génie, le calme, pourquoi chercher si loin. Momoh lui raconta la triste fin de Lambert, le cadet des van Eyck.

Et puis il fallut revenir à la réalité, hélas, et songer au départ.

-    Mes affaires ont bien tourné ces trois derniers mois, j’ai dans ma bourse des écus qui pourraient tenter les brigands sur le chemin de la Sérénissime. Que pourrais-je acheter par ici qui manque aux Vénitiens ?

-    Des épices, Momoh, des épices. Le poivre a triplé chez les Doges. Les Portugais nous en fournissent largement depuis qu’ils exploitent leurs colonies africaines. Et puis de l’indigo ! Maintenant que les Turcs tiennent les routes maritimes de l’Est, les prix s’envolent. A Florence tu trouveras une multitude d’ingrédients qui nous viennent droit de Sicile, de Sardaigne et d’Afrique. Le malheur des uns fait la fortune des autres !

-    Mais alors, mes essences, en trouverai-je à Venise ?

-    Mes fournisseurs ne se plaignent pas, ils ont ajusté leurs tarifs, tes marchandises n’intéressent qu’une minorité de peintres et de grossistes, on évite encore la surenchère. 

Piero « signa » à l’attention de Jeanne qui lui répondit en souriant.

-    Son frère te servira de guide en ville, il sait ce que coûtent le safran, le piment et tout ce bazar. Un brave garçon qui a le malheur d’être juif et qui déteste le commerce du change et du prêt. J’en aurai fait un barbouilleur si ses doigts valaient quelque chose. Alors je le garde en attendant ! On verra.

Samuel était aussi sourd et muet que sa sœur aînée. Le jeune homme ne devait avoir qu’une vingtaine d’années. De taille moyenne, râble, la tignasse frisée et le sourire en coin. Une barbichette flamboyante lui donnait un air de Bacchus,  Piero, lui, le voyait en Basileux, parfois en Ponce Pilate. En trois jours les deux hommes firent tant d’achats que la charrette débordait. En plus des indigos, des épices Momoh  avait trouvé des chaussures et des peaux.

-    Il te faudrait un deuxième camion si tu ne veux pas achever tes bourriques.

-    Oui mais…

-    Samuel semble se plaire en ta compagnie, emmène le avec toi, le bougre est débrouillard à sa manière, il saura te trouver une escorte d’ouvriers en route pour Venise. L’itinéraire est sécurisé mais il est préférable d’envisager le pire. Non ? Sur place tu lui garantis le logis et le couvert. Et tu auras encore ton Marco jusqu’à Modène, à vous trois vous y arriverez.

 Une fois de plus c’était le temps des adieux. A son tour Momoh composait son réseau et renforçait les anciennes relations de son patje. Il avait aussi de la tristesse à abandonner Piero et Jeanne. Là encore la chance l’accompagnait. Pour combien de temps ?

Le départ se fit dans l’émotion.

-    Tu raconteras à Jan, comment je deviens fou, fou, riche et impatient de rentrer chez moi cultiver mes vignes.

Bologne, Modène, Ferrare, Padoue et Chioggia, pas moins de cinquante cinq lieues, à bon train le convoi rejoindrait la mer en dix nuitées. A Modène, il fallut abandonner Marco. Chacun promit de se revoir dans quatre semaines. 

Refoulée en mer, la Sérénissime se rabattait sur des conquêtes terrestres, le Frioul, Trévise, Padoue, Vérone. Cette présence militaire permit au marchand d’atteindre Venise en sécurité. Se référant une fois de plus aux conseils de son père, le commerçant abandonna ses mules chez un sellier de Chioggia. Un homme de confiance qui travaillait avec Hugo depuis vingt ans. Les marchandises furent transbahutées sur une barge à fond plat, pareille à celles qui remontaient l’Escaut, pareille à celles que gréaient les Ruysbroeck à Anvers.  En attendant la fin du chargement les deux compères se firent servirent un plat d’huîtres sur la terrasse d’une auberge, près du port. Wic renifla ces fruits de mer et sans détourna.

-    Des huîtres ! Longtemps que je n’en avais pas mangé, se réjouit Momoh.

Samuel sortit une feuille de parchemin et son crayon de charbon. Il écrivit en « hiéroglyphes » :

-    Huître, ostrea chez les Romains d’avant, ostreon chez les Grecs d’avant les Romains, Grecs qui se servaient des coquilles pour voter l’exclusion d’un membre de leur cité. Aujourd’hui pas besoin d’huître pour nous autres Hébraïques !

Le Flamand et le Juif s’inventaient des signes et s’ « entendaient » à merveille. Samuel et sa sœur avaient composé leur langage, le codifiant au fil des ans. Momoh eut une fois de plus le sentiment de revivre son premier voyage avec son père, celui-ci jouant avec les mots et les images pour l’aider à mémoriser son vocabulaire quotidien. Et toujours lui, ce père qui ne l’était pas, lui avait enseigné ce que sont les Séfarades, les Ashkénazes et les Levantins, la dispersion de la tribu de David, la migration progressive des Israélites d’Espagne vers l’Afrique du Nord. Les Hébraïques vivent en marge de nos sociétés d’Occident, tolérés en prêteurs ou chassés et persécutés lorsqu’ils tentent d’ouvrir au grand jour des ateliers et des échoppes d’artisans. Hugo, encore lui, avait construit son « univers » en s’appuyant sur ces « égarés ». En déplacement il partageait leur manger, leur coutume, leur humour et leur tendresse. Momoh cueillait cette manne. Parfois il se souvenait du jour pas si lointain de son mariage où il avait appris qu’il n’était rien, où il avait douté de son « vader » ! Maintenant il ne souhaitait qu’achever cette épuisante excursion et rentrer pour lui manifester son affection.

- Bois moins mon vader ! "Je vais partir et retourner chez mon père" (Luc, 15/18).      

Lequel des deux itinérants fut le plus surpris en découvrant Venise ? Momoh avait grandi au bord d’un canal et Samuel voisinait depuis sa naissance la précieuse architecture des palais et des églises de Florence.

image

image

A peine débarqué Fondamenta delle Zattere, Momoh fut invité à se rendre à l’officialité du Décemvirat. Là on l’interrogea avec une certaine brutalité. Il conserva son calme, usant le peu d’italien qu’il maîtrisait, le Brugeois expliqua d’où il venait, qui il était et de quoi se composait sa cargaison.

- Connais-tu des commerçants à Venise ?

Momoh sortit une fiche de sa besace et la tendit à l’inquisiteur de service. Il avait choisi un document où n’apparaissait aucune adresse compromettante. Le pointilleux fonctionnaire parut surpris.

-    Et tu commerces avec ces gens ?

-    Mon père le faisait, il est trop vieux maintenant, en ce qui me concerne c’est la première fois que je visite votre république.

-    Où logeras-tu ?

-    A l’Auberge du Rédempteur, Fondamenta san Giacomo, pas loin du couvent de Zitelle mais pas avant d’avoir mis ma marchandise en un lieu sûr.

-    Tu te prétends commerçant en teintures et peintures mais là on me dit que tu transportes des épices ?

-    En effet, Mon Officier, plutôt que de me déplacer « à vide », je préfère marchander ce que je glane sur ma route, je vends, j’achète.

-    As-tu déjà preneur pour ce chargement ?

-    Hélas non, voyez la liste des accointances que je vous ai donnée, ce ne sont que des mercantis de couleurs, rien à voir avec mes épices.

Le Brugeois comprit à cet instant que le douanier allait abattre un pan de son jeu. Pourquoi ne pas me débarrasser de ce barda au plus tôt ? Il choisit d’attendre que l’opposite avance son pion. Le gabelou prit son temps et donna un ordre à l’un de ses subalternes.

-    Voyons ce que tu veux fourguer aux Vénitiens…

-    Les meilleurs aromates de Sicile et d’Afrique !

L’assemblée leva séance et s’en retourna là où la barge avait accosté. Un gros homme barbu attendait sur le quai.

-    Buon giorno, Cipriano !

-    Buon giorno, Stefano !

-    Puo vedere ?

-    Vedere ? Si. Per favore !

L’opportun client fit soulever la bâche qui protégeait les sacs d’épices. Un commis ouvrit une douzaine de paquets.

-    Posso fare un’ordinazione ?

-    Prego !

Et tandis que l’on « quanto e » ou « quanto costa », oisifs et gobe-mouches s’attroupèrent, uniquement intéressés par ce que serait le « prezzo finale». Si Momoh n’y entendait rien à la valeur des épices, il savait ce qu’il les avait payées à Florence. Le transport, son bénéfice, un calcul rapide lui permit de faire son offre.

-    E troppo caro !

La négociation progressait. L’autochtone voulait « comprare a buon mercato », calculant probablement la commission à verser à son complice douanier. Le Brugeois proposa une « rimessa » substantielle et l’affaire fut conclue dans la bonne humeur. Il conto e trovato. L’acheteur entraîna le vendeur à l’écart et compta ses ducats.

-    Tu, Signore de Flandria, fare delle compre ?

L’homme simplifiait ses phrases, conscient des limites de son interlocuteur étranger. Momoh lui fit comprendre qu’il s’intéressait aux essences rares, aux herbes d’Orient, a la « seta » (soie) des Trois Indes, a du « tessuto » (tissu) et a du « ricamo » (broderie) de Smyrne, a du « cuoio » (cuir) d’Afrique du Nord,…

Samuel observait son ami a respectable distance, surpris de le voir si vite gagner en assurance dans une monde inconnu. Libérés de leurs contraintes fiscales, soulagés d’avoir pu si rapidement liquider leurs marchandises, le Flamand et le Juif se chargèrent de leurs modestes bagages personnels et se firent conduire sur la rive opposée du Canale della Giudecca, à la pointe du Campo di Marte.

-    Ce soir je te fais dormir chez les honnêtes Chrétiens, demain nous irons au Campo dei Mori, là où vivent tes Frères hébraïques. Mon père y a de solides amis, les Danielli. 

image

Les semaines et les mois passent si vite en voyageant. Là mon Momoh s’approche de Bruges, la journée s’achève. L’enfant va naître, qu’importe s’il n’est pas son père naturel. Le marchand a fait de bonnes affaires, son chargement est lourd. Les mules se fatiguent. L’heur et les circonstances l’ont aidé à réaliser un avantageux commerce. Le chef du convoi fouette le cul de ses bêtes.

-    Ai cavale su mon bidet, quanqu’i trotte i fat in pet !

Il est reparti de Venise avec une si abondante cargaison qu’il a du recruter une escorte de soldats, déserteurs valdotains qui avaient trouvé un refuge provisoire à Sermione, les pauvres ne savent plus quel seigneur les louera ou les punira. Dans les bagages du marchand, en plus des herbes et des essences, il ramène des velours, des damas, taffetas ou brocarts de la plus élégante facture. A la Mercerie on lui a vendu des escarpins en « vero cuoio ». A Murano, il a hésité craignant que les verres du Dottore Berengo ne résistent pas au voyage. Sestiere San Polo, il s’est laissé tenter par des pani del Doge et de crostate di marroni… des pasticcerie qui n’arriveront jamais à Bruges !

 La Sérénissime accueille des brochettes d’aristocrates maltais craignant le projet méditerranéen des Ottomans. Belle occasion pour le marchand flamand qui achète des lots complets de vaisselles finement ciselées, ces gens sont aux abois. Il n’a aucun scrupule à saisir l’opportunité et à profiter du désarroi de ces apatrides.

 

Samuel a choisi de rester chez un cousin qui tient une legatoria sur le Rio di San Girolamo. Le sourd-muet a préféré l’industrie du papier et de la reliure à l’ascétique joaillerie des Danielli. De bon gré, le garçon a promis d’accompagner son protecteur un bout de chemin. Il veut revoir Marco, et Momoh fait comme prévu le détour par Modène, toujours soucieux d’éviter les brouilles milanaises.

 A Turin, les sœurs lui apprennent la mort de Yomp le Suédois. Le cancéreux lui a laissé un message, une adresse, un endroit où il devra se rendre. Là un avoué lui remet une cassette de bijoux.

« Momoh, tu arrives trop tard. Les nonnettes m’aideront à quitter ce monde en Chrétien. Je te laisse mon héritage. La bague ornée d’une pierre, tu l’offriras, s’il te plait, à Marguerite van Eyck, le reste tu en disposeras selon ton cœur, je sais que, pareil à ton père, tu ne cherches pas l’enrichissement. On se reverra dans ma forêt de Trolls ». 

Un généreux supplément convainc les Valdotains de pousser plus loin, jusqu'à Romont, fief savoyard, où le Comte Philippe les engage, soucieux de renforcer sa garnison face aux incursions successives des Bernois et des Fribourgeois. A Saint-Maurice, le Flamand a récupéré les ballots abandonnés à l’aller. Il confie à l’Abbé Hilaire le trésor du Suédois.

De passage à Berne l’heureux Flamand débusque un de ses Suisses qui rameute ses camarades. On les a punis d’amendes. Faute de guerres et de terres à partager ils dépérissent en se louant bûcherons dans leur misérable Oberland. Les trois Helvètes n’hésitent pas longtemps, faisant juste semblant de négocier leur précieux ennui. Momoh les connaît, pour une fois il ne marchande pas sur le prix.

La compagnie reprend le chemin du Nord, on refait la route à l’envers, Bâle, l’interminable longée du fleuve, Aix-la-Chapelle, la traversée du Limbourg, Saint-Trond, Bruxelles,…

image

A l’étape de Saint-Trond, où l’équipage s’arrête deux jours,  le paysan n’en mène pas large, revoir soudain son propriétaire accompagné d’identiques gardes du corps !

La caravane a quitté Bruxelles aux regrets des lamentables Helvètes qui retrouvaient leurs quartiers d’intempérance. Momoh est pressé, sans comprendre pourquoi, sans se poser la question. Retrouver sa terre « natale», prouver à Hugo qu’on pouvait lui faire confiance, se mettre au lit avec son épouse, attendre la naissance de l’enfant ?

Sait-il où est la frontière de son « pays », à partir de quelle borne ose-t-on croire qu’on est proche de chez soi ? Seul celui qui rentre voit que le paysage change, pour les étrangers, ici où là, est-ce vraiment la Flandre ?

Les mules sentent l’écurie ? Elles franchissent le pas. Le patron a lâché la bride à son mercenaire, derrière la deuxième charrette force le trot pour coller au train. Les Bernois comprennent qu’enfin ils arrivent au bout de quelque chose, que ce soir ou demain ils dormiront paisiblement, repus et probablement ivres de bière.      

-    Scheisse, c’est pas dommage, il commence à faire friscoulinet !

La nuit tombe plus vite en cette saison. Les tourbières fument.

La Flandre entre en son hiver, dans trois semaines c’est la Saint-Nicolas, dans six… la Nativité !

L’obscurité ralentit le convoi, Momoh crie d’être prudent de ne pas basculer dans une ornière, pire dans un canal. Wic a donné l’alerte, les servantes sortent avec des torches, elles crient ou elles pleurent.

- Noël, Noël !

 

image

 

A peine le temps de s’étreindre, on s’empresse de décharger la considérable « cargaison ». Les apprentis de Johann abandonnent leur repas pour donner un coup de main. Les bêtes sont un peu serrées à l’écurie, on verra demain, là elles reçoivent double ration de picotin. Le commis étale le foin à l’étage de la grange, Radegonde apporte une brassée de couvertures. San gène, les expéditionnaires se mettent tout nus et sautent dans le Peerden malgré la froidure. Hugo allume un grand feu sur la rive. Momoh salue ses proches et s’étonne du volume qu’a pris son épouse. Anne pleure avec les femmes. Johann vient comm’un gamin qui sait qu’on ne l’a pas oublié. L’ouvrage de Paracelsius le fascine, il ne peut attendre demain, la circulation du sang, le chemin de la digestion, il commente mais personne ne l’écoute, tourne les pages sans prendre de gants…Des soies et des tissus pour les dames, un fermoir acheté pour rien à un Byzantin dans l’urgence, des bijoux trouvés chez les Juifs de Venise, des couteaux, des fourchettes en argent,…Momoh n’a pas négligé les apprentis, chacun reçoit un  surcot brodé sur le devant et le dos matelassé de cuir pour protéger les lombes. Une broche de Smyrne, en plein or, pour sa femme, un collier de perles d’Egypte pour Clairette.

-    Bon, mes damoiselles, aux fourneaux, y’a de la compagnie à régaler, lance Hugo qui boite un peu et s’appuie maintenant sur une canne. Viens fils, allons brosser les mules et parler un peu entre nous. Belle-fille, tu l’auras plus tard rien qu’à toi et p’is ronde comm’t’es tu vas quand même pas lui sauter d’ssus !

Les curieuses ouvrent les sacs, fouillent les tissus, ajustent les pièces sur leurs habits en imaginant ce que cela pourrait donner. Les servantes s’en mêlent, Berthe remet de l’ordre.

- Allons, le pain, la boisson, jetez un large  morceau de porc et ce qu’il faut dans la marmite, réchauffe la soupe pour faire patienter ces messieurs.

 

image

 

Wic a fait le tour de la maisonnée, gueulé un peu partout avant de se retrouver nez à nez avec une  inconnue, fine et vive. Les deux se reniflent, la femelle baisse la queue en signe de soumission. Lui, le male hésite un instant avant de lever la truffe et il cherche, inquiet, où a disparu son maître ?

Moeder Berthe sent sa poitrine qui brûle, elle porte en elle une blessure, la peur que l’absent ne rentre plus, elle sait isoler cette anxiété, tenir les mois d’attente, elle évite de tout remettre en cause à chaque départ, à chaque retour. Pour l’instant elle respire et vient donner un coup de main aux fourneaux, le temps que son cœur retrouve un rythme plus paisible.

On n’a pas des heures pour cuire un large menu, il reste du ragoût à réchauffer et puis le pain, le fromage,…

De la bière et du vin.

Momoh parle de Yomp qui est mort, de Raphaël le taciturne, de Piero della Francesca l’exubérant, des Danielli…Il lui reste encore à passer chez les van Eyck pour leur annoncer la mort de Lambert. Il n’aura que cette toile à leur offrir, le reste il n’osera pas le raconter. Il ira demain porter cette bague à Marguerite. Demain ? Il fera les comptes avec son père, une estimation rapide du bénéfice de l’expédition, à ce moment il abordera la question de cette ferme acquise dans le Limbourg.

image