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J'en ai le coeur fendu.

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L.T.

 

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P.S.: Mardi matin...

06h00, nous voilà debout, plus tard que d'habitude ce qui est rassurant, pas d'insomnie, pas d'énervement, pas de rumination nocturne.

06h45, sortie pour le pain avec un crochet "par l'église" histoire de saluer la sainte compagnie. À la Vierge Marie, toujours très bonne avec moi, je dis: "Je saluerai votre sœur dimanche prochain à l'église des Martyrs". Elle sourit, mais elle sourit toujours. L'édifice est vide et encore très sombre, comme il n'y a personne je peux causer à haute voix, enfin pas trop haute quand même.

Dulcinée m'a demandéd'achter une baguette ch'matin, "comme ça je ferai des sandwiches qu'on mangera dans le train" (entre Fribourg et l'aéroport de Zurich). Hier soir j'ai cru qu'elle n'en finirait jamais, reorganisation du contenu des valises, nettoyage de notre logement, lessive,... Une fois de plus j'ai l'air d'un paresseux, ça m'énerve (un peu). Mais quand j'aide ... ch'est tout faux s'énerve-t-elle. Par "faux" elle entend: pas comme elle veut ! 

08h20, sur mon balcon, j'explique à "mes" oiseaux que je ne suis pas un traître. 

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09h00, Dulcinée range le fromage dans une des deux grosses valises. Je descends déjà les deux petites pour les mettre dans la voiture. Dans la voiture ? Oui, l'arrêt du bus est à deux cents mètres, le moment venu je conduirai ces lourds bagages à cet endroit, Dulcinée les surveillera pendant je ramènerai la Daciounette au parking. Le bus, 10h20, nous conduira droit sous la gare de Fribourg, et le train droit jusqu'à l'aéroport. En somme nous quitterons la maison (Treyvaux) à 09h45.... et nous devrions arriver à Buoi (Hanoi) demain (mercredi) vers 16h00, heure locale c'est à dire 10h00 du matin par ici. En somme 24 heures de "route". On sentira pas bon à l'arrivée !

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Aéroport de Zurich, 13h30: Alors, mon n'veu ! Le bus était bien évidemment à l'heure, le chauffeur a gentiment attendu que nous chargions nos deux lourdes valises, nos deux petites et nos deux sacs à dos ! L'autobus s'est dandiné sans s'presser-é-é jusqu'à la gare de nos Chemins de fer fédéraux (CFF). Moins de cinquante mètres nous séparaient du quai numéro 3 où l'on affichait déjà un "InterCities"  en direction de l'aéroport de Zurich.  Cinquante mètres et dix minutes, le temps d'une pipe. Il est en effet toujours permis de fumer sur les quais (sauf dans les gares souterraines). Paisible voyage, peu de passagers. Rendus à l'aéroport nous chargeons nos ballots de caravaniers sur un chariot et nous nous rendons sans attendre au comptoir SWISS où nous racontons notre histoire: Vietnam Airlines n'a pas de système informatique intégré aux bornes d'enregistrement automatique, therefore nous ne pourrions obtenir que nos cartes d'embarquement Zurich - Bangkok et pas celles du vol suivant Bangkok - Hanoi.  Voyez-vous ?

- Crystal clear, Dadou !

- Fine, Baby,... Notre transit à Bangkok est "un peu juste" et l'aéroport est  géant, tu vois ?

- I do see, Dadou.

Le "Information Desk" de Swiss étant clos pour cause de pause "lunch", je m'adresse cavalièrement au "Business" one. La dame tente de nous "luxer" mais comprenant que l'"Information" est fermé, b'en elle se fait une raison et nous enregistre nos deux monstrueuses valises, nous délivre nos cartes d'enregistrement. Merci Madame. Vielen Dank.  

Tetetetetete.... à peine avions-nous tourné le dos que.... Hou, la, quels sièges nous a-t-elle attribués ? Important. En vol, marcher quand j'en ai plein les bottes, séances "gymnastique", and last and repetitives, so not least, ... les pipis ! Rien de plus énervant que d'enjamber ses voisins...Sorry, sorry,... > out et sorry, sorry > back... Dulcinée retourne au-dit desk et la dame lui montre nos sièges sur son écran. Parfait ! 

Reste plus qu'à attendre.

- Dadou ? Un vrai thriller ton histoire !

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N.B.: il faut remonter au 5 octobre pour trouver le premier chapitre de "Momoh...". 

 

 "Non bis In idem"

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Nouveau voyage à Venise en passant par Berne, Fribourg, le Mont Cenis, Turin et Milan. Décembre 1475 - Juin 1476.  Grandson et Morat, Mars 1476 – Juin 1476. L'ultime bataille du Téméraire, Nancy, Décembre 1476 – Janvier 1477.

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Une interminable randonnée l’attendait. Il avait remis son départ d’une semaine pour ne pas manquer la Joyeuse Entrée de Marie de Bourgogne, unique fille du Téméraire, en ville de Bruges. Depuis trois générations les Ducs plaçaient leurs héritiers chez leurs parents de Flandre qui se chargeaient de les éduquer. Philippe, Charles et Marie passèrent une heureuse enfance aux environs de Bruges et Gand. Comme son père autrefois, Momoh s’appuyait maintenant sur un réseau de solides amis. Une relation de confiance où chacun trouvait son compte. Plutôt que de refaire l’assommante ascension du Saint Bernard, il choisit cette fois un itinéraire différent, plus au sud, Genève, Annecy, Chambéry, Saint Jean de Maurienne et enfin le MontCenis. A son habitude, il poursuivait son commerce de cabotage, achetant ici ce qu’il revendrait à la prochaine étape. Une manière d’amortir ses frais de déplacements. Le vin généreux des Rhénans s’écoulait à Bâle, la soude acquise au Sundgau trouvait acquéreur au marché de Berne, le sucre de betterave de l’Aar il le vendit à Fribourg, le fromage de Gruyères lui rapporta gros à la foire de Lausanne… Ses jeunes et robustes mules trottaient presque joyeusement. Le passage du MontCenis avait été une dure épreuve. Prudent, le marchand n’avait qu’à moitié chargé sa charrette, des tissus trouvés à Genève. La pluie se transformait en neige. De gros flocons mouillés. Flavia et Balac, arrière-petits-chiens de Zan et Ekin, dormaient sous une couverture, entre deux ballots. En route il rêvassait et retrouvait des images du passé, ses virées au bordel, sa brève rencontre avec Yomp le Suédois, les conférences de Piero della Francesca, les séances de pose où il avait eu le temps de « déshabiller » Marguerite, la femme de sa vie. Plus loin, il se souvenait des jeux qu’inventait sa Clairette, jalouse d’initier son cadet au seuil de la puberté

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- Putain, j’ai bien vécu !

Il n’avait pas su aimer sa progéniture. Et Anne ? Regrettait-t-il de l’avoir épousée ?

- Fais avec ce que tu as lui rabâchait son père. N’en demande pas trop au Ciel.

A Borgone son dernier passager l’avait abandonné, un gentil arquebusier qui rentrait chez lui après avoir bien servi René le Bon, Comte de Provence. S’il n’y avait eu la froidure Momoh se serait endormi.

Les bandits, il les vit venir de loin. Tant d’années de voyage, trop de chance. Il avait toujours su qu’une fois… Une dizaine d’hommes armés de gourdins s’avançaient chevauchant de grossières montures. Quand ils se mirent au pas de charge, il comprit le danger. Le voyageur était imprudemment seul. Faire demi-tour ? Il en aurait eu le temps. Momoh prit conscience du péril mais pensa qu’il pouvait encore négocier avec ces affamés de grands chemins. Les chiens aboyèrent et bondirent au devant de l’ennemi. Trop tard pour les  retenir, les animaux savent faire la différence, autant les huer. Les routiers, détrousseurs de nantis, passèrent à l’attaque poussant des cris formidables. Le Flamand saisit sa pique et se prépara au combat. Une centaine de mètres le séparait encore des assaillants. Il sortit sa miséricorde et trancha le harnais de son attelage pour libérer les bêtes. Qu’elles aient au moins leur chance, et puis le char immobilisé, les pillards ne pourraient s’enfuir qu’avec une moindre marchandise. A l’avant, Flavia hurlait de douleur, le contact fut brutal, Balac égorgea un ennemi, un sauvage l’assomma. Momoh fendit la poitrine du premier bandit, un deuxième tenta de l’estourbir en moulinant son casse-tête. Le Flamand saigna la monture de son agresseur, l’homme mit pieds à terre.

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- Pique-pique, gueulait le solitaire, pique-pique, mort à la barbaresque, coglione, stonzo, finocchio, va fan culo !

Combat inégal. Le valeureux s’épuisait, les vilains enrageaient de ne pas en finir.

-    Dieu, prends pitié !

Il trouva encore la force d’en déséquilibrer un qui bascula de son cheval

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Le marchand ne pouvait plus résister. Ils le rouèrent de coups et le poignardèrent gravement, le laissant pour mort. Les brigands pillèrent le convoi et s’enfuirent en emportant leurs blessés. Lorsqu’il reprit connaissance Momoh découvrit que les voleurs n’avaient pu emporter qu’une faible quantité  des tissus. Le sang ruisselait abondamment de son visage et de sa poitrine. Il palpa sa joue, elle était si profondément entamée qu’il pu sentir le froid sur ses dents. Le blessé se fit un bandage et tenta de se remettre sur pieds. Momoh était à moitié nu. Hébété, il chercha ses chiens.

-    Balac, Flavia 

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Balac était mort, la chienne avait, elle, le flanc  largement écorché. Momoh trouva un peu d’eau, en lavant la plaie de la bête il comprit qu’elle ne survivrait pas.

-    C’est donc le temps du malheur ?

L’agonie de la chienne dura la nuit entière. Plusieurs fois il imagina abréger ses souffrances. Il traîna le cadavre de Balac près de sa compagne. Il couvrit les corps d’une  couverture et se serra contre eux.  Au matin la femelle leva une dernière fois son museau vers ce maître aimé et elle s’endormit. Momoh pleurait. Plus tard des paysans secoururent enfin le rescapé. L’homme paraissait absent. La tête lui tournait, pourtant il trouva la force de retourner vers ses chiens. Il ne pensait qu’à Balac et Flavia, morts, et qui allaient pourrir au bord du chemin, dévorés par des renards et des corbeaux ou disparaître sous la neige.

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-    Ta blessure est vilaine, on te voit l’intérieur !

-    Merci de votre secours, peut-être retrouverez-vous mes mules. Elles ont filé vers les collines.

-    Mes gars vont voir, pour le moment faut soigner c’tte balafre, tu vas choper l’infection et là t’auras plus besoin de tes mules, si c’n’est pour charrier ton cercueil.

Les campagnards chargèrent les ballots sur leurs bœufs et le train se mit en route. Son camion avait les essieux brisés, ils le basculèrent sur le coté.

-    J’enverrai mes journaliers pour récupérer ce qui peut l’être.

-    Mes chiens !

-    Sont raides tes clébards.

-    Faut les enterrer …

-    T’en fais pas, ce qui tombe leur fera linceul.

Des terriens ni bons ni méchants mais malins et rusés. La mort d’un étranger sur leur champ, ils n’en veulent pas. On l’aiderait à s’en sortir, pour le reste, ses mules, ses cerbères et ses biens, Momoh comprit qu’il fallait les oublier.

Au village voisin, une ménagère lui fit un pansement de fortune appliquant une grosse feuille de chou sur la déchirure. Sa servante lui tailla une bure dans une pièce d’un lin qu’il reconnut l’ayant acheté une semaine plus tôt chez un grossiste de Genève.

-    Te voilà déguisé en moine, plus personne ne te volera entre Rivoli et Turin !

Deux jours plus tard le « pèlerin de circonstance » reprit sa route, forcé d’abandonner le reste de ses ballots aux rustres qui l’avaient secouru. Triste bilan, songeait-il en clopinant, plus d’attelage, ma Flavia et son Balac massacrés, mes tissus disparus, ma bourse plate ! Qui sont les plus mauvais dans cette aventure ? Mes coupe-jarret ou ces fermiers ? Il sourit. Ne suis-je pas vivant 

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Sa joue s’infectait. Il lui fallut trois pénibles journées de bourrasque pour enfin rejoindre Turin. Là il se souvint de la clinique où Yomp le Suédois s’était fait charcuter les entrailles. Le portier voulut d’abord le chasser le prenant pour un mendiant, par chance la  vieille abbesse le reconnut et le fit entrer.

-    Mon pauvre frère, vous voilà mal arrangé !

Un chirurgien lui sutura cette profonde blessure, la Révérende Mère veilla à ce qu’il reprenne des forces et se repose.

-    Pourquoi vous remettre si vite en chemin, mon fils, qui sait si la corruption est vaincue.

-    Abbesse, je n’ai pas de quoi vous payer,…

Momoh pria le Bon Dieu de maman Berthe, celui qui est plein de compassion. Le bon sens d’Hugo inspira l’infortuné.

-    Les Danielli ont des cousins à Turin.

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Le sacristain lui confirma qu’il existait un quartier réservé aux manants juifs. Là un cousin des Danielli lui donna l’adresse d’un prêteur qui coopérait avec leur famille.

Un capucin balafré qui sollicitait un prêt ? L’usurier tenta de se débarrasser de l’intrus mais ce dernier insistait. Comme il craignait qu’on alerte les miliciens, Emilio laissa finalement entrer ce misérable quémandeur.

-    Tu prétends être l’ami de Piero Danielli de Venise ?

-    Je commerce avec lui, mon père le faisait avant moi, je viens de Flandre, nous marchandons des herbes et des essences rares pour les peintres et les chimistes, des bandits m’ont attaqué…

-    Alors, dis moi le nom de la sœur de ce Danielli !

-    Sa sœur ? Je ne lui connais qu’un frère Benjamin et un fils Marco, une fille Rachel. Chez eux, Fondamenta San Polo, ils ont une tapisserie que mon grand-père leur a offerte, leur atelier se trouve sur la Calle Batelli, pas loin de l’Arsenal,… je travaille aussi avec la Banque Asher di Simon qui a une branche à Modène gérée par le frère de Raphaël le Taciturne, mais j’ai oublié le nom de ce frère… Ah ! Ma famille est depuis longtemps en relation avec les Prêteurs Kranach de Paris, Place Mauber…et Baruch de Lille !

-    Je te crois.

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Emilio Samuel Kranovski appartenait à une respectable famille d’Ashkenazim, il se méfiait de ses cousins Séfarades établis à Venise, ces « cousins » qui tardaient à lui rembourser leurs emprunts.

-    Combien te faut-il ?

-    De quoi me rendre à Venise et payer mon chirurgien.

-    Je te fais du 7,5%, après tout il y a-t-il plus de risque à prêter son argent à un étranger qu’à nos princes ?

-    Dans six semaines vous serez remboursé.

-    Je te crois.

Il arriverait demain à Venise, sans rien à vendre, sans mules et sans chiens. Après tant d’heureuses et banales expéditions, la chance l’abandonnait-elle ? Certes les Danielli lui proposeraient un crédit suffisant pour qu’il puisse s’en retourner convenablement chargé. Les pertes matérielles subies n’étaient pas considérables mais il y avait les mules volées et, pires, les chiens massacrés. Il se souvenait de Zan et Ekin, de son périple initiatique sous l’aile paternelle, de Wic le boiteux et sa femelle Xiana au caractère si joueur, de Maga la douce, de Renzo le provocateur et finalement de Flavia et Balac. Brave Flavia ! Il n’avait jamais pu tenir son Balac. Momoh choisissait des noms celtes. Personne ne comprenait pourquoi mais nul n’osait faire le moindre commentaire sur ces appellations de mécréants. N’était-il pas maintenant le chef des Boogart, celui qui pourvoyait au bien-être de la maisonnée ? En moins de trois décennies le marchand avait su quintupler le patrimoine familial. Johann le Guildien ne peignait presque plus et Hugo souffrait de sa goûte en regardant pousser sa rhubarbe que Berthe protégeait des limaces.

Philippe le Bon est mort à Bruges, la Bourgogne repart en guerre, les alliances ne tiennent plus, les routes deviennent dangereuses. 

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A Saint-Trond le domaine s’est étendu par l’acquisition de terres environnantes. Momoh a revu l’arrangement financier qui le lie aux de Thuin. Les fils du contadin y trouvant leur intérêt, l’exploitation marche bien. Les bouseux truquent leurs livres mais on pourra les remettre au pas un de ces prochains jours. A la ferme nul ne craignait plus qu’une saison tourne mal. Certes il devenait impossible de s’opposer aux multiples réquisitions. En quête de provisions, les fourriers du Téméraire signaient des reçus que nul ne remboursait.

Les van den Boogart finançaient généreusement l’abbaye Saint Martin et entrait ainsi dans le cercle restreint des mécènes brugeois

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Maman Berthe proposa qu’on achète un emplacement pour y construire un caveau familial en l’enceinte du couvent Sainte Mathilde.

-    Drôle d’idée, avait osé plaisanter Hugo, tu cherches à m’encastrer chez les nonnettes ?

-    Nous y serons en sainte compagnie et les moniales n’ont rien à craindre d’un cadavre ! Je veux d’abord y laisser reposer mes mort-nés. Qu’ils flottent au Royaume des Trois Indes ainsi que le raconte Prêtre Jean, non merci.   

Momoh dormit à Vérone. En soirée il avait assisté à une représentation théâtrale, sous les étoiles. La comédie l’avait distrait, un moment il oublia ses chiens

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- A croire que j’aime plus ces bêtes que mes enfants ? Possible. Guillaume est parti se battre peu soucieux de savoir pour quel motif il estourbira l’ennemi choisi par son prince.

Un lien les unit-il encore ? Sa fille Mariette, il n’a pas pris le temps de la voir grandir ? La damoiselle a fait son apprentissage de la vie. Claire a veillé sur son éducation et compensé à sa manière l’absence du père et la froideur maternelle. Anne ? N’est-elle pas devenue une bourgeoise respectée, la Petite Noblesse brugeoise la traite comme une des leurs ? Et elle ? Elle semble y trouver son accomplissement quand elle ne se lamente pas sur son Guillaume adoré. Ses parents, son oncle Johann ? Ils vieillissent. Il se consola dans un bordel de la ville. A la sortie le coupable distribua quelques ducats, une religieuse faisait une collecte.

-    Voilà pour vos pauvres, Ma Sœur.

-    Ce n’est pas pour notre hospice que nous mendions, notre saint évêque veut ouvrir une maison de plaisir. A quoi bon perdre cette manne si le besoin est là et que nulle menace, nul châtiment ne font dévier le  pécheur ! Sauvons l’écu du vice 

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Se sent-il si coupable ? Et de quoi ? De mauvais rêves troublèrent son sommeil. Des diables l’entraînent en enfer. Une dame vient le sauver, il se retrouve alors, gros nourrin, assis sur ses genoux à jouer avec les rondes mamelles de cette inconnue. Etait-ce Marguerite, le songe restait flou, l’accueillant giron pouvait appartenir à une prostituée ? Les seins de Claire, ceux d’Anne ne sont pas aussi copieux. Jusqu’ici il ne s’est jamais senti honteux de rien ou alors parfois de ce qu’il n’a pas eu le courage d’entreprendre. L’éducation de son oncle avait son bon. Si le vieux pénible s’imposait une existence de spartiate, il savait convaincre ses élèves que le « Ciel » pardonne, qu’on n’a pas besoin  d’un prêtre.

-    Dieu est amour, avec ou sans lui la conscience de nos fautes est assez lourde à supporter, des chapelets d’Avé n’adoucissent que le cœur de vos bigotes et saintes mères. Tu répondras de tes lâchetés ainsi qu’il est écrit dans le « confiteor ». Nos abandons coûtent plus cher que nos vices ! La joie et la souffrance n’ont pas de borne et ne se mesurent pas, nul ne peut donc quantifier l’amour d’un modeste pâtre pour ses moutons, la passion nous rapproche du Très-Haut, sa folle nature débauche nos énergies. Il n’est pas rare qu’on en lâche la bride. Voilà pourquoi le Ciel pardonne tout, même la passion mais jamais le non agir ! Ce qu’on appelle parfois paresse, indifférence ou négligence.

Le solitaire s’endormit. La plaie de sa joue fermait mal, la barbe poussait en travers de la cicatrice ravivant l’infection. Encore une fois des diables le bousculèrent au fond des enfers. 

 

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Le Sénat vénitien aurait pu l'interdire. Mais après tout la chronique mensuelle d'Elie Capsoli ne présentait pas un  danger immédiat. Les sages du Conseil juif de la Giudecca voyaient les choses d’un œil intègre. D'abord cet Elie se moquait de la religion des Israélites, de ses frères. Le Conseil pouvait tolérer un féroce humour et une certaine dérision mais on craignait que tôt ou tard le Doge et ses Dix y trouvent prétexte à des restrictions supplémentaires et à de nouvelles humiliations.

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-    Voyons mes Frères, un jour proche ils nous chasseront ou alors ils nous enfermeront. Vous leur offrez des gages d'obéissance et qu'obtenez-vous en retour ?

-    Dis nous, toi qui crois savoir, quelle est l’alternative ?

-    Demandons au Doge qu’il nous accorde un statut de résidents, nous pourrions négocier une quote à ne pas franchir sans leur accord.

-    Tu veux faire noyer les enfants de nos femmes ?

-    Les jeunes remplaceront les morts, ces Dispersés de Constantinople et du Levant effraient les Gentils.

-    Honte à toi, dis plus simplement qu’ils gênent ton commerce ! Nous sommes tous des fils de l’Unique Tribu !

Le doyen rappela son Conseil à l’ordre.

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Les Danielli faillirent ne pas reconnaître le visiteur. D’abord cette vilaine cicatrice d’où coulait encore un pue malodorant et puis Momoh avait maintenant la peau grise et les os pointaient sous sa chemise.

-    Rachel va te soigner. Prends ton temps, remets toi de ce mauvais sort.

Piero Danielli passait deux fois par jour, il s’installait dans la chambre de son hote et lui racontait les misères de sa tribu.

-    Pourtant nous leur payons de généreuses taxes, n’est-ce pas leur intérêt de nous laisser prospérer ? Et je ne parle pas des prêts qu’on n’ose leur refuser. C’est vrai que depuis la perte de Byzance les Levantins fourmillent et envahissent la République. Ma fille n’est pas bonne cuisinière, tu t’arranges de ses soupes ? 

Rachel était l’aînée. Cette femme semblait avoir choisi le célibat. Ou alors elle s'en accommodait. 

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Les joailliers possédaient une maison qui faisait l’angle Fondamenta San Polo et Rio Terra Maddalena. Prévoyant de nature, Piero avait déplacé son atelier à la Calle Batelli. L’artisan disparaissait tôt le matin et rentrait tard le soir. De plus il occupait une modeste fonction au sein de la communauté séfarade. Les Danielli travaillaient les pierres et les métaux précieux, un métier qui faisait d’eux des prêteurs et des banquiers.

Rachel agissait en maîtresse du foyer. La peste noire avait emporté sa pauvre mère un an plus tôt.

Son regard paraissait parfois sévère, souvent absent.

-    Dis, Piero, qu’est-ce qu’elle a ta fille ?

-    Ah ! Rachel ! Une figa dans une peau de vache. Ouaie, elle n’a pas du résister aux croassements d’un odieux crapaud de ton culte, simplement voilà, non seulement ce batracien était chrétien, ça on aurait pu encore s’en arranger, mais il couve déjà une bordée de têtards ! Tu t'intéresses à ma fille maintenant ?

-    J'aurais du naître Juif.

-    Allez, on change, moi je deviens Brugeois, je vais à la messe et toi tu te fais circoncire !

-    Suis-je vraiment Flamand ?

-    Cette histoire te travaille encore ?

-    Non, je m'y suis fait avec les années, à force de me déplacer j’ai l'impression de ne plus appartenir à la moindre terre. Je me réveille parfois incapable de me souvenir où je me suis endormi.

-    Aucune terre ne nous appartient, c’est un fils de David qui te le dit. Tu as encore fait un mauvais rêve ?

-    Ca s'arrange, cette nuit j'étais un bon diable et je tentais d’éveiller une femme presque nue. Nous étions proche de la mer. Mes chiens étaient là.  

-  Piero di Cosimo ! Nous passerons à la Ca d'Oro, tu verras ce qu'il a peint, c'est un mystique, toi aussi. Mais si je t’ai entendu cela fait un joli nombre de dames dévêtues qui troublent tes nuits ! Ne serait-ce pas un manque de … ?

Pour Rachel, ne lui laisse rien espérer quoique tu fasses, la pauvre se dessèche, change lui les idées à ta manière, qui sait, tu réussiras peut-être à la réveiller celle-là. Mierda, voilà que je crois aux miracles. Putain de Chrétiens ! Mais on est d’accord, ne t’amuse pas de son désespoir.

 

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Momoh n'avait rien tenté, rien imaginé. Rachel le poussait à raconter ses aventures. Le Flamand parlait peu de sa famille, ne révélant presque rien sur sa femme et ses deux enfants.

« Je suis si mal pris par une destinée

Qui rend mon visage si laid

Et ma situation est scellée d’un anneau

Qu’une dame a su si bien me conquesté à soy

Je rougis quand je vous aperçois

Comme un homme bien niais

Rêvant par vous d’être aimé  

Et si regardant mon passé

J’ai assemblé ung grant fardeau

Qu’ay mussé sous mon manteau

Pour Dieu ou Yahvé ne vous moquez point de moé »

« Or que deuant les tribulations par vous dessus dites

A moi qui choisis me retirer en un glacial chastel

Pour lors permettez qu’il soit audit

Qu’entre vous et moi nous entretenions un sentiment bel

Ni elle ni lui, soyons honnêtes,

Ne se soumettra bénignement  

Aux entreprises du corps ou à l’émoi

Mais saurons d’amitié décider l’habillement »

 

Forces retrouvées, le marchand se mit à l’ouvrage. Il bénéficiait d'un crédit chez deux banquiers de la place, prêts garantis par ses amis Danielli.

 

Samuel, le « jeune » sourd qui l’avait autrefois accompagné de Florence, trônait au milieu de  sa  legatoria. Le muet avait mûri et savait mieux que personne vanter la reliure d’un livre ou la délicate qualité d’un papier. Par signes, il mettait en évidence le plus fin détail d’un ouvrage. Lui aussi eut du mal à reconnaître Momoh. Ils s’embrassèrent. Le Florentin lui fit comprendre que son épouse allait bientôt mettre au monde un deuxième enfant. En quatre gestes il se moqua gentiment de lui-même : pour le meilleur et pour le pire ! Un Juif de plus à Venise !

  Calle Bembo, quartier de la Mercerie, un ami apothicaire lui donna l'adresse du Maure qui tenait un magasin de marchandises importées d'Orient.

-    Tu vas au bout de la Riva degli Schiavoni, à hauteur des Sept Martyrs, tu verras une façade couleur ocre avec des fioritures. Je te fais une lettre, l'homme est un méfiant. Attention, c’est un Hadj, s’il fait du commerce ce n’est pas pour s’enrichir, sa famille l’est déjà, mais il aime découvrir notre monde.

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Abu Bakr Mohammed, dit Ibn Bajjah, reçut Momoh sans façon.

- Les amis de Salvatore Lorenzo sont mes amis, Inch Allah ! Mon frère, il est écrit là que tu viens du Nord de l’Europe et que tu cherches des essences rares et des teintures.

- Allah te bénisse Maître Ibn Bajjah, pour être honnête, Salvatore est l'ami d'un ami, nous nous entrevoyons peu, cependant nos intérêts professionnels sont communs.

-  Je vais te confier à mon intendant, vous irez visiter mes hangars et puis nous parlerons affaire. Il me faut accorder une audience à l’Ambassadeur d’Ethiopie mais ce ne sera pas long.

Les marchandises entreposées paraissaient d'excellente qualité. Il avait là de quoi remplir une lourde charrette et rentrer chez lui. Restait à négocier les prix. Les Arabes sont d'habiles commerçants, ils prennent le temps. La Sérénissime ne les accable pas, trop peureuse de perdre ces derniers liens avec l'Orient et le Nord de l'Afrique. Ibn Bajjah avait longtemps vécu à Grenade, il aimait l'Espagne et fréquentait depuis toujours Marseille, Montpellier et les cotes « italiennes ». La Reconquista s'achèverait bientôt. Rentrer en Syrie et subir le pouvoir autoritaire des Mamelouks l'attristaient.

- Me voilà dispersé... en exil ! Ma terre c'est Grenade et Ferdinand m'en chasse, la Castille et l’Aragon ne lui suffisent plus. Raconte-moi la vie en ton pays, tes pérégrinations, nous traiterons nos affaires plus tard, j’ai commandé un sapide repas qui nous attend, tu vas goûter des mets inconnus.  

- Je ne me déplace que sur terre, vous n'avez en face de vous, Mon Sieur, qu’un conducteur de camion et le « maître » de quatre mules errantes, rien de glorieux. A votre instar mais en modestes dimensions je me faufile entre les guerres, la peste et les pillards.

- Si ton cœur est bon et si tu tiens parole, ton travail portera ses fruits. Mais je suis curieux de ton pays,…

- La Flandre, est-ce un pays, je ne sais pas, une manière de vivre peut-être. Nos villes sont fières et pleines d'arrogance, elles se jalousent. Les envahisseurs en profitent.

- Parle-moi de vos peintres qu'admirent tellement les « Italiens ».

Que pouvait-il en dire ?

-    Ces gens forment des corporations, les Guildes, une façon de se protéger. J’ai moi-même été apprenti chez un oncle doué en l’art pictural. Ces artistes jouent le jeu et peignent les légendes de la chrétienté, pour vivre, parfois ils font fortune. Malgré certaines contraintes de notre Eglise, les meilleurs trouvent un espace de liberté, espace suffisant pour créer leurs propres œuvres, je ne sais pas si la Foi les emprisonne ou les libère, si elle les exalte ou les exacerbe.

-    Mon ami, à ce que j’observe à Venise, il me parait qu’à vous, Gens du Livre, misérables et puissants, il sera permis un échappement à travers le mystère. Nous, Mahométans, nous avons abandonné cette mystique à une élite minoritaire qui interdit aujourd’hui la figuration de ce que tu nommes les « légendes », ces imams accaparent le droit de penser. Il serait plus juste de dire que ces bigots nous ont volé de droit de rêver. Ton Occident va renaître, nous allons sombrer dans l’obscure. Ne te trompe pas, je ne doute pas de mon Prophète, nous traversons des cycles pareils à ceux des astres. Loin aux confins de l’Orient, le Royaume de la Horde d’Or entre lui aussi dans son crépuscule. Quand s’éveillera-t-il ? Pourtant leurs savants ont tout inventé, même la machine à compter les heures ainsi que l’a rapporté Polo le Vénitien il y a plus de cent cinquante ans. Leurs vaisseaux ont navigué jusqu’en Afrique quand les nôtres cabotinent le long des cotes.    

Ma tristesse ? Ne plus revoir Grenade ! Allons, parle-moi encore de tes peintres.

-    Memling, les Van Eyck, Rogier van der Weyden, Cranach sont des rêveurs souvent naïfs mais des artistes qui magnifient les humbles moments du  quotidien, leurs tableaux fourmillent de "détails", d'abord ils satisfont leur client, ça c'est le coeur de l'ouvrage, il faut savoir plaire pour gagner sa galette, ne les blâmons pas pour ce goût du confort, post hoc, ergo propter hoc, nos Guildiens délivrent l’Essentiel. L’Agneau mystique est certainement l’œuvre qui témoigne le plus fidèlement de notre esprit des Flandres. Les personnages sont représentés sous le ciel, dans un décor naturel et lumineux. Les divinités se mêlent aux hommes de notre age, en costume de notre temps. Et puis les frères van Eyck ont utilisé cette peinture à l’huile qui donne un relief particulier. Quand je contemple l’ « Agneau » j’ai l’impression versatile d’entrer dans le tableau. Il n’y a plus de distance entre Allah et nous pauvres humains.

- Durant quatre siècles nous avons joui d’une pareille liberté, en avons-nous abusé, oublié notre vergogne ? Est-ce une leçon du Très-Haut ?

- Nous partageons le même Dieu, ne devrions-nous pas nous rejoindre ? Serait-Il vindicatif ?

- Je te l’ai dit, les Imams emprisonnent la parole du Prophète et les Califes protègent le temporel.

- Comme nos Evêques !

Ibn Bajjah paressait se désoler de ce constat.     

       - Et Lutèce, dis-moi...

                    - Ah ! Lutèce, li baings chauds, li baings chauds.

Momoh lui raconta son premier voyage et la découverte des bains publics. Dans sa description parisienne l’habile conteur n'oublia pas la Sorbonne où l'on vénère Averroès et Avicenne. Le Musulman lui répondit :

-    Ceux là plaisent aux Chrétiens puisqu’ils font référence à Platon, Aristote et à l’Imam Augustin qui vous a préparé une salade en récupérant les Anciens ! Vos professeurs oublient hélas les meilleurs, s’ils ont lu les sages que tu cites, ils négligent les poètes,... Ibn Arabi le mystique, Ibn Hazm l'Andalous, Saadi,... Mais nos Conseils font pire aujourd'hui, eux qui interdisent désormais ce qui vient d'Occident…As-tu lu ce livre de Dante… qu’on a enfin publié… ?

Le Basileux aurait du accepter l’offre de Rome, aussi humiliante fut-elle. C’est moi, un musulman, qui le dis ! Il faut repousser les Turcs loin en Orient, nous aurions pu trouver un arrangement à Grenade…

Momoh et Ibn Bajjah parlèrent imprudemment et longtemps, oubliant qu’ils n’étaient que des colporteurs. L’Arabe possédait une vaste érudition mais il n’étalait jamais cette richesse qui, selon lui, n’appartenait à personne et demeurait une valeur universelle à végéter entre Gens du Livre. Le Brugeois comprit aussi que l’Eglise des Islamistes traversait une période de troubles comparables à celle des Chrétiens. Et pareillement, « là-bas», des empires se remodèlent, les Arabes craignent ces envahisseurs ottomans sortis des fonds de l’Asie et qui renversent au nom d’Allah, une à une, les citadelles du Grand Empire Musulman.  

Ils se retrouvèrent chaque soir durant une semaine. La journée, Momoh visitait les imprimeries de la ville, fort nombreuses et des plus actives en « Europe ». A midi, le Flamand retrouvait Rachel et partageait le repas familial des Danielli, Rio Terra Maddalena. La jeune femme s’enflammait en auditionnant le rapport de ses causeries nocturnes, désolée d’être née fille.

-    Viens avec moi ce soir, le Seigneur Ibn Bajjah est un esprit libre, il a vécu longtemps en Andalousie où il a fréquenté tes frères hébraïques. Nos réunions demeurent intimes, lui et moi, parfois il fait servir des mets de sa cuisine, des musiciens jouent de leurs instruments, personne ne nous dérange.

-    Ce n’est pas lui que je crains mais mon père.

-    Ton père ? Le brave homme se fait tant de soucis pour toi, peiné de te voir sécher avant l’age, pareille à une grenouille perdue dans le désert.

-    Grenouille dans le désert ! Momoh ! J’ai le sentiment qu’Ibn Bajjah t’a converti à sa poésie. Plutôt mourir vierge que souffrir la présence d’un batracien qui ne rêve que de crapahuter dans mon lit croassant et bavant!        

Momoh interrogea Piero Danielli. Etait-ce décent ou risqué qu’elle l’accompagne ? Le chef de famille ne fit aucune objection.

-    Profitez-en pour lui rappeler une dette ancienne et peut-être oubliée !

 

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Peu avant la tombée de la nuit, Rachel et Momoh se rendirent au sommet de la Rive des Sept Martyrs. D’entrée Ibn Bajjah manifesta une affable courtoisie envers cette visiteuse inattendue. Il entraîna ses hotes dans une luxueuse et large pièce lui servant de bibliothèque.

-    Nous serons mieux ici en attendant l’heure du repas. Fidèle Hjeronimus, rien ne pouvait me faire plus plaisir que de te voir si joliment protégé. Dona Rachel, avant que par je ne sais quel biais nous y venions, sachez que votre père n’a aucune inquiétude à se faire, il sera dépensé avec intérêt. 

-    Hadj’Bajjah, ce soir notre Gentil du Nord m’a proposé de le suivre, me prévenant que vous nous entretiendrez de ce qui est Beau en ce monde, ce même allié s’est pris de charitable compassion pour cette vieille fille que je deviens allant jusqu’à me comparer à une grenouille égarée dans le désert, mon père aimé ne m’a chargé d’aucune mission, il reste vrai qu’en entendant votre nom il a mentionné ce prêt qu’il croit en souffrance. Preuve est faite qu’il a plus d’angoisse pour ses ducats que pour sa fille aînée !

 

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Ensuite Rachel poursuivit en arabe, une manière délicate de l’avertir qu’elle entendait son idiolecte.

-    Ziza Rachel, si je ne devais bientôt reprendre la mer, je tenterais de te séduire, rares sont nos compagnes qui valent également en ardente contention qu’en voluptueux appariage. Vieille fille ? N’exagères-tu pas ta condition. Grenouille ? 

-    « J’ai beau avoir le teint bronzé, je suis jolie comme les tentes de bédouins, comme les tapisseries de luxe… »

-    « Ma tendre amie tu as aussi belle allure que le cheval de parade du Pharaon ». (Cantique des Cantiques).

Ibn Bajjah frappa dans ses mains, un serviteur approcha et s’inclina en silence. Le Hadji lui donna quelques ordres. Le domestique disparut un bref instant et deux autres valets apparurent presque aussitôt, l’un portant un coffret qu’il présenta à son maître le regard baissé, le second tenait un plateau d’abricots qu’il offrit aux visiteurs.

-    « Nous te ferons faire des pendants d’or avec des incrustations d’argent ».

-    « Mon bien-aimé est pour moi comme un sachet de myrrhe odorante qui repose entre mes seins, comme une grappe de fleurs de henné aux vignes d’En Guédi »

-    C’est plus poétique en arabe ou en hébreu mais nous voulions que tu trouves plaisir à ce cantique, cher Momoh.

Momoh ne voulait rien dire. Les mots lui semblaient pauvres. Il comprit à cet instant qu’aussi talentueux que puissent être les Naïfs Flamands, jamais l’âme d’un ponant ne percevrait la subtilité du mysticisme levantin.

-    Je m’ennuyais à Venise, tu m’offres « une anémone parmi les ronces ». Elle vit là, à dix canaux de mon palais et moi je perds mon temps avec des gazelles ignorantes.

Rachel prit les pendentifs que Ibn Bajjah lui tendit et les accrocha à ses oreilles.

-    Au creux de la cassette ton père trouveras en pièces d’or ce que je lui dois. Il ne pourra ainsi m’accuser de le rembourser par des bijoux offerts à sa fille. Parures que j’ai commandées autrefois à son cousin Josué Ibn Gaon de Cordoue. Allons mes amis, allons boire et manger.

Le Syrien de Grenade les fit entrer dans une salle de réception magnifiquement décorée de tapisseries persanes. Des musiciens cessèrent d’accorder leurs luths (oud), leurs kamantchés (violon à trois cordes) et leurs santours (percussion à cordes). Les convives s’installèrent sur des divans « à la romaine », le fessier et les lombes soutenus par des traversins et des couvertures brodés de subtils entrelacs. Ibn Bajjah frappa encore dans ses mains. Une jeune courtisane apparut, vêtue à l’orientale.

- Voici Djamila, il y a presque trois ans je l’ai achetée à son père, Aaron, Juif de Thèbes. Elle portait alors le nom de Sofra. Un malheur a ruiné leur famille, ne trouvant pas d’issue le pauvre homme dut céder ses cinq filles à de prospères commerçants de ma tribu. Je me suis gardé la nubile, cadette de la fratrie.

Mes Grenadines ont fait la vie dure à cette intruse parce que, comme toi Rachel, elle a reçu la plus exquise institution, ce qui demeure pour nos jouvencelles du Levant une exceptionnelle condition.

Djamila, voici Rachel, fille de Piero Danielli, un des plus habiles joailliers d’Occident, et Momoh un ami de passage avec lequel je devrais commercer mais l’homme est de si paisible compagnie que nous retardons ce traitable moment. Elle est de ta phratrie, et lui se dit frère du prophète Jésus. 

- Mon Maître Ibn Bajjah est le plus juste et le plus laborieux des hommes, bien que je choisisse ces mots pour le flatter n’ayant jamais ouvert mon coeur ni déclos mes cuisses à nul semblable expert, il me traite aujourd’hui en petite sœur car mon Seigneur s’est lassé de nos nuits et je reste trop innocente pour lui en inventer mille et une autres. Alors, sœur Rachel, si tu peux raviver le rameau de sa vigne, tailler la sève de son sarment, tu ne rencontreras ni concubine jalouse ni redoutable ennemie.

-    Musique ! Djamila est de ces femmes de tempérament que l’amour consume, un feu de joie. Son oeil pers témoigne de son origine thébaine. Djamila ? Harmonieux instrument qui répond à tous vents, autans ou aquilons, elle soupire d’une passion qui s’use et l’oublie comme on oublie les feuilles d’un automne trop précoce, les heurs, elle les inspire, les respire, les touche, les caresse, elle sympathise pour celui qui souffre mais plus encore à ces peines que personne ne comprend, aux chagrins ignorés. Sa ferveur est un acide qui brûle ses veines. Sa luxuriante chevelure d’ébène, sa peau de bronze, son regard d’ivoire et d’azur, sous ses paupières agitées, la condamnent à la soumission. A Venise elle plait moins que la blanche, à Grenade on ne pensait qu’à l’humilier !

Tambourins et luth se mirent à jouer des mélodies à la mode maqâm (mélodie dont la hauteur des notes n’est jamais fixée). Djamila se lança dans un ghina accompagnant les musiciens, suivant ou précédant leur jeu. La nawba (nouba, née en Andalousie) dura plus d’une bougie ! L’assemblée avertie suivit l’incantation, un musicien improvisa une tarab (contrepoint qui réplique à la chanteuse). Rachel se leva pour rejoindre Djamila et répondit par un kyal (forme de chant amoureux d’origine soufi et indienne). Les serviteurs s’allièrent au choeur des femmes.

-    C’est mon El Andalous, la Vandalicia, terre des Vandales, Momoh ! L’amour courtois ! Notre Calife, lui-même, distingué poète, organisait des fêtes éblouissantes en son Eden grenadin. Sous les étoiles les ménestrels nous jouaient « le Collier de la Colombe », Momoh ! Un oasis de fontaines, d’ombrages et de vergers. Ma liberté était alors si grande qu’elle ne m’appartenait plus. 

 

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Pour Momoh, homme du nord, la surprise fut saisissante. Le vin qu’on servit lui fit oublier sa retenue. Etait-ce donc là ces horribles envahisseurs qui massacrèrent les Chrétiens de Constantinople, violaient les veuves et sodomisaient leurs fils ? Ces Maures que Ferdinand rejetait à la mer et que les Ottomans asservissaient ? Et quelle subtile synchronie entre ces Juives, celle d’Egypte et celle de Venise, deux voix s’accordant si bien à la mélodie et au touché des musiciens. Il aurait voulu en parler avec Jan van Eyck, unique Flamand qui, selon lui, aurait pu capturer cette atmosphère, la retenir, la peindre.

-    Ca ne marche pas toujours, mon ami, ce soir nous profitons d’une complicité, si l’on essaie encore demain, qui sait si le charme peut renaître. Rachel s’empoussière chez son père, figée par des images d’un passé qui la déchire. Djamila sait qu’elle ne pourra me suivre en Syrie, mes joueurs sentent la fin d’une période heureuse. Et toi Momoh, sans rien faire tu exhales la nostalgie d’un temps que tu n’as même pas connu ! Quel étrange Quatuor ?  

-    Le pire, Ibn Bajjah, nous ne sommes pas désespérés, mais voilà, l’avenir ne nous concerne plus, il nous indiffère.

-    Réjouissons nous du passé, tiens goûte ces fruits, ils existaient avant les livres, avant Aristote et Avicenne !

Ni Rachel ni Momoh ne rentrèrent Terra Maddalena cette nuit là. Les Gens du Livre communiaient en leurs élucubrations. Les jours qui suivirent Ibn Bajjah accompagna son ami et choisit lui-même les produits de ses magasins. Il lui fit découvrir ensuite des étoffes et des tissus provenant des ateliers d’état (tiraz) de Bagdad. Coton, lin, de Bassora, de Palestine ou de Transoxiane. Des mousselines… de Mossoul, des laines du Yémen. Le Syrien lui choisit des soies brochées (samit) et des tissus d’Andalousie décorés de motifs géométriques rouges et or, des velours de Bursa ornés des « quatre fleurs » ou de « lèvres de Bouddha ».  

- Momoh, j’aimerais que tu emmènes Djamila avec toi, ces tissus et ces étoffes je te les offre, je connais les traditions des Chrétiens, ils feront la vie dure aux Juifs mais on les laissera prospérer, dotée, elle pourra épouser un garçon de sa race, qu’importe s’il n’est plus très jeune, tu commerces avec eux et tu les entends bien, j’ai confiance en toi.

Et j’ai dans ma garde six Génois que j’ai sauvé du massacre de Constantinople, qu’on appelle aujourd’hui Istanbul. Eux non plus je ne puis les prendre avec moi, ruinés ils n’osent encore rentrer chez eux. En Syrie, on les traite en esclaves, à Gênes on les regarde en traîtres ou en lâches. Ce sont d’excellents soldats. Et j’ai compris que ton Duc embauchait des mercenaires, ils feraient route avec toi, tes chariots pourraient tenter coupeurs de bourses ou méchants escogriffes.

-    Me voilà caravanier, Maître Ibn Bajjah, je n’aurai jamais voyagé avec tant d’encombrements !

-    Et de trésors !

-    Je partirai dans deux jours, le temps de saluer mes amis. Mais Djamila ?

-    Djamila n’a pas le choix, elle le sait. Ma caraque vous conduira jusqu’à Chioggia.

 

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Un malheur aurait pu compromettre l’expédition. Alors que Momoh marchait seul sur la Riva degli Schiavoni, à hauteur du Palazzo ducale, des miliciens l’entourèrent brusquement et le compulsèrent dans un proche et sombre corridor. Sans avoir le temps de comprendre ou de réagir, il se retrouva enfermé dans un sinistre cachot. Le pauvre Flamand y passa une nuit d’angoisse et d’inquiétude. Le lendemain ses geôliers l’obligèrent à se dévêtir et lui firent subir la gène puis on l’emmena sale et presque nu devant un tribunal. Parmi ses « inquisiteurs » se trouvaient des prêtres encostumés et des dignitaires laïques.

-    Tu te fais passer pour un certain Hjeronimus van den Boogart, natif de Bruges et vassal du Burgonde ?

-    De quoi m’accuse-t-on ?

-    Nous t’accusons d’être un Hébraïque qui commerce sous une fausse identité.

L’interrogatoire ne progressait pas comme semblaient l’espérer ses juges, on le renvoya donc dans son cachot pour une seconde nuit. L’endroit était humide et envahi par des odeurs d’urines et d’excréments. Le gardien encercla ses chevilles. Parfois un rat et des insectes s’échappaient d’une paillasse putride. Ailleurs des prisonniers oubliés lançaient des messages incompréhensibles et désespérés.

Il se questionnait sur cette lamentable méprise, le Flamand prit conscience de sa faiblesse, de sa fragilité, il ne fréquentait que des étrangers. Quel Vénitien respectable pourrait-il invoquer ? Il se souvint du capitaine de l’officialité qui l’avait questionné lors de son premier voyage. Malheureusement l’homme avait été arrêté pour corruption et croupissait dans un cachot d’une forteresse voisine ! Les Danielli ? Est-ce prudent de les compromettre ? Quant aux amis juifs de son père il estima préférable de ne pas mentionner leurs noms. Etre accusé de dissimuler une origine israélite et n’avoir que des Hébraïques dans ces relations. Quelle ironie ! Il aurait presque pu en rire.  Le pharmacien de la Calle Bembo, peut-être ou  le sellier de Chioggia ?  Irait-on les chercher ? Le Seigneur Ibn Bajjah ? Epuisé il s’endormit. Une nuit de cauchemars et de fièvre. Au matin, un soldat le réveilla à coups de pieds. Le prisonnier se dressa sur sa couche et corrigea tant bien que mal son habillement ou ce qu’il en restait. Un geôlier le frappa au visage, sa plaie se rouvrit et elle saignait maintenant en abondance. Le capitaine l’emmena vers une fontaine où il put se rafraîchir.

- Putain, c’est vrai que t’as pas l’air d’un Juif avec ta tignasse. Allez, on y va, nos arbitres n’aiment pas qu’on les fasse attendre.

Ibn Bajjah fit une solennelle entrée dans la salle du tribunal.  Il portait une longue cape en laine (abayya) de couleur grise, l’habit ne découvrait que ses mains et ses pieds. Il avait coiffé son turban. Deux auxiliaires l’escortaient pareillement vêtus.

-    Abu Bakr Mohammed, fils d’Abu Abdallah Mohammed, né en la ville que les Espagnols appellent Saragosse, mais ma famille a longtemps prospéré à Grenade au pied de l’Al Hambra, je suis connu en votre respectable Sérénissime sous le nom d’Ibn Bajjah ou Avempace pour vous qui entendez le latin. Mon père a reçu ses droits de commerce du défunt Doge Francesco Forcari, droits que nous a confirmés son successeur l’Excellentissime Andrea Vendramin. O Respectés  Cadis, je témoigne sur vos Saints Livres, qui sont aussi partiellement ceux des Maures, je témoigne que l’homme ici présent et encadré par vos spadaccini est bien le fils de Hugo Van Den Boogart, cousin du Maître Guildien Jan van Eyck, Hjeronimus est par sa citoyenneté brugeoise vassal du Grand Duc d’Occident, présentement allié de votre Honorable République. Mes dires seront contestés à votre aise par les Seigneurs Lorenzo Ghilberti et Giorgione Castelfranco qui autrefois assistèrent au épousailles de celui qu’on accuse aujourd’hui d’usurpation d’identité et que vous avez cruellement courbatu après l’avoir mis en plan!

 

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Les magistrats se consultèrent en secret. On libéra le prisonnier sans forme de procès. Momoh avait subi la poire d’angoisse et le tourment. L’écrou signé d’une main tremblante, il sortit affaibli des immondes cellules de l’orgueilleuse Sérénissime. Ibn Bajjah fit soutenir l’infortuné par ses serviteurs qui le ramenèrent en son palais. Djamila et Rachel  prirent immédiatement soin de lui. Momoh se laissa faire.

- Le malheur guette et il se trouve toujours une âme providentielle pour me sauver.

Ce triste incident réveillait d’anciennes douleurs.

- Dois-je en fin payer mes lâches « omissions », escient ce que je n’ai point osé entreprendre ?

Le Brugeois redevient le gentil Chrétien d’autrefois, celui qui se sentait coupable même s’il ignore quelle faute il a pu commettre. Momoh caressa la médaille de Marguerite qu’il portait autour de son cou. In hoc signo vinces. Ibn Bajjah ordonna qu’on achève les préparatifs de départ, des journaliers chargèrent les marchandises emballées avec attention pour une si longue expédition.

 

A Chioggia une nouvelle surprise attendait Momoh. Piero Danielli patientait sur le quai d’où il observait le prudent accostage.

-    Je t’amène un passager supplémentaire !

Momoh s’inquiétait de l’importance de son convoi. Deux chars tractés par d’énormes boeufs achetés à Mestre, six Génois à face de carême, une Djamila hystérique et finalement, ultime souci, ce cadet Danielli qu’on voulait voir déguerpi en l’envoyant chez un cousin d’Anvers se former à la taille des pierres et au ciselage des ors. Le Flamand aurait encore voulu des chiens mais on ne lui proposa que des barbets juste capables d’effrayer un moineau. Il accepta poliment la chenille (braque de taille moyenne) que Rachel lui offrit.

-       Ce briquet ne sera pas un combattant, au mieux un gardien.    

-    Une gardienne, Azza est une douce femelle et puis elle tiendra compagnie à Djamila.

Momoh embrassa ses amis. Rachel se tenait entre son père et Ibn Bajjah.

- Un dernier cadeau, tu planteras ces oignons dans ton jardin et tu te souviendras de moi, qu’Allah te protège, mon frère.

Le train s’ébranla péniblement. Momoh se retourna souvent. Les Génois chevauchaient d’élégantes juments hongroises, cadeau de leur généreux protecteur. Ces soldats portaient tuniques brunes et bonnets noirs, aucun signe ne les distingue. Sur le coté ils tenaient leur cimeterre fraîchement émoulue, l’arme des Maures, qu’ils avaient adoptée sachant combien elle terroriserait de velléitaires agresseurs. Ces hommes se faisaient déjà une mauvaise bile, à moins de cent lieues de leur patrie. Impossible cependant d’y revenir en vaincus et bourses plates. Ils s’étaient battus plus que des diables à Constantinople, pour finir « esclaves » des Ottomans, indignes d’une rançon ! Eux encore avaient eu la chance d’être « achetés » par ce noble commerçant de Grenade. Combien de leurs compagnons crevotaient dans les prisons de Troie ou de Smyrne ? Momoh leur avait dessiné l’itinéraire et s’était même saigné d’un vague « cours de géopolitique », enfin en l’état connu avant leur départ. Il esquissa une carte sommaire avec les frontières présumées du Royaume de France, celles des Duchés de Bourgogne et Savoie et enfin celles plus lointaines de l’Empire germanique.

-    On se battra pour celui qui paie la plus belle solde !

-    Peut-être vaut-il mieux s’engager dans le camp du vainqueur, suggéra l’un deux. 

                               

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