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L.T.

P.S.: Il a fallu une semaine pour monter les échafaudages, un jour pour les faire disparaître. Hélas "ils" (?) ont oublié d'informer la compagnie qui s'occupe des stores (par-soleil), ces gens devront donc attendre notre retour pour les réinstaller. Du travail de nuls, quoi. Ah, ce matin voilà qu'un ouvrier vient réparer une fuite supposée dans notre salle de bain. L'affaire semble close, grâce à un large usage de silicone. N'ayant rien demandé nous subissons tout ça. 

De son côté Dulcinée me fatigue (rien qu'à la regarder s'activer). Certes il faut prévoir, préparer, penser, anticiper, ranger mais elle en fait, de tout ça, une priorité permanente (traduction: impossible de lui dire.... Pas maintenant, maintenant j'ai envie d'être tranquille). Je ne traine pas les pieds mais ces préparatifs m'ennuient. La seule vue des valises me décourage.

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Comme je l'indiquais hier les illustrations qui accompagnent l'édition présente des chapitres de mon "Momoh..." ne correspondent pas à celles de l'"édition originale". Cela me parait peu important. Incroyable cette quantité d'images disponibles ! À l'époque (2007) en me lançant dans la rédaction de cette histoire je me laissais volontiers "dévier" par la découverte d'une peinture, d'une enluminure, d'un dessin de cette époque. Gardons en tête qu'au Moyen-Âge ce n'était qu'une portion minoritaire de la population qui pouvait les observer (à l'exception des œuvres présentées dans les églises). On pourrait demander à des gens, se demander, quels seraient les dix, vingt images, qu'ils, elles retiendraient de leur époque ? Je suspecte même que l'idée de "retenir des images" amuserait la majorité des gens. Ridicule ! Pourquoi ? Tout simplement parce qu'on peut en tout temps retourner à des sources iconographiques (entre autres sources) en se servant des "moteurs de recherche" grâce à des mots-clefs. Le cloud remplace notre mémoire.

Ainsi, aujourd'hui, je cherchais à remettre la main (enfin l'œil) sur des représentations moyenâgeuses des bains publics à Paris au XVeme siècle ! Extraordinaire liberté des mœurs !

Le seul "fait" (?) de comparer des époques est désormais obsolète, un truc qui amuse les vieux, des scientifiques et des étudiants égarés. Ça me fatigue d'apparaître ringard, non pas que je souhaite trop défendre les générations qui nous précédèrent (ici, celles du Moyenage) mais ce putain de merde de chiant de XXIeme siècle est si arrogant, condescendant envers le total de notre histoire et envers les civilisations antérieures. Certes il subsiste et subsistera des chercheurs, des amateurs du passé mais "le gros des troupes" marche vers l'avenir, avenir qui non pas "passe par" mais dépend de ces nouvelles technologies. En 2007, en commençant mon "Momoh..." ce qui m'enchantait c'était la transmission verticale des savoirs, de l'expérience.

Un vieux ne vaut plus rien nos temps-ci. Bien évidemment il sauve encore une "valeur affective", ultime "lettre de crédit" , ah qu'il est gentil ce vieux, cette vieille.... Je ne pleure pas, les vieux ont ce qu'ils méritent, je le répète souvent à une dame que je rencontre parfois le dimanche après ma si bonne messe. Ne critiquons pas "la jeunesse d'aujourd'hui", nous l'avons faite... et sans oublier que notre temps fut beaucoup et surtout honteux. On se fendait le crâne sur les champs de bataille au Moyen-Âge, en amateur, presque, rien à voir avec les horreurs du Vingtième Siècle. 

 "Major  e  longinquo reverentia"

 

Momoh a 14 ans, pour la première fois il accompagne en voyage son père, Hugo van den Boogart, marchand de son état,  1440 (mai-juin-juillet).

 

Il fallut à Hugo un grand talent, de l’adresse et de fins artifices pour persuader Berthe, son épouse, de le laisser emmener leur précieux Momoh. Femme de tête et généreuse en moult points, cette maîtresse de maison avait soutenu la rude ascension et finalement la réussite de son commerçant de mari. Si ces bourgeois s’étaient fait un nom et un honnête capital, la patronne s’accrochait plus à ses solides racines rurales et arrageoises que Saint Etienne à ses flèches. 

- Paris ! Trois mois! Il n'a que quatorze ans not’e gamin, « ils » vont m’l’abîmer ton « Wallon » ! 

L'adolescent paraît énergique, en bonne santé et il obéit au doigt et à l'oeil de son père adoptif.

- Et si vous croisez la peste ? Des voyageurs arrivés d’Autriche racontent qu’à Vienne elle fait des ravages. Et si des brigands attaquent tes marchandises. Vous dormirez dans des auberges sales, pleines de poux et de punaises ! Je sais, gros porc, que tu l'entraîneras chez des femmes de mauvaise vie où d’avides insectes lui suceront le fluide et s’établiront durablement en son duvet.

Il l'écouta s'épuiser en vaines paroles.

- Tu ne vas pas le laisser sa vie entière peinturlurer pour un Guildien ici ou là ? Faut qu'il sache à quoi l’est bon ! Je te le ramènerai sain et sauf !

- Dans trois mois, lança-t-elle en capitulant.

Elle pleurait. Momoh la consola.

- Et toi ? Si impatient de m'abandonner, c'est bien les hommes, s'étouffa la brave mère.

- Tu le dis congrûment, ma Berthe, Momoh sera un homme dans quatre ans ! Et puis on descend vers Paris, j’éviterai les Suisses qui se querellent ces temps-ci du coté de Zurich. Vienne ? Vienne c’est à plus de 150 lieues, alors ta peste !

- Et à Paris ? Si les Armagnacs suivent le jeune roi, ils voudront se venger du Bon qu’a vendu la Pucelle aux Perfides.

- Ton Bon Philippe vient de signer un traité avec ce Charles le Septième. Alors ! Ces gens ne vont pas continuer à s’estourbir de génération en génération. Personne ne se souvient plus qu’a commencé !  

Selon ses habitudes Hugo van den Boogart partait léger, deux mules, le plus simplement, mules qu'il chevauchait en alternance. Et ses meilleurs chiens l'escortaient. De la race des bergers, d'excellents marcheurs toujours alertes et contents.  Sur place, marché fait, il achetait un solide chariot pour y charger ses achats et les ramener chez lui. Durant dix ans il avait expérimenté le troc livrant des soies, des laines et mêmes des oeuvres que lui confiaient des guildiens angoissés par le fisc. Peintures jamais payées qu’un commanditaire malheureux ou présomptueux voulait oublier, parfois des estampes récupérées dans des ateliers moins connus de la région. Lassé de traîner ce fourbi, le marchand s’en tenait proprement à son commerce de teintures. Mais, soigneux de nature, il ne se contentait pas d'acheter des pigments divers, des épices, des herbes et des terres rares pour les mélanges de sa clientèle, il fouillait, tendait l'oreille n'hésitant pas à débourser des sommes conséquentes pour acquérir une carte géographique ou un instrument d’astronomie. Lors d'une expédition en Bavière il avait ainsi trouvé une "perspective cavalière" réalisée par un géographe de Zurich. A son retour, en passant par Dijon, il l'avait offerte à Jean sans Peur lors d’une réception ouverte au popolo grasso. En échange, le Seigneur lui permit de commercer avec les Français à l’Ouest et le Saint Empire à l’Est. Une prochaine fois il tomba, par identique hasard, sur un extraordinaire ouvrage précieusement fignolé, ouvrage qui s'empoussiérait dans l'armoire d'un monastère : "Le banquet des sophistes". Un moine avait du succomber à la gourmande et pécheresse fantaisie de traduire cet étrange manuscrit. L'Abbé s’en débarrassa avec soulagement car on entrait en carême et sa seule lecture pouvait faire saliver plus d’un cloîtrier. 

Les quatre solides mules se mirent en piste. Les deux chiens aboyèrent. Momoh faillit oublier de se retourner et de lancer un ultime baiser à sa mère. Jeanne, Charlotte et Marie, ses aînées, pleuraient de jalousie. Coiffée d'un petit béguin, Claire, la quatrième, applaudissait en poursuivant l’équipage un bout de chemin.

- Dominus vobiscum. N’oublie pas de me ramener un cadeau, Momoh !

Ce moment, les deux voyageurs l'avaient attendu, chacun à sa manière. Pour Momoh les quatre années d'apprentissage chez son oncle Johann avaient été une patiente épreuve. Surtout après qu’on ait découvert qu'il distinguait si mal les couleurs. Heureusement les deux suivantes, chez Maître Van Eyck, éveillèrent son imagination. Jan van Eyck créait ses propres oeuvres. L'artiste sut conforter l' « aveugle des arcs-en-ciel » privilégiant un apprentissage des perspectives et la technique de la caricature. Et puis il avait joui de ces journées intimes, dessinant Marguerite van Eyck en des attitudes parfois sensuelles ou intrépides. Le modèle avait eu la prudence d’un ange gardien et la hardiesse d’une muse. La veille de leur départ, le garçon était venu lui présenter son salut.

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-    Ce n’est qu’un au revoir, pas encore un congé, Momoh, ne grandis pas trop vite, les hommes deviennent stupides et orgueilleux en vieillissant. Homo homini lupus.

Elle saisit le visage de l’adolescent entre ses mains fraîches et déposa un rapide baisé sur ses lèvres.

-    Reviens-moi ! Je t’attendrai le soir en priant Saint Jean, le petit frère de Jésus. Garde cette médaille sur ton cœur, in hoc signo vinces. Ktema eis aei (Tu vaincras par ce signe. Un trésor, un bien pour toujours).

« Ta superbe face me fait mille fois pleurer, ton cœur est comme de la glace. Tel un remède je serai sitôt vivant par un baiser », Carmina Burana, Dies, Nox et omnia.  

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Papa Hugo choyait ses filles, leur manifestait une chaude affection et une complaisance qui irritaient souvent maman Berthe. Mais à ses yeux de vieux male, ces femelles restaient des piailleuses juste bonnes à marier.

-    Tes filles se prennent pour des aristocrates !

-    Et alors, ma Berthe, les Gens de la Haute apprendront à gérer leurs biens ! Nos filles sauront tenir leurs registres en journée et leur goupillon médianoche. Mens agitat molem ! (L’esprit meut la masse).

Peu importe que Momoh soit incapable de différencier la gamme des indigos, des azurs, des jaunes, jaune de Perse, jaune de chrome, jaune de Hansa, jaune de cobalt, jaune de zinc, jaune de bouton d'or, jaune de baryum, jaune de safran, jaune quercitron... son père y voyait un signe du destin. Pizziole le Vénérable, alchimiste réputé, lui avait déclamé d’un air pompeux:

- Natura non facit saltus, qui sait s'il n’orra mieux qu'un musicien ou si ses muqueuses nasales n’équipollent point celles du rattus musquus ou celles du canis domesticus ?

Le sage effectua diverses expériences usant de noirs végétaux et de sombres minéraux, noir de vigne, noir de campêche, noir de fumée et de suie, noir de vase, noir de fer, noir de manganèse, noir de Prusse, terre de Cassel, bitume de Judée. L’archaïque scientifique présentait de minuscules sachets au gamin, successivement, puis revenait par surprise au premier, au cinquième, le distrayant en jouant avec la fouine qui lui tenait compagnie. L'éphèbe mémorisait chaque odeur et différenciait une échelle de gris sur seize degrés. Il poursuivit l'examen en lui soumettant des rouges, vermillon et cinabe, minium, rouge de cadmium, des terres rares de Provence, du rouge de Pouzzoles,… L’érudit s’amusa ensuite à agiter différentes clochettes. 

-    Ton gamin te sera d'une aide précieuse ! Par contre ses pavillons et canaux auditifs sont à considérer  des plus ordinaires. L’œil d’un niais et le flair du goupil. Une fois la narine apprivoisée ! Petit, sais-tu ce que la fouine doit au hêtre ?

-    Et le hêtre à la fouine ? Oui mon Vénérable !

-    Chafouin, va !

Hugo lui transmettrait les acquis de son expérience. Johann avait « débourré » l'enfant, lui enseignant la discipline et l'austérité, Van Eyck l’avait initié au charme de la curiosité, à l’inquisition du regard. Son vader, lui  apprendrait simplement à survivre.

Les deux mules de "recharge" ne transportaient que deux outres d'eau, des vêtements et un peu de grain.

- Nous n'avalerons que 5 à 10 lieues par étape, une lieue égale 2000 toises et il faut 6 pieds pour une toise (une lieue = 3,9 km). En avant pour Meulebeke! Yahoo les mules! Dans trois jours, Momoh, ton cul sera aussi tanné que le mien.

Après vingt années à croiser l'Europe, le marchand s'était construit de sérieuses et durables amitiés, en particulier chez les prêteurs d'origine hébraïque. Ces banquiers lui accordaient des crédits qu'il remboursait lorsque d’itinérants acheteurs, par eux garantis, débarquaient en Flandre, Hugo avançait alors l'argent nécessaire à leurs transactions. Aussi ne transportait-il qu'une modeste bourse dissimulée entre ses jambes. Les bandits prenaient l'or quand ils en trouvaient ou s'emparaient des fourrures, des fermaux, des bottes, parfois des mules.

- S'ils sont plus de trois, tu ne résistes pas. Sinon...

Il saisit sa javeline et la brandit sous le nez du garçon. Une fine et méchante pointe de fer coiffait le bout de cette lance de fragile apparence.

- Tu ne t'en sers jamais pour ferrailler, elle se briserait, non, tu piquepouilles rapidement, tu pares, tu dégages et tu repiquepouilles, l'attaquant est confondu. Tchac, tchac, tchac ! Les chiens impressionnent aussi l'ennemi et veillent sur tes mules durant ton sommeil. Pas d'inquiétude, demain nous côtoierons de fiables compagnons. Courtrai est un centre commercial qui génère de vifs échanges et attire les nombreux commerçants du landerneau.

Maintenant tu vas me compter une lieue, vas-y, une toise c'est quatre pas de ta mule !

Il voulait que son fils reste un moment silencieux, Hugo avait besoin de réfléchir. Le silence est l’ami des excursionnistes. Cet homme d'affaire anticipait mentalement ses actions. Un besoin viscéral de prévoir l’éventail des situations qu’il pourrait encontrer.

 

Meulebeke. L'auberge des Eperons d'Or.

- En matinée nous passerons chez les moines de Sainte-Marie-des-Mines, nous observerons leur atelier d’enluminures, ensuite on se mobilisera, sept lieues nous séparent de Courtrai, nous y serons rendu à la nuit tombante. Bien ! Chaque jour je lui enseignerai dix mots inconnus, dix en françois, dix en allemand et dix en italien. C'est beaucoup ? On les répétera à haute voix. Quarante journées, quatre cents mots en trois langues ! Bon début.

Hugo palpa ses bourses.

- Thalers, Gelds, Ducats, Florins, je lui montrerai comment différencier les écus, il saura jauger leur valeur. Piles et trousseaux n'auront plus de secret. D'une caresse du pouce et de l’index il en appréciera la frappe et le blason du répondant.

A midi ils s'arrêtèrent en bord de route. Maman Berthe leur avait préparé une goûteuse mangeaille.

- En marche, tu ne bois que de l'eau, à l'étape chacun peut se saouler. N'oublie jamais de t'assurer du bon état des sabots de ta métisse. Si un chien boite tu le charges sans délai sur ta mule de rechange. Ces mammifères sont plus que des gardiens de nuit, ils sont nos compagnons, créatures du Ciel à droits égaux. Lorsque je voyage en solitaire on se parle souvent.

Si le métier te convient tu reprendras mon commerce. Ta mère et moi nous vieillirons dans notre maison, voisine d’icelle mes parents et où s’est installé mon frère, là où j’ai grandi, mais tu pourras vivre et fonder ta famille chez nous, nous ménagerons l’espace. Le reste de ma fortune j’en dote tes sœurs. Travail et expérience acquise t’enrichiront, pas moi. Souviens toi de Matthieu (25/14-30), tu auras ton "talent", à toi de le faire fructifier. La légende est plus curieuse qu’en Luc improvise (19/11-27), il n’y met pas trois serviteurs mais carrément dix, du vrai capitalisme. Pourtant, vois-tu ce n’est pas ce talent qui m’importe, fils, mais celui des Anciens, le talanton, le plateau de la justice, cette balance entre le désir et la volonté. L'héritage, j'suis contre, titres de noblesse, cassettes d'or, terres et fermages que les familles collectionnent par seul droit qu't’es fils de ton auteur ! Les ducs ont absorbé la Flandre, l’Artois,… en épousant nos Très Nobles Damoiselles, dans deux ou trois générations leurs bâtards disloqueront cet empire du milieu, ejusdem farinae.

Le père tira sa miséricorde de sous son gilet, il prit le pain et coupa deux grosses tranches du boulanc qu’il serrait fort contre son bedon.

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A l'auberge des Eperons d'Or le tenancier les accueillit avec empressement. Un commis boutonneux conduisit les bêtes à l'écurie.

- Suis-le, veille que ce petit maréchal bichonne la litière et leur serve du grain pas pourri ! Toi, tu m’les brosses. Zan, suis Momoh. Ekin, tu restes avec moi!

Les deux chiens dressèrent l'oreille et obéirent. La femme du patron lui servit une fraîche pinte (0,93 litre) de bière, une bière qu'on brassait matines chez les moines, juste derrière l’imposante demeure van den Beer.

-    Soupe de courge et bouilli, ça vous ira ?

-    O sancta simplicitas !

Momoh étrilla les mules en compagnie du larbin. Il le fit ainsi que son père lui avait montré, en rassurant la monture, en la flattant.

- T'en as d'la chance de voyager ! Qu'est-ce qui fait ton patron ?

- C'n'est pas mon Maître, c'est mon paternel !

- Et vous allez où ?

- Jusqu'à Courtrai, après j'sais pas.

Hugo lui avait fait prudente leçon, inutile de trop parler même à d'honnêtes gens.

- Qu'est-c'qui chiade ton Vieux ?

- Il achète des herbes pour les peintres et les pharmaciens, des teintures pour les tissus, un tas de trucs qui puent et qui faut mélanger !

- Tes tiens sont cossus ?

- Riche ! T'as déjà vu des nantis pérégriner sur des mules ? Hein les métisses ?

Ils rirent un bon coup sans se poser de questions sur la diversité de leur destin.

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 La tenancière logea ses hotes en sa meilleure carrée. Ils firent une toilette sommaire de leur visage et des pieds dans une ample cuvette de grès qu’on avait rempli d’eau  chaude. On servait le repas dans la salle principale de l'auberge, un local important en forme de vaisseau et garni d’une cheminée pyramidale qui s’élançait jusqu’à la panne faîtière. Sous le toit, de chaque coté de la croupe, deux lucarnes permettaient d’aérer le restaurant. La soupe fumait. Hugo sortit sa miséricorde de son surcot et trancha le pain contre son ventre.

- Un jour ce sera ton tour de tailler la miche et je te donnerai cette lame que j’ai de mon vader-à-moi, un homme juste sauf qu’il ne riait jamais. Il répétait que la justice passe avant l’amour et la raison condamne l’émotion. Parait que le poignard a cisaillé la gorge d’un brigand. 

Un jeune couple de patriciens fit une soudaine entrée. L'homme portait un surcot à manches élancées et une coiffe en forme de capuchon long, doublé de fourrure. La dame détacha le fermail de son manteau avant de remonter précieusement sa guimpe. L’assemblée découvrit alors son visage de gros bébé giflu (joufflu, XIVe). Elle était vêtue d'une jupe ample en tissu léger.  

- Tiretaine, murmura Hugo, des faux rupins, Momoh !

L'homme voulait une chambre.

- Qui dort dîne rétorqua le patron !

- Combien pour le gîte et les couverts, questionna l'homme en ôtant son aumusse, révélant une coiffure en bol, distinctive de son rang.

Il régla prestement le dû, jetant les pièces sur le comptoir. Le couple disparut à l'étage.

 

Panses pleines, père et fils sortirent pour s'assurer du bon état de leurs montures. Zan les accueillit joyeusement et se jeta sur l'os bien garni qu'on lui avait sauvé. Tranquillisés, les voyageurs rentrèrent se coucher. Un unique grand lit. Pour la première fois de sa vie Momoh vit son papa tout nu! Certes il l’apercevait parfois se lavant près du canal mais toujours couvert de ses doublets. Chez eux jamais adulte ne se débarrassait de son dessous en présence des enfants. Ekin bondit sur la couche et s’étendit aux pieds de son maistre.

- Tu vois, il reconnaît la musique ce coquinet. Chez les Grecs de l'Antiquité les mires se servaient de chiens pour calmer les articulations douloureuses. Moi j'anticipe, mon Ekin y trouve son bonheur !

Hugo souffrait de la goutte. Avant leur départ sa femme avait fait la leçon à Momoh, que son père ne boive pas trop, qu'il ne s'empiffre pas de cochonnaille,…  P'is si la crise sort, il faut installer le pied sur un coussin sans le couvrir. Tu le forces à avaler ces médecines, un sachet, trois fois par jour, oh, il essayera d’y échapper, tu le forces, hein, ton père est têtu ! Hein ! Colchide, Belladone, Apis, Ledum palustre et Berbéris. 

- Ta moeder t'a expliqué, hein ? C'est une brave femme, la pauvre, elle doit chialer en soufflant sa dernière bougie ! Ta maman est née pour se faire du souci.

Momoh s'étonna de la tendresse de son père. Un homme d'ordinaire plus secret sous une composition manifestement chaleureuse et conviviale.

- Momoh, tu sais, je ne mens jamais, ou alors par omission. Tu sais ce qu'est l'omission ? Simple, ce que tu n’avoues pas spontanément. Un apothicaire me questionne pour savoir si mes feuilles de chlorophylle, d'anthocyanes ou de garance ont pris de l'humidité je l’informe vraiment. Si ta mère enquête sur mes galipettes parisiennes j’en oublie deux ou trois ! Tu verras, demain à Courtrai je te mènerai chez un de mes Israélites. Il me remettra une cassette garnie de colliers et d’agrafes finement ciselés que nous livrerons à Lille. Les Confréries ne laissent plus les Juifs franchir l’enceinte des villes sans les accabler de taxes. La Bourgeoisie se méfie des Schmoutz, pourtant ceux-ci leur prêtent des Golgotha d'or et d’argent, putain de bordel ! Eh bien tu verras, ce Bartolomeo ne me fera rien signer, il a confiance. C'est cela le vrai commerce, petit, la crédulité, la truste des compagnons d’arme, chacun y gagne son bénéfice. Les malins font de la fumée mais jamais bon feu. Quand un produit passe de mode ou si d’ailleurs on l’échange moins cher, alors tu t'adaptes, tu oublies ce qui a fait ta fortune hier encore. Tu ajustes ta spallière et tu restes fidèle à tes alliés. 

L'adolescent s'endormit en remerciant maman Berthe. Ses  fesses brûlaient mais la crème de cantharis lui sauverait la peau du cul. Au milieu de la nuit on entendit des cris, une querelle. Momoh se dressa et aperçut son père qui tenait sa courte lance dressée vers le plafond. Des gens s’engueulaient dans le corridor.

- Dors, la dispute ne nous concerne pas ! Si le chien ne bouge pas, tu ne bouges pas ! Laisse pisser le mérinos, ces faides et raccouplements (raccoupler) regardent la Noblesse. Divorce et cocufiage ruinent le commerçant. Dixi !

Momoh se rendormit, Hugo veilla une heure sa javeline à la main.

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Ils se levèrent avant l'aurore. Hugo portait sa vieille jaquette à manches tailladées, son fils une houppelande qui avait appartenue à son oncle Johann. En route le marchand entreprit d’expliquer le négoce à son fils.

- Tu ne vaux rien pour les couleurs, qui sait peut-être tirera-t-on profit de ton odorat.

Tes soeurs recevront une dot joliment garnie, j'ai mis de coté ce qu'il faut. Toi tu reprendras mon affaire si ça te dit. Alors… j’achète et je revends…

Il lui démontra ensuite le calcul des prix. Vingt pour cent de profit, les frais, les impôts, les taxes, les commissions. Le calcul est vite fait.

- Les impôts ?

- Ah ! Oui, en bref, mon gars, les Notables de Bruges prennent connaissance de ce que la Cour des Comptes (Bruxelles ou Lille selon les époques) doit payer à notre Duc, chaque ville prend sa part du fardeau. Heureusement les édiles comprennent nos difficultés, l'ensablement de notre pauvre Zwin, la chute du lin, la hausse des laines anglaises… Prochaine étape, ton parrain Paulus et les Confréries répartissent les charges fiscales selon la richesse ou le méchef (malheur) des contribuables. Bien sûr c'est toujours l'occasion de puissants mensonges, de jalouses contestations et de violentes chicanes mais après moult arrangements un consensus s’impose, le Brugeois est chiant mais pragmatique. En temps de paix le marchand s’en sort gagnant.

En plus je dois acquitter mes droits, directement à la prévôté ducale car j'achète ma marchandise à l'étranger. Hors des Flandres, en France ou en Germanie, il me faut encore payer une redevance (tonlieu) pour négocier librement. Une licence se marchande et son octroi dépend des tensions qui énervent nos Seigneurs. Il faut savoir changer de route et de fournisseurs quand les cieux se gâtent et que les chevaliers mettent le pied à l’étrier. Nul ne sait jamais à l'avance. Ces gensses se disputent pour un rien. 

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Arrivés à Courtrai, ils trouvèrent sans peine la demeure de Bartolomeo, sise rue du Clos aux Juifs. Les mules furent logées chez un voisin qui possédait une écurie. Leurs amis servirent un excellent et copieux repas. La maîtresse de maison avait préparé une quiche avec d'un coté de beaux morceaux de cochon et de l'autre un ragoût de mouton. C'est ainsi que cuisinaient les Israélites, par cordialité envers leurs invités chrétiens. Le porc est séparé du mouton par une épaisse bande de pâte, dans un plat unique! Cette communauté évite la viande de goret, celle-ci ressemble à la chair humaine. Le diable n'a rien à faire dans cette coutume ancestrale. On leur présenta encore un fatras d’oie longtemps gâché dans un jus d’hydromel et de sauge. Après ce repas confraternel le joaillier prit Hugo à part lui faisant miroiter ce qu'il comptait lui confier. Des pierres précieuses de taille fine. L'artisan avait suivi sa formation à Venise et Parme. Il dominait l'art de la fragmentation, de l'ébrutage et du polissage des facettes en leurs obliques, transfigurant ainsi un octaèdre naturel en un bijou sophistiqué et coûteux. C'était là son occupation secrète, celle qui l'enrichissait. Pour sa clientèle ordinaire il apparaissait sous le modeste tablier d’un habile et utile verrier. A de rares occasions Bartolomeo acceptait une commande pour un vitrail d'église ou pour la chapelle d'une seigneuriale demeure. 

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- Demain une délégation se rend à Lille, à la Cour des Comptes. Vous poursuivrez ces magistrats, la chevauchée se fera de paisible concert.

Momoh s'en alla brosser les mules et s'assurer qu'elles reçoivent leur picotin, que leur litière soit bien faite. Les deux chiens le suivirent. A son retour il rejoignit son père et Bartolomeo qui discutaient à l'atelier. Rien de comparable avec celui de son oncle Johann.

Un vrai capharnaüm !

                - Vous travaillez seul, Maître Bartolomeo ?

- Ada prétend que je suis jaloux de mon savoir. Enfin elle dit vrai, je me méfie des concurrents au sein de ma communauté. Nous avons nos Confréries (juives) mais elles restent secrètes. Silla et sa maman viennent parfois me donner un coup de main lorsqu'il faut dresser le châssis d'un vitrail. Pour la mise en place je me sers de poulies, de chapes que je moufle à fin d’alléger peines et poids, si nécessaire je loue deux ou trois journaliers. Mathématiques, physique et géométrie me permettent d'économiser un apprenti maladroit, un peu d'huile de coude et beaucoup d’énervement! Travailler en solitaire m'inspire. La taille des pierres précieuses me permet de subsister mais j'aime le vitrail. Un art unique où la lumière construit elle-même son oeuvre selon son volume, ses prismes, les phénomènes météorologiques, une froide aurore, un plein soleil à son zénith, des saisons, les acteurs jouent leur rôle, à son heure privilégiée. Ton ouvrage ne cesse jamais de respirer. Et que tu sois noble ou manant il t’est donné le droit égal de l’observer, de loin ou de près. 

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 Le Juif lui fit toucher des pièces de verre blanc ou teint dans la masse. Il y avait là une ébauche, des morceaux sertis dans un treillis de plomb.

-    Tu vois là ce noir, je vais en faire une légère grisaille à la cuisson que les rayons puissent transpercer. Le ton "chair", ce corps de vot'e Jésus empalé par les Romains, je l'obtiens avec ma sanguine que j'applique sur du verre blanc et une tombée de cendre. Le jaune d'argent je le mets sur la face externe pour lui rendre de blonds cheveux d’européen, pour le glauque (vert)….

  

Momoh comprenait que l’art du vitrail exige un savoir de chimiste en plus de la géométrie et des calculs de résistances des matériaux, il fallait marier le rouge profond et le bleu chatoyant, lier le plomb, le verre, le zinc et que l’ensemble tienne droit, qu’il résiste au vent, à la pluie et aux ans.

- Il y a chez le peintre verrier un peu de l’architecte, de l’alchimiste et du physicien. Le plus difficile reste de concevoir un vitrail qui puisse être admiré par l’humble croyant.

- Te fatigue pas l'ami, il ne distingue rien, les nuances et lui !

- Aveugle des couleurs ? Quelle misère, pauvre garçon, misère qui te forcera à explorer des chemins peu ordinaires. En plus avec ta tignasse rouge ! Mais Homère n’était-il pas aveugle, Moïse, Virgile avaient un cheveu sur la langue, tu les z'imazines ? Tiens Moïse qui se fasse en redescendant de la montagne avec ses ardoises zous le bras. Crac, il z'énerve et fait liquider trois mille de nos frères, tout za pour un veau d'or, une belle pièce n’en doutons pas ! (Exode, 30 :30-35)

- Mais..., Momoh se retint in extremis.

- Mais, mais, mais comment fais-ze moi qui ne zuis pas chrétien ?  C'est za qui te tracaze,  hein ? Tiens, mes clients et généreux donateurs de l'église Saint-Gilles sont des membres d'une vénérable Confrérie, ils me demandent de figurer leur doyen en marge d'un saint, une commande présentée par des vignerons. Il me fallait trouver un prétexte pour figurer un cellérier, alors j’ai imaginé le caviste tirant d’un tonneau ce vin de messe que vos rabbins utilisent pour leurs cérémonies anthropophages!

- Allez, va nous zerzer du bois…

-   Je suis inquiet Hugo, des cousins d’Espagne nous parlent de persécutions, on chasse le Maure et on casse le Juif, à Prague on nous enferme !

- Tant que nos villes flamandes restent autonomes, ainsi qu’elles le sont dans le Saint Empire, ta communauté pourra survivre, le danger peut venir d’un pouvoir centralisé, puissant et forcé de tenir compte de ses impérialistes Corporations. Un jour vos « demeures » ne seront plus secrètes.

- Yakin ! Espérons-le.

- Boaz !    

Ils rirent quand même gentiment de ces cheveux sur la langue. Hugo s’interrogeait parfois, n’aurait-il pas du trouver une métier de sédentaire, se lever avec le soleil, voir ses enfants grandir, ouvrir son atelier.

- Nos solitudes se ressemblent, Hugo, ne regrette rien, moi je rêve de voyages, de Florence, de Venise, toi tu t’ennuies de soirées en famille !         

Bartolomeo et son ami abandonnèrent la manufacture et s'essayèrent près de l’âtre pour se raconter des histoires du passé. Ayant épuisé l’inventaire de leurs aventures ils échangèrent quelques propos sur les affaires du monde. Un chat vint s’installer sur les genoux d’Hugo qui le caressa avec tendresse.

-    Ton garçon est tout frisé, cette tignasse rouge, de qui l'a-t-il héritée ?

Van den Boogart lui confia le secret.

-    Je ne sais pas, mais son père doit tenir bon sang et sa maman pourrait être issue de blanches cuisses, l’innocente n’aura pas su protéger son abricot. La crédule soignée, le maraudeur s’est enfui du verger avant qu’un papa courroucé ne l’expulse du Paradis.

Quand mon frère a découvert que le petiot ne comprend rien à l’arc-en-ciel, j'ai décidé de le prendre avec moi, on verra s'il a le sens des affaires ! Je brûle un cierge par semaine à Nicolas de Myre, mon saint patron. Le gamin a le nez fin et une mémoire peu commune. Tiens en chemin je lui enseigne dix mots par jour, en françois, en germain et en italien. Aujourd'hui je l'ai interrogé sur la liste apprise hier, il a retenu ! Pour moi ce fils « tombé du beffroi » c’est ma chance, tu sais, traverser nos pays, la nuque de ta monture pour horizon, ça n'est plus enfiévrant à mon age, parler aux chiens, un moment ! Ils répliquent de pareille façon, mes gentils et serviles troubadours, wouaf, wouaf en branlant la queue !

L'adolescent réapparut soudain, follement exalté, perdant son peu de souffle et lâchant ses bûches.

- Papa Hugo, papa Hugo, si tu voyais ces grandioses palefrois !

- Ah ! C'est qu'on prépare la sortie de nos Ediles, ces Messieurs veulent impressionner les Lillois ! Tu les verras demain, mieux tu seras du cortège. Courtrai ce n'est pas rien, tiens Momoh, sais-tu l'épisode des Eperons d'Or ? Ton oncle devrait t’enseigner la mythologie des Flandres et ne pas vous ennuyer avec ces antiques légendes grecques et chrétiennes.

Bartolomeo se fit un plaisir de lui raconter cette glorieuse bataille. La pièce n'était éclairée que par le foyer. Un peu en retrait Ada et Silla, femme et fille du joaillier, tendaient l'oreille. Elles avaient écouté cent fois le fabuleux récit mais Bartolomeo avait ce don d'y persiller savoureux et piquants détails et les variantes paraissaient aussi multiples que déconcertantes. La vérité historique ne l'intéressait pas, il privilégiait les "à-côté", les anecdotes originales, parfois il les inventait.

-    Tu penses, Momoh, 50'000 Français, bon y'avait des archers italiens avec eux, les cavaliers d'Artois, des lèche-culs, un condottiere lombard et ses piétons. En face, « chez nous », ... 20'000 bouseux, tu te rends compte, rien que 20'000 Klauwaerts du parti de la Griffe, des soldats habillés léger qui connaissaient mieux que personne la plaine de Groeninghe, de braves gaillards soutenus par les Brabançonnais et des Namurois apparus en soudain renfort. Ils ont laissés les attaquants s’enliser dans les marécages, ces balourds pataugeaient! Ah ! La « Bel » débandade ! 500 éperons, pas moins, tu parles d'un butin de guerre, putain de guerre ! Bon il a eu sa revanche plus tard le Roitelet et les belligérants finiront par négocier. Cinq cents éperons d'or, Momoh ! Un zoli veau d’or, hum ? 

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 Meulebeke, Courtrai, Lille…

-    Vader, l’autre jour tu m’as dit avoir grandi dans la maison de l’Oncle Johann…

-    Qui est l’icelle où vécurent nos parents.

-    Et la bâtisse où nous demeurons aujourd’hui ?

-    Ah ! Une de ces batteries de famille. Elle appartenait à l’oncle lointain de ta maman Berthe, le radin vivait là avec sa femme. Un malheur ayant fait que leur fille meure d’une brusque fièvre, il n’y avait plus que ma Berthe et sa sœur Lutje en ayants droit et légitimes héritières. Penses-tu, ce porc-épic massacrant a préféré céder le bien au couvent de la Quitterie. Pour enquiquiner ses proches, sûrement ! A la mort du pingre, l’Abbesse ne savait pas quoi faire de cette baraque en délabrement, mon père l’a rachetée à un prix d’honnête Chrétien. Il a fallu d’importants travaux, l’oncle n’ayant jamais sacrifié le moindre geld pour son entretien. Mais n’en cause jamais en présence de ta mère, cette antique dispute lui tourne encore la caillette. Quand nous y avons aménagé… tu n’imaginerais jamais les antiquités que ta maman et moi y avons dénichées !

En route, pour passer leur temps Hugo inventait des rebus et des devinettes.

- Mon premier est aussi une racine malodorante, mon deuxième n’est pas lui, mon troisième une mule qui marche, mon quatrième est un vent mauvais, mon cinquième est la ville d’un grand bourrin, mon tout est un passage où notre char n’entre pas. Alors ?

-    Mère Michèle, mère Michèle…

-    Ta langue au chat, mais t’as pas pris cinq pas de ta mule pour réfléchir,…

Ou alors chacun à son tour se lançait dans un calcul mental.

-    1000 x 28 : 5 – 2814 + 14 : 400 = le nombre de branches de ce chandelier (Menorah) qu’Ada a déposé sur la table avant notre repas.

On était loin des leçons de Johann. Hugo aurait pu épater son fils en traitant de métaphysique, de poésie ou éventuellement de religion. Le marchand préférait dévoiler un visage écaché et banal sous un air bonace sans tortueux remous. Et puis pour cette marche « initiatique » Hugo abandonnait le premier rôle aux paysages, aux personnages que son fils découvrait. A lui de faire son jugement, moi je ne compte pas. Les six années d’apprentissage avaient modelé l’adolescent. Le gamin joyeux et espiègle s’effaçait pour toujours. Le père regrettait cette métaplasie, considérant que la vie des adultes n’offrait qu’ennui sous le couvercle étouffant d’une divine comédie, de l’intelligence et du paraître.

-    N’oublie pas la Genèse, Momoh, le travail est une punition, accomplis ton pensum avec joie et dans l’humilité qui n’est pas à confondre avec la modestie. L’ambition est légitime, mon père aurait dit qu’elle passe derrière la justice mais avant l’amour et la fraternité, c’est faux, essaie d’être heureux avec ce que tu as. Le surplus, tu le partages ainsi que nous l’a appris Saint Martin. Job est venu au monde les fesses à l’air, nu, moi aussi, toi aussi. Et, ironie du Ciel, n’est-ce pas dans ce simple appareil que l’espèce humaine se perpétue ? Sol lucet omnibus.

Ah ! On arrive, tout le monde descend !

A Lille les Boogart s'installèrent pour deux nuits dans une rue paisible située derrière la Bourse, à trois pas de la place de Rihan. En fin de journée et avant le crépuscule, père et fils se promenaient aux abords de la Citadelle et le long du jardin des Dondaines. En soirée Hugo visita le cousin de Bartolomeo et lui remit la cassette de pierres taillées. Leurs hotes les retinrent pour le dîner, hôtes et visiteurs partageant ce qu’ils savaient des réformes politiques et économiques. Le lendemain, bien avant que les cloches de l'église Saint Maurice sonnent midi, Hugo van den Boogart vint s'acquitter de la taxe de séjour auprès de la Sénéchaussée. A son habitude il offrit un tonnelet de vin de Moselle. Il n'avait pourtant nulle faveur à solliciter.

-    Mission accomplie ! 

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Ils firent ensuite une longue halte au marché central, à chaque étal Hugo découvrait à son kinder les défauts d’un tissu, la faiblesse d’un produit, la démarche finit par  agacer des vendeurs inquiets de voir leurs habitués lui tendre une oreille trop attentive. 

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Sur le chemin du retour les Flamands aperçurent une imposante demeure dont la façade avait été richement décorée. Sur la porte d'entrée l’architecte avait installé un cadran solaire. Des artisans de Nuremberg et d'Augsburg en répandaient une version « modernisée » plus baroque que celle des Anciens.

A l'étage un gros homme se pencha à la fenêtre et les interpella :

- Vous me cherchez ou vous cherchez des ennuis ?

- Non, Mon Bon Sieur, je fais voir à mon engeance cette magnifique horloge, saluant l’intelligence de nos lointains Ascendants et la maîtrise de nos contemporains.

- D'ou viens-tu l'estranger, ton accent m'arrache la feuille et me perce le tympan, de Gand, d’Anvers ?

Hugo avait bâti son monde et ses affaires sur sa bonhomie et sur une débordante curiosité, en veillant que nul ne les confonde avec une vulnérable candeur. L’épais bourgeois les fit monter. La façade principale donnait franchement sur la Grande Place.

- Maître Jean Wazemmes, drapier, veuf et père de quatre misérables et ennuyeuses filles à marier!

Ils s'installèrent dans une vaste pièce illuminée par une ardente cheminée encadrée de massives pierres. Aux murs, le propriétaire avait accroché de chatoyantes tapisseries, oeuvres d’habiles tisserands arrageois. Des scènes de chasse. D’élégantes dorures à la détrempe ornaient un miroir, un meuble rare tant on se méfie de ce reflet de soi, de son Double (âme). Naturellement Hugo analysa le cadre! Blanc de Troyes, colle de parchemin, huile de lin et l'artisan dépose ensuite la feuille d'or qu’il aura bruni avec sa délicate pierre d'agate. De l’excellent travail, ce Lillois avait non seulement de quoi mais encore un goût raffiné! Un archebanc faisait l'angle sur la gauche entre la cheminée et une des généreuses baies, baies que garnissait en leur sommet une rose de verres colorés, des teintes vives et joyeuses. Des accolades ornaient le siège où Hugo fut invité à prendre place. Wizemmes s’installa dans son faudesteuil. Le gamin ne se vit offrir qu'un vulgaire tabouret de cuisine !

- Marie, sers nous de cette mirabelle. Une mirabelle qui débarque droit de Dijon. Ah ! Si tout ce qui nous arrivait de Bourgogne avait pareille saveur !

Hugo lui raconta ce qu'il faisait de ses dix doigts, ses déplacements, son commerce et que lui aussi avait quatre filles à marier. Calé sur son strapontin Momoh reçut un plein verre de cet alcool subtilement fruité. Son père le laissa boire.

- Et toi, marchand de Bruges, tu te balades en ville au crépuscule sans craindre les brigands ?

- On ne peut que me prendre la vie qui appartient à Dieu, je ne porte jamais beaucoup d'argent sur moi.

- Lettres de crédit ? Le bourgeois comprit qu'il avait en face de lui un commerçant plus solide qu'il n'y paraissait au coup d’oeil. Et tu vas sur Paris ? Sait-on qui en est le maître ?

- Dans un jour ou deux, là je laisse mon train se reposer et puis j'ai des clients à voir. Paris ? Honni soit l’Anglais et les Bourguignons s’en sont démis, les Armagnacs… ?

- Et si…

Leur hôte se releva, força une porte qui donnait sur la gynécée et gueula qu’on serve un chapon barde au plus vite.

-    Et une buire d’hydromel.

L’homme remplit le luminaire et se rassit en poussant son pet.

-      Pet du soir, pet de putois !

Entre gens d’une identique profession, ces choses se sentent. Le drapier avait une production en souffrance, à Lutèce un vendeur expérimenté liquiderait cette draperie avec une marge confortable.  Chacun joua serré, sur les prix, les frais de transports, le partage du bénéfice et des risques. On manipula ferme l’abaque (calculette primitive), notant l’essentiel sur sa cédule en mettant la main pour empêcher l’opposite d’espionner !  Mais sur le fond la confiance régnait. Ils firent un passage au magasin, là où l'on rangeait les draps de lin. Hugo savait ce qu'offraient les Anglais du coté de Calais, les ateliers de Gand, ceux de Bâle ou d’Aix-la-Chapelle.

- Bien, tu fournis le char et moi les quatre mules. Je te paie en avance car notre chemin de retour passe par le sud. Sur cette lettre le juif Baruch, demeurant place de la Bourse, te versera ton dû dans les dix jours.

De son coté, pour montrer qu'il respectait aussi les usages, le Lillois lui signa un blanc-seing qu’Hugo pourrait compléter à sa guise et s’en servir de justificatif si les douaniers l’ennuyaient!  

- Depuis que les Anglais et les Bourguignons ont déguerpi, on ne sait plus qui tient le haut du pavé ! Les Armagnacs sont des puritains qui méprisent le commerce. A mon avis la Hanse garde la main sur les marchés de Paris.

Il sortit son poinçon de jurande, fit couler un peu de cire. On conclut en chaleureuses embrassades.

Momoh titubait! Guignant à la porte, les filles du bourgeois se moquaient de lui.

-    Deux de mes laquais vont vous tenir compagnie jusqu'à ton auberge, la nuit les chats sont gris ! Prudence. Ah ! Ton petit a fait une découverte. Repasse par ici avant de le marier, une alliance avec un solide patron, rien de plus intelligent pour soigner nos entreprises, Cher Confrère !

La marche fit grand bien au jeune prévaricateur. Sa mère l'avait pourtant averti : « Qui trop vide le pichet, déborde son feuillet ». Là le téméraire s'était fait piéger comme le gamin qu’il ne voulait plus être ! Des images défilaient dans sa tête, fugaces et vertigineuses. Il voyait l'immense table de chêne avec ce globe céleste où l'artiste avait représenté l'univers et les étoiles connues des astrologues. Et cette terrifiante tête d'ours en ivoire, posée sur la cheminée ! Le jeu des flammes semblait lui donner vie. Arrivés dans leur chambre, Hugo dévêtit son fils et le pencha sur la bassine.

- Vomis !

Il lui fit ensuite engloutir une cruche d'eau fraîche. Compatissant et heureux à la fois, Hugo se réjouissait de voir son fils entrer au jardin des délices… même par le seuil des commodités !

Paris ! 85 lieues (330 km) et une dizaine de jours au petit trot…

De Lille à Paris leur progression fut ralentie par cette charge engourdie de draperies. Soucieux de leur sécurité, ils joignirent de pareils convoyeurs en marche pour la mégapole françoise. Le trajet croisa peu d’encombres. Un essieu brisé, un passage gobelet, un gué profond. A mi-étape la caravane découragea, de rudes coups féris, une poignée de téméraires affamés. Une racaille de soldats démobilisés qui voulait se payer restor sur la nuque de cochons de capitalistes. Nos pacifiques itinérants brandirent leurs lances et gueulèrent à l'unisson. Ces hyènes désespérées préférèrent attendre une proie plus facile à dégorger. Mais le pénible venait d’un ciel de mai en avance sur la saison, l’astre solaire tapait dur sur ces nomades commerçants, pas l’ombre d’un cirrus, d’un cumulus ou d’un nimbus. La poudre du chemin enrobait les chars, les bêtes et leurs guides. Parfois une roue se prenait dans une méchante fondrière. Si l’un secourait son devancier ce n’était pas tant par charité chrétienne mais parce que l’espace manquait pour le déborder.  Les mules traînaient leur fardeau. 

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Enfin Paris !

Le convoi fit son entrée porte Saint-Denis et là chacun se dissipa sans trop de politesse, pressé de retrouver sa liberté. Hugo se souvenait vaguement de l'itinéraire à suivre mais il préféra louer un guide et sa carriole, histoire d'éviter des quartiers mal fréquentés. Il fallait d'abord trouver un endroit sérieusement paré, y entreposer leur marchandise, une hôtellerie convenable et bonnement centrée et enfin se décrasser de leur amas de poussière. Depuis peu, des panneaux affichaient le nom des rues empruntées. Le guide leur apprit qu'on venait d'en publier un "indicateur officiel".

-    Ouaie, mais c'est qu'pour ces gensses de la prévôté.

Paris semblait trop vide. D'une peste l'autre la ville avait perdu la moitié de ces habitants (275'000 en 1350 et 140'000 en 1435). Les Lutéciens ? Ne sachant plus quel prince louer, n'en vouaient aucun !

- Paris est une catin qui se paie chère, lança le carrioleur ! Parait qu'un Charles Septième du nom logerait à l'Hôtel Saint-Pol, nos rois se méfient des Parisiens, si la Pucelle ne lui avait pas botté les fesses, on aurait encore l’Anglais et le Burgonde sur les reins. Enfin ils valaient mieux que ces couillons d’Armagnacs.

Et mes Bons Seigneurs d'où-c'qu'vous débarquez ?

- De Flandre où les Bourguignons ponctionnent encore nos revenus et nos récoltes, l’ami !

Hugo n'avait rien contre les Ducs d’Occident, Philippe le Bon confirmait ses qualités d’excellent organisateur et de diplomate peu tenté par les rangements guerriers. Mais avec leur rocailleux accent du Nord ne valait-il pas mieux susciter une forme de sympathie, fut-elle teintée d’hypocrisie ? Cracher dans la soupe peut vous sauver la mise ! L’expérience s’acquiert par l’erreur ou par une confiance mal placée. Le plus niais des mercantis doit prendre des risques s’il veut engranger un bénéfice, Hugo considérait simplement qu’il avait le choix de ses inquiétudes et de ses misères. Et puis n’avait-il pas promis à son épouse de lui ramener entier son petiot !

-    Y’a le danger, le hasard et des bagarres qui ne valent pas les coups qu’on y prend. Le danger, tu fais face avec ton courage, ni plus ni moins, le hasard, tu l’analyses en mettant de coté superstitions et orgueils. Même chose en ton foyer conjugal, fiston, ne l’ouvre que pour sortir une bonne nouvelle. Il y a parfois du bon sens à refuser une bataille. Un gagnant fait un vain cul !

Momoh comprenait l'essentiel de ce qu’il entendait. Il avait assimilé plus de deux cents mots à ce jour, en quatre langues, bien au-delà de l’objectif. Parfois son père lui faisait une traduction sommaire.

- Tiens, clochettes, le carillon, appeelkens qu'on dit chez nous !

- C'est le quadrillion de la Tour Saint-Jacques, mes pérégrins !

Leur guide les conduisit à l'Hôtellerie de la Rue de Rennes. Ils louèrent deux chambres au premier étage. Une brigade de journaliers transporta les ballots dans une des pièces jumelles. L’écurie était spacieuse et proprement maintenue. Les chiens escortaient les tâcherons faisant l’aller-retour, aboyant à tous escients.

- Pas de meilleure vigie que nos bergers !

Zan et Ekin avaient achevé leur journée à l'arrière du chariot. Hugo les épargnait. Les quatre mules auraient le temps de récupérer.

- Nous n'avons réalisé qu'un p’tit tiers de notre expédition, mon garçon. On se lave et on se remet en piste, j'ai à rencontrer notre banquier avant la nuit!

 

- Carrioleur, dis moi ton prix pour la quinzaine, nous avons à traverser Paris trois fois du quantième, cette prochaine semaine, de l'aube au crépuscule.

Rafraîchis, ils abandonnèrent mules, chiens et draps en lieu sûr et grimpèrent hardiment dans la voiture du loueur.

-    Place Mauber, l’ami, mais tu t'arrêteras d'abord en face de l'Hôtel des Noiers, rue…, rue…

-    Rue de la Calandre, je connoys mon généreux exotique !

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 Hugo abandonna Momoh à ses découvertes. Les habitations lui paraissaient ordinaires mais l'amplitude de la ville impressionnait. Ils croisèrent des litières, des "chariots branlants" (voitures suspendues, sorte de carrosse avant l'heure). Les rues étaient pavées sauf les plus larges, tapissées de terre. Le populaire se pressait, se chahutait, s’asticotait en grisollant, grommelant, beuglant, dans d’étouffants nuages de poudre.

Pour deux piastres ils traversèrent la Seine, sur une barge, à fin d’éviter la cohue du Petit et du Grand Pont.

-     Attends-nous !

En face de l'Hôtel des Noiers se trouvait un atelier de ferronnerie. Ils entrèrent dans la forge, la manufacture était diablement éclairée par un éclatant foyer près duquel deux gaillards martelaient une penture, frappant leur masse en alternance. Un solide bonhomme se retourna et les aperçut.

-    Hugo le Boogart ! God ! Quelle surprise !

-    Giorgius Florentus, le plus grand mécanicien du monde occidental !

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 Le géant abandonna l’enclume à son manoeuvre et entraîna ses visiteurs près d'un bassin où il se lava sommairement mains et visage.

-       Alors c'est là ton fils ?

Une femme apporta des gobelets et une buire de vin frais.

-    Un petit de la Loire, tu verras il pique un peu au début mais il se laisse faire. Puis, pas le choix, depuis qu’on interdit l’importation des vins étrangers. Fonder vos trains sur ces billons. Santé les Flamands ! Là c’est une grosse commande, depuis le retour du roi l’ouvrage ne manque pas, reste à faire payer le client. Triste à dire mais j’ai le sentiment que ce Charles veut en finir avec les Anglais.

-    Avant de s’en prendre à notre Bourguignon ?

-    Je ne sais pas, votre Duc est habile et plus robuste qu’un monarque. Paris se remet au travail. Le Roi a rénové un décret qui nous épargne la taxe apostolique ! Pas trop mal pour un début, pourquoi me plaindrais-je. Résistera-t-il au retour de ces putes d’Armagnac ? Et toi, tes affaires, comment se portent ton frère Johann et notre ami van Eyck ? Sais-tu, gamin, que je les ai côtoyés par ici lorsqu’ils jouaient les apprentis barbouilleurs.

-    Mon aîné se tasse, des fois je me demande s’il ne perd pas la mémoire. Van Eyck est au sommet de sa gloire, il s’est marié, sa femme Margot lui a pondu un fils.    

 

Finalement, après avoir évoqué le commun souvenir d’antiques gaillardises, pris des nouvelles d'ici et des Flandres, on aborda le sujet de la visite.

- Je te l'ai débusqué mais il m'a fallu y sacrifier de lourds écus !

Cet artisan puissamment charpenté souleva le couvercle d’un coffre et en sortit délicatement un sac de lin.  L'ouvrage était protégé par une enveloppe en peau de vache dûment frayée.

- "Les Riches Heures du Duc de Berry" et signé par les Frères de Limburg ! Le manuscrit n'est pas de première main, le Seigneur avait urgent besoin de pécune, l’aubaine quoi ! Tiens, ouvre, moi j’ai les mains mouillées.

Hugo commerçait, s'il traversait tant de pays en rencontrant parfois le danger, s’il croisait les guerres étrangères, contournait des pestes apocalyptiques, décourageait les brigands, il trouvait son bonheur dans ces livres rares. Avec les ans son carnet s’était garni d’adresses aussi surprenantes que celle de ce maréchal-ferrant.

-    Les artisans ne sont pas des ânes, lança le forgeron à un Momoh ébahi, à travers les ages nos régents ont appris la mécanique, la chimie et les mathématiques, j’sais lire, mon fils itou ! Je maîtrise la physique et la géométrie aussi bien que toi, l’alliage des matériaux en plus.

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Au retour de ses expéditions Hugo offrait ses trouvailles littéraires et scientifiques à son frère qui possédait aujourd’hui une bibliothèque aussi fournie que celle de bien des aristocrates. Le tatillon savait prendre soin du trésor familial.

- Mieux l'ami, et le trouver à Paris, quel défi ! Probablement oublié par un Bourguignon pressé de sauver ses billes. Un "Minnesang" d'Hartmann von Aue ! Toi tu entends le francique, moi j'ai consulté le chapelain de l'Abbaye de Poissy, c'est parait-il une des proches versions ! Chez nous cette musique n’a plus cours.

Si ça te chante j'ai encore là un exemplaire de cet écrivaillon de Chastellain, une "Recollection des merveilles advenues de mon temps", si tu me prends les trois on est quitte, je ne te devrais plus rien !

- Serre la, vieux maquignon!

On acheva une deuxième cruche de ce léger vin de la Loire avant de conclure en valeureuses poignées de mains.

- Je repasserai dans trois jours.

- Tu sais où me trouver l'Hugo ! Ouvre les yeux Momoh, Paris est une fête !

Place Mauber, la réunion fut d'un genre différent. Un individu âgé portant collier de prophète et amples habits d’alchimiste les conduisit péniblement à l'étage. Ici tout paraissait sombre. Les fenêtres garnies de barreaux ressemblaient aux lucarnes d’un cachot. Hugo sortit des documents qu'il cachait sous sa chemise. Le vieillard les consulta silencieusement, fit ses calculs alternant boulier et abaque, enfin il se tourna vers les visiteurs.

- Vous voulez la somme en une fois, demanda-t-il en patinant sa barbe d’incessantes caresses ?

- La moitié dès que possible, le reste en huitaine, si cela vous convient, Mon Sieur Branach.

- Vous stationnez rue de Rennes, me dites-vous? Je vous y ferais tenir cette provision dès demain midi, c'est plus sur. En livres, soles et deniers que tout fournisseur vous prendra de bon aloi, je vous en guéris.

Momoh n'avait pas ouvert la bouche. Il savait qu'ici on ne rit pas, qu’on ne s'embrasse pas, que l'on y traite affaire de la plus juste façon, bien que celle-ci ne soit point chrétienne.

- Pour le fur (intérêts)..., la peste, le départ des Anglais et de nos opulents Bourguignons, je crains que le remède...

- Je reste fidèle à ma parole, aequo animo, mon capitaliste, seul m'est apodictique le comptant. Mon commerce c'est d'acheter et de revendre, c'est là que je réalise mon bénéfice. Votre métier est de faire salade des heurs et malheurs de votre clientèle, normal que vous y trouviez profits.

- Celui qui est irréprochable fait ce qui est juste. S’il prête de l’argent c’est sans intérêt.  

- Qui agit ainsi ne faiblira jamais. (Psaume 15/2,5)

Le banquier Branach sourit et tendit prestement une vieille main osseuse, main qui s’en retourna nolens, volens, à sa chasse au mélophage et autre peoil (forme ancienne de pou).

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 Le lendemain ils s'offrirent une matinée de repos avant de se balader sur la place de Grève où des journaliers faisaient le piquet en attendant un éventuel employeur.

-    Tu vois, la Maison aux Piliers, en somme c'est leur Stadhuuse. Paris s’organise ainsi que nous le faisons mais en gigantesque, nous avons un Suzerain, le Bon Duc Philippe, les Francs ont un Sire, Charles Septième, le Bien Servi, mais la ville garde son indépendance. Enfin presque. Il faut savoir avec qui tu traites, si le Pouvoir se durcit, le vassal courbe l'échine, le bourgeois paie son vingtain, le rustique sa gabelle, si l’Absolu faiblit, la révolte gronde comme chez nos cousins Gantois ou autrefois en cette Principauté liégeoise ou ici à Lutèce, du temps d’Etienne Marcel il n’y a pas plus de cent ans. Quand ton Prince vit loin, les souris dansent et son chat avec. Paraît que le Roi est à Paris en cette fin de Mai ! Le pire vient quand leurs Grandeurs entrent en guerre, peu importe le prétexte, là c’est un tiers qu’ils exigent de ta fortune. Voila pourquoi nous supportons le joug du Bourguignon.

Le Ponant n’est pas belliqueux, certes une haine profonde le dérange depuis qu’ « ils » ont assassiné son parent. Il a bataillé pour saisir sa dépouille et l’ensevelir chrétiennement en sa capitale. C’est parce qu’il manie adroitement l’épée qu’on le nomme «Bon». Pour se venger de Charles, Philippe a livré cette salope de Pucelle aux Perfides. Mais voilà, leurs deux fils s’opposeront bientôt, plus sauvages que leurs géniteurs, Louis ne cesse de comploter et le petit Charles piaffe déjà en son Charolais. Momoh, je ne t’envie pas ta jeunesse.   

Hugo fit volontiers un détour par la Sorbonne (1257).

- Là, Momoh, lui expliqua son père, c'est l’Université, des sages y enseignent le quadrivium, la plénitude de la Connaissance du Monde.

- Ainsi qu’à Louvain (1425) ?

- Presque, les Parisiens ont deux siècles d'avance ! Ces facultés dispensent un savoir qui franchit les bornes romaines et dépasse les doctrines des Anciens, l’eschollier se spécialise suivant son projet: géomètre, architecte, médecin, avocat,… mais d’abord il complètera sa déterminence (Les sept piliers ou ruisseaux de la Sagesse).

Un Johan Huizinga y forge des orateurs et des gens de lois. Ce Johan est Brugeois, il a préféré la considération d’une Ecole réputée !

A Paris tu croiseras des Goliards, de jeunes intellectuels qui contestent le système, des forts en gueule, carmina burana, des « joculators », des jongleurs de mots qui ne craignent ni Diable ni Maître et nous inventent l’avenir.

« Je veux mourir à la taverne, là où les vins sont proches des lèvres de celui qui agonise, les anges descendront en priant Dieu de pardonner à ce bon buveur ».

«  Tes yeux brillent comme les rayons solaires, comme l’éclat de l’éclair donne la lumière aux ténèbres. Mandaliet, Mandaliet, mon amour ne vient pas. Que Dieu veuille, que les dieux veuillent ce qui est dans mon esprit : que de sa virginité j’ouvre enfin les chaînes ».« Circa mea pectora », Cours d’Amours. Carmina Burana.

Et puis c’est à Paris encore, avant la Sorbonne, que le fameux Abélard proposa ses audacieuses théories, un clerc plus intéressant que sa pitoyable légende. Les lectures de ce professeur, licentia docendi, finirent par attiser le courroux de ses contemporains, Guillaume de Champeau et Bernard de Clairvaux. Le premier ne manifestait que jalousie, le second, un moine pourtant cultivé, n’a rien compris aux raisons d’Abélard, il n’a pas su ouvrir le dialogue. A sa manière, ton oncle Johann dispense un enseignement comparable à celui d’Abélard, la logique, d’abord celle du langage, les mots sont faits pour signifier mais ils ne se fondent que sur le réel, enfin celle des chercheurs et scientifiques qui doivent se libérer d’un mysticisme religieux, le progrès et la foi se réuniront si Dieu le veut. Abélard fut castré mais Rome ne désavoua jamais ce philosophe qu’on enterra dans son monastère.

Son père lui parla ensuite de Thomas d'Aquin, de Roger Bacon, le Docteur admirable.

- Si je m'intéresse à la Connaissance, je n’en contiens qu'un petit rien. Les us et coutumes muent pareilles à la fourrure des chiens. Autrefois mon papa gagnait notre bel argent négociant laines et draps, maintenant Zeebrugge est paralysé, Anvers devient le centre de l'Univers, nous ne pouvons rien changer à cette aventure mais au moins tu perçois ton fatum. Je ne me fais pas de souci, ta route sera plus cahoteuse que fut mon chemin mais tu trouveras les embranchements. Quatre ans chez ton oncle Johann à jouer l’arpette (« Arbeiter ») alors que tu ne discernes rien à l’arc-en-ciel, deux ans chez Maître Van Eyck croquant portraits et perspectives au charbon à te noircir l’empan des matines aux vêpres, là tu dévoiles d'occultes horizons.  Quelques-uns seulement ont ta chance, souviens-t'en les jours sombres! Et tu peux demeurer bon Chrétien en t’énervant  « contre » le Ciel, le papa-de-là-haut s’en accommode mieux que des faiblesses de nos pasteurs.

« L’ordre du clergé tombe dans le mépris du laïque, la fiancée du Seigneur devient vénale, de dame… dame publique… (Sponsa Christi fit mercalis, generosa generalis) ».

Crains Dieu sept fois plus que tu me crains et moque-toi de ce qu’en dit Epicure.

En rentrant, ils découvrirent le chantier éblouissant de Notre-Dame.

- Dommage que tu ne puisses pas apprécier les couleurs de la façade !

A midi deux commis, aussi sombres que leur maître, vinrent livrer la somme arrangée la veille place Mauber.

- Vous ne recomptez pas ?

Hugo sort sa miséricorde et la plante sur la table où est posée la bourse d’argent.

- C’est simple, mes amis, s’il devait manquer un écu je viendrais la nuit vous chanfreiner la gorge où que vous dormiez. Et s’il devait en faillir deux, je vous amputerais d’abord les burettes ! Faut-il recalculer, Mes Sieurs ?

Après une légère collation, qu’ils prirent rue de la Boucherie, repas suivi d'une partie de jos, les deux marchands se firent conduire aux Halles, à Goulardi, impasse située au revers de la paroisse Saint Eustache. Là derrière ils croisèrent de nombreux marchands aux étals fort achalandés. On y achetait surtout des tissus, des étoffes, des outils et de la céramique. Hugo fit la tournée s'adressant tranquillement à l'un puis à l'autre.

- J'ai un plein chargement de draperie de Lille, huit cents toises de qualité, lin de Bonne Flandre et laine d'Angleterre, une dizaine de tapisseries d'Arras, commande impayée d'un Seigneur d’Artois, une affaire à l'emportée ou au détail, point ne doute qu’à Paris vous trouviez nobliaux en hâte d’acquérir ces trésors à prix d’ami, maintenant que le roi est en ville l’Aristocratie se soucie d’épater la galerie !

Personne ne semblait intéressé.

- Tu vois Momoh, ils savent que je n'ai pas le droit de tenir boutique, alors chacun avance sa pièce, c'est le jeu. La Hanse monopolise le pavé, ce puissant syndicat (« des marchands de l'eau ») impose ses règles, malheur aux fraudeurs ! En même temps cette Ligue fait la police. Rien ne lui échappe! Et avec leurs péniches ces matelots jettent leur grappin sur ce qui navigue de Paris à Rouen et jusqu'en Bourgogne!

 

- Si tu ne casses pas tes prix, personne ne prendra ta camelote, ricana un grossiste.

- Paris n'est pas le bout du monde, tant pis pour vous ! Certes, vos comptoirs sont lourdement garnis mais le choix reste minable, moi je vous propose de la variété celle où tu doubles tes marges!

Ils revinrent trois jours de suite, parfois avec un échantillon qu’ils donnaient à circuler. Depuis l’évacuation forcée des Anglais, les Parisiens manquaient de luxueux textiles, ils s’étaient habitués aux riches basins, lainages, bougrans, cotonnades moirées et soieries. Le Brugeois le savait et patientait. Entre temps ils firent la tournée des herboristeries qui s'alignent en face de l'Hôpital des Quinze-Vingts. N'était-ce point là leur vrai métier ?

-    Momoh, inspire, ferme les yeux, mémorise et distingue, nous verrons si not'e Bon Dieu a compensé ton malheureux handicap !

Chlorophylles, anthocyanes, racines multiformes des rivages méditerranéens, alizarine, lycopènes,...

Ils achetaient de faibles contenances pour ne pas inquiéter de soupçonneux apothicaires et s'assurer ainsi le juste prix. L’apprenti commençait à s'y retrouver. La quiddité consistant à refuser des herbes moisies ou celles séchées hâtivement. Un ligotage trop serré suffisait à chancir le cœur d’une botte, une combinaison hétérogène dénaturait le moindre faisceau, une coupure grossière appauvrissait l’essence originale, une huile frelatée avec empressement s’enfiellerait au retour.

Leur longanime conducteur rangeait patiemment les colis et les fioles sous les sièges de sa carriole. Jour après jour ce brave homme s’initiait, l’air de rien, au singulier négoce de ses clients. Il leur suggérait ainsi des  adresses inconnues. En quelques instants une violente averse transforma la poussiéreuse chaussée du Petit Chastelet en un méchant bourbier, chacun s’enfonçait, bousculait son quidam pour ne pas tomber, les chevaux s’énervaient, la clientèle se réfugiait vers le haut du pavé, les commissions cachées sous son pourpoint. L’orage fit quand même du bien, les piétons respiraient sans plus embouteiller leurs naseaux. Et puis la tête trouvait sa paix, l’orage noyait une heure ou deux les soucis du commun mortel.    

En soirée, le ciel s’étant découvert, les visiteurs se risquèrent à la Foire de Saint-Antoine (actuelle Foire du Trône, fondée en 957). Une surprise pour ce néophyte qui s’émerveilla des cracheurs de feu, des montreurs d'ours, des dresseurs de singes, des avaleurs de sabres, et s’étourdit devant une danseuse gitane qui lui lançait, crut-il, d’affriolantes œillades tandis que ses musiciens  accéléraient la cadence.

- Patience petit, lança son père en le bourrant gentiment de l’épaule. Je te mènerai voir les petites «dames» de Paris mais d'abord faut qu'on achève la gravité de notre chagrin (travail). Pour l’instant « tenere gupilum auribus » telle est ma devise (retenir le renard par les oreilles), le péché peut attendre. Mais je comprends ta démangeaison et cette mignonne Egyptienne savait tournoyer, j’en ai frisé l’entêtement (vertige).

Le matin suivant, un marchand des halles se décida finalement et nos brugeois liquidèrent en un lot cette encombrante marchandise.

-    Moi la draperie, c'est pas mon métier, conclut Hugo, content de ne plus avoir cette épine dans l’orteil.

-    A bon vin point d’enseigne, si tu repasses une de ces quatre lunes, fais moi signe l’étranger.

-    Ab imo pectore, promis !

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 Voilà déjà une grosse semaine que père et fils déambulent dans Paris. Leurs flacons d’huiles rares et leurs ballots d'herbes s'accumulent maintenant dans la pièce de l'hôtellerie. Un chien s'y tient en permanence, heureusement plantes séchées et liquides visqueux n'excitent la convoitise d’aucuns voleurs. Qu'en feraient-ils ? Ce deuxième dimanche les Flamands allèrent à la messe en l’église Saint-Séverin, pédibus et traversant un Grand Pont engorgé par la populace qui se moque du repos qu’impose le clergé. Tandis qu'il rêvassait en observant du coté des femmes, le jeune croyant entendit le prêtre du haut de sa chaire qui semblait pointer son doigt sur lui seulement.

 "Elisez un lieu secret et solitaire, devant un bel autel ou une belle image, et illec prenez place et vous y arrêtez sans aller ça et là, ayez la tête droite, ayez aussi continuellement votre regard sur votre livre ou au visage de l'image, sans regarder homme ou femme, peinture ou autre chose, et sans papelardie ou fiction, ayez le coeur au ciel et adorez de tout votre coeur dans un sentiment de noble piété".

 

Le lendemain, après avoir rondement mené leurs ultimes achats, le mentor entraîna son protégé aux bains publics de la rue de la Sacalie.

- "Li baings chauds, bienvenue messires. Entrez. Vos bains vous attendent. Ils sont chauds-t-à-point, sans excès".

L’étonnement consterna l’adolescent. Jamais il n'aurait pu imaginer pareille liberté de moeurs. L'eau fumait dans de rondes cuves de bois. L'endroit, Hugo le savait, avait valable réputation, le patron, Guillaume Lorris, la garantit.

«  De graillons suspects ou de morpions agaçants

                     Nos eaux sont affranchies

                            J’en fais le sèrement

                                                                  Vous aurez en confiance le derme blanchi »

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 Le matin c'est la pratique des lève-tôt, celle des petites gens du popolo minuto et des boutiquiers, plus tard viennent les bourgeois et dans la journée c'est le tour des artisans. On peut choisir ses herbes parfumées, il en coûte quatre deniers de plus. Certains en profitent pour se faire raser, masser ou épiler. Lorris refuse l'entrée aux enticheuses mais il a son propre personnel. Ses servantes sont diligentes, ses valets serviables et des barbiers experts manipulent leur lancette sans peler la couenne de leur clientèle. Et comme tous ceux de France et de Navarre, les bains sont mixtes! Personne ne s'en offusque. Jeunes et vieux, gras et laids, on y décrasse son monde.

Les deux trempent dans la même bassine. Une grosse femme vient leur frotter le dos.

-    Le samedi, fils, c'est le jour des étudiants. Escholliers et jouvencelles dansent au son des tambourins. Chacun s'ébat en riant et chantant. Le patron laisse faire ne veillant qu'à sauver la morale ! Sous roche l’anguille frétille, sous mousse on se trousse. Ni vu ni connu. Pas tenu, pas cocu !

Ils se firent servir une collation qu’une donzelle posa sur une planche en travers de la cuve. Une large portion de fromage persillé accompagnée d'un pain de campagne, l’en-cas bien arrosé d’un cidre pétillant. Une servante s'en vint dorloter l’abondante tignasse du jeune homme qui en rougit de plaisir.

- Y’a pas de mal à se laisser faire. Nous reste du pain sur la planche, eh ! Eh ! Mange fiston ! Tu saisis ce que j’entends par « omission » ? Te voila bientôt aussi coupable que moi, avec tes regards obliques, n’est-ce pas délicieux ? Fils je ne t’enseigne pas le mal, je t’apprends le plaisir. Quand j’ai épousé ta mère, la brunette était pucelle ce qui gage son sérieux, on est d’accord, il m’a fallu dévergonder (vergogne) la damoiselle qui criait « maman » quand on la couche et qu’j’lui dégrafais son corsage, petit à petit la chatte a pris goût à ma trompette peu curieuse de savoir chez quelle Jeanne j’avais appris la musique. Plus chiant de débourrer une vierge qu’une jeune mule ! Momoh, samedi tu reviendras par toi seul. Nul péril en la demeure. Il est temps que tu débouches ta gourde, que ton verjus ne tourne pas au vinaigre, tu guigneras la pratique ça te fera la main et chauffera le gland ! L’onanisme n’est qu’un pis-aller. Y’a pas offense divine à galvauder une pelouse et à la défriser sous l’écume ! Un de mes amis lyonnais, marchand de son état mais poète à ses heures, a écrit:

Suyvre la sensualité

C'est toute bestiale vie;

Vivre en plus grand dignité

Par rayson d'avoir envie;

Concupiscence ennemye

Des vertus tout accomplir veult,

De toy l'âme a seignorie:

Résister contre elle peut.

(Complainte du marchand lyonnais  François Garin,

 adressée à son fils, 1460)

...il a composé ces lignes pour son fils, ce que je ne sais faire. Il le mettait en garde contre les dangers qui guettent les jeunes gens : « la danse, à laquelle plusieurs maulx se peuvent forger pour l'ardent désir de jeunesse; les joutes et autres sports violents, qu'il faut laisser aux nobles, professionnels de la guerre; l'amour-passion, qui peut entraîner la mort; la femme bavarde, qui trahit tous les secrets; la dérision et la diffamation, qui se retournent contre leur auteur ». Ici tu trouveras francs et joyeux complices qui te montreront comment trouver plaisir en esquivant un fatal amour. Le conseil est à prendre ou à laisser, fiston, le mieux pour un niaiseux qui ne connaît que la pratique du poignet, le mieux c’est de t’essorer le bourdon avant d'entreprendre une renommée qui sait jouer du pipeau. Ainsi tu profiteras sans empressement ni nervosité de l’inédite entreprise. 

Le père avait achevé son discours. Il ramena la conversation sur un sujet plus sérieux.

- Momoh, nous avons une mission à accomplir. Je ne t'en ai jamais parlé auparavant car c'est un secret. Chaque fois que je viens à Paris j'essaie de rencontrer le cadet van Eyck. Je le fais à la demande de Jan et Marguerite.

- Jan et Marguerite ont un frère ?

- Lambert s'est enfui de Maastricht il y a longtemps, presque quinze ans. Un talent précoce, le gaillard aurait pu devenir un guildien réputé. Mais voilà sa santé est fragile, je veux dire que c'est un artiste qui voit le monde avec un œil vierge, dans sa tête le sang bouillonne. Il n’est pas construit d’une ordinaire façon. Cet homme perçoit des choses qui nous échappent, hélas il ne peut créer que dans la douleur et la passion, rares ceux qui aujourd’hui pourraient juger ses œuvres. D’ailleurs personne ne lui commande rien. Il crève misère. Jan s’inquiète et tente de le soutenir financièrement. Lambert reste un garçon fier qu’on ne peut aisément aider et comprendre. Certains prétendent que sa raison s’est défaite. Je ne le crois pas. Tu vois Momoh, on en revient à ce mystère, la souffrance engendre-t-elle le génie ? Fallait-il que notre Jésus soit humilié et torturé pour que s’accomplisse la parole divine. Fils, je ne sais pas !  Sauf que là, Epicure s'est planté.

 

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 C’est ainsi qu’ils se rendirent le jour suivant dans l’un des quartiers primitifs de Lutèce, pas loin de Saint-Ouen. Le garçon fut surpris lorsque la voiture se gara devant une modeste église parfaitement associée à son voisinage. Le porche franchi ils s’orientèrent vers la sacristie qui obstruait le bras gauche du transept. De là un passage rejoignait la cure de cette discrète et somnolente paroisse. Une sœur laie fit patienter les intrus dans une chambrette qui sentait le pain rassis. Un long moment s’écoula avant qu’une nonne apparaisse. Cette régulière n’avait rien d’une moniale sinon l’habit. Une face aimable et sans age sur six pieds d’abondantes chairs. La religieuse manifesta une joie spontanée et sincère en reconnaissant Hugo Van den Boogart.

- Maître Hugo !

- Chère Abbesse Saint Victor, voilà mon héritier, c’est une première pour ce garçon, n’est-il pas temps qu’il découvre la Grand’Ville ?

- Et ses rues à sens interdit, insinua la pieuse et géante femme ! Que Saint Anselme et mon Saint Victor te bénissent mon enfant. Tu pécheras, féal de ton genre, ne serait-ce qu’en suivant bêtement ton père, mais ne traite jamais ces femmes en cheptel méprisable, elles t’ouvriront leur ventre mais ne te vendront pas leur âme. On doit les aimer.   

Momoh rougit imaginant que l’abbesse ait pu les deviner prenant leur bain la veille, rue de la Sacalie.

-    Nous vous avons apporté des étoffes lilloises, du lin de sérieuse qualité. Et puis je vous prie de recevoir cette grêle poche, des écus pour vos compassions.

C’était une cérémonie traditionnelle, manière convenable de ne pas aborder trop tôt le sujet de la visite. La chapelaine eut un geste de gratitude suivi d’un bref soupir puis elle se lança:

-    Oui, Lambert, notre pauvre Lambert. Il a passé  l’hiver à l’infirmerie, toujours ses poumons,  l’absinthe n’arrange rien. Il a disparu brusquement en février. Craignait-il notre carême ?

-    Son frère me charge de vous remettre cinquante livres. Savez-vous où nous pourrions le trouver ?

-    Lambert n’a plus de domicile fixe. Il a vécu  parfois chez une fille, rue Saint-Blaise ou Impasse Galandre. Que vous raconter de plus ? Lors de son dernier séjour il nous a peint un chemin de croix, l’avez-vous aperçu en entrant ? Non ! Venez !

Elle les ramena vers le cœur de l’église.

-    Nous avons hésité, notre aumônier m’a convaincue du réalisme de cette audacieuse composition. Vous savez, il a réalisé l’ensemble en deux mois, deux tableaux par semaine ! Les fidèles n’en finissent pas de tourner le long des bas-côtés. Depuis l’installation de cette « passion » le rosaire fait son comble. Ad majorem Dei gloriam.

-    Amen. 

Ils firent eux aussi le tour de l’édifice remontant les allées latérales. Les quatorze « bois » représentent le désespoir de Jésus à l’agonie. Hugo eut le sentiment que Lambert se figurait lui-même à travers le Sacrifié. Plus étonnant, les saints et les apôtres lui apparurent singulièrement proches. Il reconnut les acteurs d’un drame fort ancien, à l’exception de Ponce Pilate qui, lui, semblait immature et vide de consistance.

-    Etrange, n’est-ce pas, les personnages sont d’une provocante sobriété mais chaque visage exprime une insondable douleur.

-    Il a travaillé ici, dans votre couvent ?

-    Non, nous lui avions installé un modeste atelier dans la cave de l’hospice Sainte-Geneviève. Le prieur lui a déniché des peintures, des bois, des pinceaux. Lambert est un artiste, un génie qui a perdu sa voie, il aurait pu devenir aussi célèbre que son frère. Si vous aviez vu avec quelle spontanéité il peignait ses planches ! Percevait-il une urgence ? Spiritus ubi vult spirat (l’esprit souffle où il veut).

-    Jan et sa sœur Marguerite seront ébahis (bâiller) mais heureux lorsqu’au retour nous leur conterons cette Passion du Christ.

-    Deo Gratias.

-    Amen.

Le carrioleur les attendait en face de la chapelle, insultant un charbonnier qui livrait des briquettes.

-    Ah ! Mes clients, tu vois imbécile, je dégage ton passage, pas besoin d’en faire une purée de pois chiches ! Nicodème, trou du cul, gourdiflot.

-    Enculé de Berrichon.

-    Niguedouille, ganachon…

-    Bon, b’en ça va l’ami, il a saisi l’injure, allez, tu nous emmènes rue Saint Blaise.

-    Non mais, faut pas croire, ces Savoyards débarquent à Paris et se croient permis de chanter pouille, gnasse, t’es aussi noir dedans qu’dehors ! On y va mes Bourgeois, on se meut… Saint-Blaise ? Bougre, chez les lutainpèmes, les reinettes de la galipette ?

-    Pas authentiquement, non, je cherche un vieil ami, la bonne sœur nous a soufflé qu’il pourrait s’être réfugié dans une de ces Abbayes-des-s’offrent-a-tous.

-    Yahoo ! Yahoo ! Fulgurant, remue-toi l’croupion, allez, j’vous emmène droit à l’Auberge du Pince-cul, la ministre en charge connoyt ses cagnasses, c’est elle qui leur purge l’entrecuisse lors d’embarras. Yahoo ! Mon gros.

-    Pas b’soin de lui arracher le cul à ton bourrin, j’aime pas qu’on frappe les bêtes. Cette carne désossée c’est ton gagne-pain, tartignole.

L’adolescent avait suivi l’échange sans comprendre plus de sept mots mais il saisit la nature de l’argument et le creux du fond de la démarche paternelle. Hugo sourit et lui donna en chemin une leçon de vocabulaire argotique.

-    Ca ne te sert à rien mais la canaille apprécie qu’on lui tienne la tête, le respect d’ces gens vaut bien celui des Seigneurs de la Haute.

-    Où va-t-on ?

-    Au bordeau, à l’hôtel borgne, au grand numéro, à la lanterne rouge,…

-    Et si l’endroit est dangereux ?

-    J’ai quasi plus un rond sur moi, que des picaillons de misère dans ma bourse, de la grenaille trop lourde, et un écu de bon or coincé au cul de ma chausse. Rassure-toi, c’est ce rustre écraseur de piétaille qui nous protège, je ne lui concède qu’une avance jusqu’ici, son denier intégral c’est nous ramener sains et saufs rue de Rennes.

-    Pourquoi personne n’évoque jamais Lambert à l’atelier de Maître van Eyck ? Et tu as vu sur ces tableaux dans l’église, j’y ai reconnu des gensses d’chez nous,…   

-    Ouaie, moi aussi j’les ai identifiés, sauf un. Sache que Lambert a trucidé un aristocrate, autrefois, personne n’a jamais su le pourquoi, ni même quelle était sa relation avec la victime. J’t’l’ai dit, le génie peut rendre fou. 

Il fallut deux bonnes heures (au cadran solaire de la Maison aux Piliers) pour traverser la ville et la Seine, tant les Parisiens se bousculaient au Grand Pont. La galopade les conduisit du coté de Ponthieu où ils n’arrivèrent qu’en fin d’après-midi sans avoir eu le temps d’avaler ni le moindre morceau de pain, ni un verre d’eau. Qu’importe, Momoh savourait cette excitante et insolite épopée, confiant en son timonier.

-    Tiens, Momoh, regarde, voila un atelier de tapisserie fort renommé, faut qu’on y repasse un de ces quatre matins, là, Momoh, cette magnifique sculpture, là, là, Momoh, Momoh,…

Le père aurait voulu tout apprendre à son héritier, il oubliait que de multiples expéditions lui avaient été nécessaires pour découvrir l’« Univers ».

- Triste d’admirer le Beau en solitaire, songea-t-il en plongeant dans un court silence. Je le vois naître, mon Momoh du Beffroi, mon Momoh van Brugge!

La pluie avait cessé.

 

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 L’auberge du Pince-cul leur apparut noire d’un monde peu reluisant. Ça puait le graillon. La clientèle brinde-zingue se frottait tantôt avec courtoisie tantôt prise d’un brusque besoin de retoucher le portrait voisin jugé soudainement déplaisant. Un faux Leude défiait au bras d’honneur un  Gastald (Lombard) en perdition. Planté au milieu de la salle, le tenancier gardait son calme, bastonnant à l’occasion un mauvais perdant ou éjectant un ivrogne avant qu’il ne dégorge ses bières sur l’épaule d’un quidam.

-    Nos Gentils Aubains (étrangers) voudraient-ils bouchtifailler ou se rafraîchir le gosier ? Si ch’est pour la bectanche je vous parasite dans un coin plus tranquille.

-    Va pour l’équanime dépendance, j’aime m’entendre causer, p’is d’la graine et d’la pinte, gargotier, prim’abord un pichet de cidre de derrière tes fagots et en suivant tu nous sers une double portion de ce que tu as de meilleur ou de moins pire à ingérer.

-    Pieds de cochon dans leur jus, museau en gelée, brouet houssie, voilà le menu à prendre ou à déguerpir, O Pèlerins allochthones, cha vous va-t-il ?

-    Roule cuistancier ! Ah ! Fais servir pareille collation à notre carrioleur, le mâtin qui piaffe sur ton pavé, si toutefois le coquin n’s’est pas sauvé chez une gigolette s’en faire moirer le pilon !

Hugo tentait d’étouffer son accent flamand et de jacter l’argot des bas-fonds.  Les personnes instruites savent faire la différence entre une Bourgogne suzeraine et ses fieffés impuissants. Mais ne valait-il pas rester prudent et éviter l’amalgame qui fâche ? Anglais et Bourguignons n’avaient pas laissé un immaculé souvenir. Aussi s’efforçait-il de parler à son fils le plus fouillé des jargons. Momoh progressait en cet usage ne sachant plus si ce mot-ci ou celui-là appartenait aux Allemands, aux Flamands, aux Italiens, aux sujets d’oïl ou aux bigorneurs parisiens. Sa grammaire restait primitive, par contre sa prononciation paraissait excellente, comparable à celle d’un chenapan des faubourgs.

Les deux hommes mangèrent et burent à satiété. Leur chauffeur avait subtilement informé le tenancier de l’obscur objet de leur visite.

-    Bon ch’est pas le congrès qui vous mène au quartier, che « Lambert », quelle noise tu lui cherches, gros tas, si ch’est des heurs faudra d’abord me régler chon ardoise, putain de merde, chet engourdi d’crachoteur n’a jamais un quibus vaillant dans cha poche.

-    Combien !

-    Quatre-vingt sous ou quatre louis.

-    Et avec notre croustance ?

-    Quatre-vingt quinze au total, bons comptes…

-    Bons chamis, tope la, maître aubergiste. Momoh, tiens la grenaille et paie-le !           

Momoh ouvrit la bourse et compta lentement. Il allait à coup sur en manquer.

-    D’où qui sort ton petit-chalé, l’aurait-on extrait des entrailles maternelles aux forcheps avant de lui luchtrer sa tignache au vermillon?

Le marchand ignora la méchante question, occupé qu’il était sur sa chausse à déloger sa pièce d’or.

-    Bon alors, j’te dis carré tranché : le frère du Lambert c’est mon poteau, il bataille en Italie pour chais pas qui, alors j’l’ai promis qu’en passant par Lutèce j’prendrais des nouvelles de son cadet. P’is j’ai par ailleurs une poignée de florins à lui remettre si des fois on l’croise. Bon pour ta pomme de tavernier, hein ?

L’aubergiste fit semblant d’hésiter pour se donner plus importance.

-    Va-t-en à l’Escargot-qui-bave, le bourdeau, chix logis plus bas, tu demandes Manouche-qui-pue, rapport aux fragranches qui se dégagent d’ches terres humides, mais pour le chuche-gouttes ou le taste-couille c’est une championne, bon, elle, elle chaura…

-    Allez, tu nous renvoies une tournée et on met le cap sur ton essoreuse de harengs.

-    Ch’est pour moi, Marion, un large pichet de pomme-qui-pique pour mes aminches…

-    Chanté, conservation, et à dans quinche jours ! Conclut Momoh qui se prenait au jeu.

Ils firent à pieds le reste du chemin. Leur carrioleur les suivit au petit trot. Le canasson avait lui aussi reçu son picotin. Le pavé devenait glissant. Une bruine mouillait la chaussée.

-    Bizarre, c’est pourtant la bonne saison commenta Hugo.

-    C’est pareil depuis dix jours, à croire que le Bon Dieu désapprouve le retour du Roi. On a beau dire mais rien ne va plus depuis le retrait des Anglais. Tenez, le voilà votre bordel, moi je me tiens à carreau en face. A vos risques et périls, à cette heure-ci faite, pas bon d’traîner dans le coin.

-    Tu nous attends ? Pas d’entourloupe !

-    Pas de souci mon prince, je ne te lâcherai pas avant de locher mon du.   

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  Une maquerelle dégoulinante de graisse leur ouvrit, elle fit entrer les visiteurs dans une pièce sordide au plafond étrangement bas. D’évidence la clientèle de l’Escargot-qui-bave ne vivait pas dans la dentelle amidonnée. Manouche-qui-pue se fit quand même attendre. L’hétaïre de quat’sous apparut au sommet de l’escalier. Elle mesurait six pieds de haut comme l’abbesse Saint-Victor, mais pas un pouce de lard sur les hanches et des tétasses aussi sèches que le gosier d’un ramoneur savoyard. Un godelureau accompagnait cette filiforme créature.

-    C’est bien Matti.

Le garde du corps fit demi tour et disparut.

- Alors ?

Van den Boogart expliqua l’extravagant motif de leur incartade.

-    Bourgeois, ici ce n'est pas les bonnes oeuvres.

-    On te payera plein tarif mais ce qu’on veut c’est trouver un accoutumé que tu fréquentes à l’occasion…

La croqueuse de biroutes l’écouta un bon moment. Puis soudain cette femme fut prise d’une rage hystérique, vagissant à en faire trembler sa cage thoracique tandis qu’elle lançait ses griffes sur son locuteur.

-    Des salopards de Bourguignons me tannent la peau, vacarmes, au secours !

Matti, suivi d’un puissant gaillard, dégringola de l’étage et, sans rien demander, les deux cerbères cognèrent à tue-tête marchand et fils. Ils se servaient de bâtons couverts en leur sommet de vilains clous d’au moins un pouce d’long.

Hugo bouscula son petit sous la table et fit face, hardiment, il se saisit de la chaise sur laquelle il s’était assis et assomma le furieux Matti. Le siège se brisa. Le deuxième agresseur allait écorcher un peu plus son cuir chevelu lorsqu’un malingre survint opportunément et franchit le  pas de porte.

-    Arrêtez, arrêtez, c’est pas un odieux Burgonde c’t’homme-là, il vient droit de Bruges, d’chez moi.

Il était temps ! Momoh sortit de sa pauvre cachette et aida son père à sécher le sang qui coulait sur son visage.

-    C’est rien, fiston, moi j’pisse vite gros boudin, mais ces empoignades ne sont plus de mon age ! Pardi, ardents commensaux, faisons paix honorable et si moyen est de se faire servir, je vous offre la pinte. Morbleu, Lambert, tu t’es pointé in extremis.

Hugo n’était pas un homme au courage sans pareil, ni un mordant, ni un chicaneur, plus futé que bagarreur. Simplement il y avait en lui une mécanique articulant l’instinct de survie et l’expérience du routard.

-    Argumentum baculinum (l’argument du bâton).

-    Errare humanum est.

-    Nunc est bibendum (c’est maintenant qu’il faut boire).

Les compères relevèrent les chaises, ou ce qu’il en restait, et chacun vida allègrement une profonde pinte de  cervoise brassée à l’anglaise.

-    Renvoie nous la dose, cantinière !

Les Huns prirent le temps de se remettre de leurs émotions. Les ostrogots regagnèrent leur vigie.

-    Fais voir le bout de ton groin, Manouche-qui-pue, tes méchants Bourguignons ne sont que des amis.

-    Méfiance vaut mieux que condoléances. Lui, là il m’a parlé d’un frère soldat, t’as pas de frangin piéton, non ?

-    Ni arquebusier, la belle. Méfiance vaut mieux que condoléances, dis tu, b’en lui aussi c’t’un prudent. Hein, et si un marchand de lacets me cherchait disceptation pour une facture oubliée, qui finirait au plessis ? Hein, pas con l’Hugo.

Lambert-le-toussoteux roula un gluant patin à sa Dulcinée et la renvoya au turbin, une claque sur son tagada. La goton haussa les épaules et quitta la « salle d’attente ».

-    Viens dormir à notre hôtellerie, Lambert, nous n’aurons pas trop de la nuit pour raconter le pays, tu sais, ton affaire est enterrée, tu pourrais rentrer chez nous.

Conduits à leur hôtel de la rue de Rennes par les soins d’un carrioleur joliment embrumé, les Brugeois retrouvèrent avec soulagement leur chambre et leurs chiens. Malgré l’heure tardive et une bruine tenace, le logeur consentit à ce qu’ils prennent un bain dans la bassine installée en pleine arrière-cour. En temps normal l’imposante baignoire servait d’abreuvoir aux montures de passage. Les trois hommes se mirent à l’aise dans une eau pourtant glaciale.

-    Punaise, des lurettes que je ne me suis pas astiqué la myrtille dans un liquide si propre !

-    Tu ne vas pas aux bains publics ?

-    En aurais-je les moyens ? Dis, les gamins plongent toujours l’hiver dans le Peerden ?

-    Non, c’est trop pollué maintenant.

Lambert raconta sa maladie.

 

Lavé, séché et réchauffé Momoh s’endormit sur son lit. Hugo et van Eyck avaient à parler. Ils le firent joyeusement en sifflant une piquette. Au matin, frais et dispos, les trois Flamands s’offrirent une copieuse omelette forestière à la première bouche du coin.

- Alors Momoh, le métier rentre ?

- Maître Lambert…

- Allons l’ami, je ne suis pas Guildien, appelle moi Lambert !

- C’est vrai que vous avez tué un homme ?

- Momoh, gronda le père.

- Non, non, laisse. Oui Momoh et de son plein gré. Ce blesse de la Haute avait une dette envers les van Eyck et pas très envie de la payer. On s’est retrouvé matines fumantes près d’une écluse abandonnée. Il faisait un froid de canard pour y croiser le fer, les canaux frisquaient de partout. Salut, mise en garde, allonge, mouche, riposte, dégagement, revers, moulinet, seconde, le laid me déchire une oreille, je ne suis pas friand du jeu de lames mais d’une pointe je lui pique ses nobles parties, là où je ne pensais qu’à mirer.

Pas de chance, ma pointe a infecté les œufs du coucou. D’abord soigné par un carabin fort maladroit, le gentillâtre a du bientôt se faire sabrer les burettes,  un chirurgien de sa garnison s’est chargé de l’amputation. Pas de peau, le junker a finalement rendu son âme au diable. Juste fait !

- Sauf, coupa Hugo, sauf que son paternel s’est montré rancunier. L’affaire est revenue aux oreilles du Grand Duc !

- Ainsi j’ai tué un homme, il le voulait bien. Par contre l’affaire de la dette, tu n’en sauras rien.

Lambert remercia Hugo. Il écrivit un mot à l’attention de Jan et de sa sœur. L’émotion fut grande au moment de la séparation.

- Je vais descendre vers le Sud, le climat me conviendra mieux, Paris j’en ai fait le tour. Momoh, je suis heureux de savoir que tu aies pu ranimer notre Marguerite. Merci !

-    Et comment pourrons-nous te retrouver ?

-    Ma lamentable épopée arrive à son terme, je crache trop de sang et personne n’y peut plus rien. Mais c’est surtout dans ma tête que ça ne va plus. Gamin, rien ne m’a fait plus plaisir que de te rencontrer.