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Ouf !

L.T.

 ....pour "Trieste".... c'est à cette adresse.

www.tergestetrieste.canalblog.com.   

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P.S. : Dure journée, réinstallation des panneaux anti-vent sur le balcon, mise en terre et en sécurité des rosiers de Dulcinée, en dessus des garages ! Ah, passage à la poste pour qu'on redirige notre courrier ces prochains mois, bon ça c'est pas trop pénible !

Suite du premier chapitre publié hier..... Momoh van Brugge . Les illustrations ne correspondent pas à la version originale, elle "plus soignée". Mon idée est de favoriser une rêverie en ajoutant des images différentes. Le XVeme siècle est si riche, en même temps il se prépare à basculer dans la Renaissance. 

  " Timeo hominem unius libri"

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Maman Berthe tient en immense respect le frère aîné de son époux bien qu'elle n’entende jamais comment fonctionne la cervelle de cet homme si méticuleux et trop sévère. Il lui fallait une femme pour entrer à la Guilde, il en avait trouvé une. De bonne famille mais mentalement fragile. Un jour Johann l'a retrouvée pendue. L'évêché refusa de pieuses funérailles, il l'enterra donc en catimini près du canal, à sept fois sept pieds de sa manufacture. Inconsolable ou coupable, l'artiste choisit alors de ne plus peindre que des motifs religieux.

Le veuf occupe la maison voisine qui avait été autrefois celle des parents Boogart. Après la mort de sa pitoyable compagne, Johann fit appeler des maçons et des charpentiers qui transformèrent le rez-de-jardin et le premier étage en un vaste atelier permettant l’installation d’ingénieux échafaudages. L’espace considérable facilitait le travail synchronique du maître et de ses assistants. D’amples ajours favorisaient le séchage des couleurs et des vernis. Les apprentis logeaient sous la charpente, aménageant les combles et Johann au deuxième dans une  vaste "niche" qui lui servait de chambre à coucher et de bureau de travail, une pièce secrète et interdite. Hazeline, la servante s’est arrangée une paillasse dans un débarras en annexe. 

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A midi et à l’heure de la veillée on se retrouve à deux pas dans la salle à manger du cadet, les deux habitations se touchent. Chez ces gens-là personne ne fait de déférence, on traite les disciples et le commis en fils de la maisonnée, les servantes telles des cousines campagnardes. C'est Berthe qui décide quand il faut acheter un habit neuf à l'un d’entre eux, c'est encore elle qui force un apprenti ou une domestique à prendre congé pour rendre visite à une famille éloignée. Avant de manger, Hugo récite le "Pater Noster" et lorsque le repas est achevé, on dit: "Deo Gratias". Le dimanche et les jours saints les femmes vont à la première messe, les hommes à celle de dix heures (tierce). Pour le carême, le vendredi et les périodes de jeûne la cuisinière ne prépare qu'une soupe matinale et du poisson pour le déjeuner. 

Johann ne cherche pas sa clientèle, elle vient d’elle-même, juste assez souvent pour qu’il puisse entretenir son commis, une bonne et deux kinderen (élèves). Un abbé passe à l'atelier, fait part d'un projet de sa hiérarchie. Fortunés et ambitieux bourgeois acquitteraient la facture. Tatillon de nature, l'artiste rédige un contrat faisant mention claire et précise de l'ouvrage enjoint :

" Johann van den Boogart, veuf, membre actif de la Vénérable Guilde de Bruges, demeurant en cette noble et identique cité, près du canal Peerden, confesse avoir promis au Révérendissime Cardinal, Evêque… que représente son  honorable mandataire..., à ce présent, de faire pour ledit Seigneur trois (3) pièces de patrons de la vie de Saint Eustache selon l’histoire qui lui a été baillée et dont il a pris notes, chacune des pièces latérales de quatre (4) pieds sur trois (3),  une (1) pièce centrale de six (6) pieds sur quatre (4) garnie d'une mandorle, l'ensemble en sommets arrondis. L’entier à bordures larges enrichies de compartiments, ce suivant un petit projet en papier qui a été fait et devra encore être soumis au respectable et pieux commanditaire.  Ledit Johann van den Boogart en promet les trois (3) pièces faites et parfaites dans neuf (9) mois prochainement venant.  Ce marché fait moyennant la somme de cinq cent quarante (540) ridders, un tiers (1/3, soit 180 ridders) versé en avance.  Fait et passé en double, l'an mil ..., samedi quatorzième jour de Juillet, par la grâce de Saint Luc et sous le patronage de Saint Sébastien.

Ledit contrat doit être soumis au Comité de la guilde.  

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Johann réfléchit plus d’une semaine, fouille ses ouvrages et relit la vie du saint dont on souhaite divulguer la légende. Ensuite il débarque en l'église où officie principalement l'évêque ou éventuellement l’abbé et ultérieur récipiendaire. Un apprenti l'accompagne, parchemins, papiers et charbons sous le bras. Là on taille une multitude de croquis. Le Maître dépense long temps à étudier l'architecture ogivale du lieu, soucieux car la lumière ne se diffuse que par le sommet du temple. Ensuite il demande à fouiller les archives. Mains gantées il feuillette les précieux documents. Parfois l’artiste s'entretient avec le supérieur hiérarchique du diocèse dans un but qu’il qualifie de « diplomatique ». Finalement il rend visite à l’altruiste et bienveillant mécène qui, selon l'accord, pourrait figurer en marge de l'œuvre avec ou sans son épouse. Ce minutieux travail achevé, Johann van den Boogart, Guildien de Bruges, exécute la commande. Les assistants, trois, reçoivent une tâche spécifique à accomplir. L'un croque les arrière-plans esquissés sommairement par le maître, l'autre la silhouette des personnages selon le modèle reçu et enfin le dernier recruté expérimente en avance les mélanges de couleurs et les présente à son mentor qui approuve ou corrige la combinaison. Chaque année son atelier achève un ou parfois deux tableaux, selon la dimension, uniquement sur bois. Quand l'ébauche a pris forme, le Maître peint les visages, le reste, son assistant et les disciples s'en chargent selon le degré de leur formation et leur talent respectif. Lui les dirige, les gronde se tenant en permanence derrière leurs épaules. On lui soumet les amalgames, il confirme du bonnet ou refuse en maugréant. Ses amis de la Guilde respectent sa rigueur mais regrettent que leur confrère n'ait jamais créé d’oeuvres personnelles.

 

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« L’art de l’imitation est donc bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses : pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. C’est ainsi que nous dirons, par exemple, que le peintre peut nous peindre un menuisier, un cordonnier, et tous les autres artisans, sans rien maîtriser de leur art. Et s’il est bon peintre il trompera les enfants et les gens qui n’ont pas toutes facultés en leur montrant de loin le dessin qu’il a réalisé d’un menuisier, parce que le dessin leur semblera le menuisier réel… l’art du dessin, et en général tout art d’imitation, réalise une œuvre qui est loin de la vérité et qu’il entretient une relation avec ce qui, en nous-mêmes, est réellement à distance de la pensée réfléchie, et qu’il s’en fait le compagnon et l’ami, ne visant rien de sain et de vrai. » Platon, La République.

L'homme demeure solitaire et secret. Ses collaborateurs, commis et apprentis, le craignent car ses colères jaillissent par surprise.  Croyant mais jamais bigot, Johann vit à la manière des ascètes. Debout avant l'aurore il prie un Dieu qu'il craint mais qu'il tutoie. Ensuite il travaille d’une traite jusqu'à la fin du jour lumineux. Là il mange une pomme et du pain et se consacre à l'éducation de ses nièces, de son neveu et de ses élèves. Les étudiants apprennent à lire n’osant toucher de leurs doigts la moindre page des grimoires ou des enluminures exposés sous leur nez. L’un, l’autre, à son tour, doit parler haut et fort. L’enseignant interrompt le lecteur, le corrige, lui pose une question.

- Sais-tu ce que tu lis ? Gronde le pédagogue en frappant sa férule sur les doigts du distrait.

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Suit une leçon d'écriture.  Chacun doit recopier à l’onciale une page de la bible en se servant d'une plume (calame) à encre de charbon, encre que ces écoliers apprennent à doser. Charbon, noix de galle, bistre... qu'ils mélangent à de la cire, mixant pigments et liants ou diluants sous l'œil critique de leur précepteur.

Cet enseigneur si rigide ose parfois une audace, en particulier à la veille d'une fête religieuse. Si Dieu reste inflexible, il est aussi un père aimant qui permet à ses créatures de goûter aux joies terrestres. La liberté de choisir implique l'expérience de la douleur et celle du plaisir. Les escholliers, eux, trépignent d’impatience   en recopiant une séquence de Sainte Eulalie. Le ou la plus douée peut lire à voix haute les lignes qu'il ou elle vient de transcrire:

Buona pulcella fut Eulalia

Bel aurait corps, bellezur anima.

Voldrent la veindre li Deo inimi

Voldre la faire diavle servir.

Elle non eskoltet les mals conseillers

Qu'elle Deo raniet chi maent sus en ciel,

Ne per or, nel argent, ne paramenz

Por manatce regiel ne preiment;

Niule cose non la pouret omq pleier,

La polle, sempre non amast lo Deo menestrier

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Et la leçon devenait alors passionnante. Le professeur oubliait l’amorce, remontait l'histoire, expliquait la racine d'un mot, parfaitement conscient de ce que l'auditoire pouvait saisir ou manquer. Contrairement à ce que certains pouvaient croire, il ne se contentait pas d’un enseignement religieux. Sénèque, Platon, l’humaniste respectait les Anciens. Ah ! Et Aristote ! Le guide imprudent de l’hérésie « adverse » (Islam), le sage conseiller d’Augustin de Tagaste ! Avant une importante célébration ou à l’occasion de relâches imposées par l’Evêché, l’anachorète extirpait d'un sac de lin le trésor de sa galerie : Le Codex Manesse ! 137 miniatures gothiques et autant de poèmes courtois. Il leur traduisait ces textes rédigés en haut allemand dont il censure probablement une phrase ou un passage trop mâtiné. Hugo avait offert ce spécimen à son aîné, au retour d'une mission commerciale en Alsace. La famille Schilling  vivait de l'enluminure de cette oeuvre unique en son genre. Les commandes affluaient de l’ « Univers », principalement du Saint Empire germanique. Selon la somme que le commanditaire pouvait sacrifier, ces artisans décoraient l’ouvrage d'étonnantes gravures. Il arrivait parfois qu’un client ne puisse payer cette facture. Le Flamand de passage avait appris à saisir l’aubaine. 

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En classe, un siècle de distance ne compte pas. La jeune assemblée reste stupéfaite (stupeur) d’admiration ignorant que le progrès se meut de manière « éternelle ».

L'enseignant soulignait le cousinage de certains vocables voulant prouver l'origine d'une langue mère nourricière de sa multiple engeance.

-    Autrefois, nos anciens..., souvenez de la Tour de Zorobabel, certes il s’agit là d’une allégorie et non d’une relation historique… qui desinit in piscem ! N'imaginez pas que le mieux, le meilleur est devant, à venir. Le passé a des richesses tellement grandes qu’il a les moyens d’ignorer le présent et peut-être le futur. Nil novi sub sole.

Lecture achevée, il recouchait le précieux livre sur l’étagère de la librairie. Seul, la nuit, à l’éclairage de sa chandelle, il lui arrivait de quitter son lit et de caresser ses ouvrages en se lamentant. Il pleurait de ne savoir partager sa passion avec une intime, il parlait aux auteurs disparus, aux moines qui avaient recopiés ces manuscrits et, tardivement, épuisé, il s’endormait oubliant le visage de cette « Laure » ou de cette « Béatrice » qu’il n’avait su aimer et qui avait jugé préférable de s’en aller dans un ailleurs. Etait-ce lui qu’elle avait voulu fuir ? Horresco referens. Il aurait du en parler à son frère, partir son incommensurable fardeau. A de rarissimes occasions, une veillée s’achevant, loin de nuls yeux, Berthe lui prenait la main et la baisait tendrement.

- Sursum corda, mon frère !

- O sancta simplicitas ! Dors bien Berthe, épouse de mon heureux cadet.

Hugo venait parfois prendre de ce bon grain que ce frère, avec ivresse, délivrait de son sac à malice. Il ne comprendrait jamais son cher aîné, si pincé, si pointilleux, si protecteur de ses secrets. Là, avec ses élèves il partageait l’essentiel. Dommage qu'il n'ait pas  fondé une famille. Entre le pédagogue du crépuscule et l'artisan besogneux des aurores, l’univers et sa voûte. Ces tableaux étaient connus pour l’infinité de leurs détails, parfois minuscules et d’une signification peu évidente, pour la précision des décors contemporains, pour ses arrière-plans où il mêle les végétations du Nord et celles du Sud, pour la rigueur des géométries et la diplomate subtilité de l’arrangement des saints et des laïques. Johann méprisait quand même l'éducation des jeunes filles. Il les tolérait à ses leçons mais souvent les ignorait, oubliant d’interroger ses nièces sur un sujet ou un exercice. Son estime pour les garçons n’était pas mieux garnie mais, selon lui, la société de son temps appartenait aux males. Alors! Quand l'éducateur parlait de foi et de religion il ne faisait que d’ésotériques rappels à « Notre Sainte Mère l'Eglise». Ne pouvant esquiver le sujet, il évoquait alors « l'évêque de Rome et sa Cour ». Si un de ses élèves le consultait sur le diable, il se revanchait d'une évidente frustration en sermonnant l’auditoire d’une fastidieuse tirade qui ne s’achevait que par manque d’air:

-    L'enfer c'est ton prochain, celui que tu imagines hostile parce que tu ne peux ou ne veux pas le comprendre mais j’entends qu'il existe des manifestations mystérieuses que la science n’a su expliquer. Les iceux qui invoquent le diable sont les ennemis de la science et du progrès, de faux prophètes ! Les livres qui ne parlent pas du Bon Dieu les effraient ! Souvenez-vous des Grecs ou de ces savants égyptiens, mesurez ce que nous leur devons.

Ecoutez : « Qui ne te craindrait, Seigneur ?

Ecoute, dit alors le Seigneur, je viens comme un voleur ! Heureux celui qui reste éveillé et garde ses vêtements pour ne pas aller tout nu et ne pas avoir la honte d’être vu ainsi… » ! 

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Se prenait-il parfois pour un professeur d’université, un de ceux qui ne se font point payer leurs leçons ? C’est vrai qu’il traitait, son auditoire en bacheliers. Quodlibet, Quaestio, Disputatio !

Apercevant son cadet, l’enseigneur lui lançait invariablement son: 

-    In vino veritas… qui entraînait habituellement la contrepartie fraternelle:

-    Primum vivere, deinde philosophari!

-    Res, non verba. Ainsi parlait Zoroastre.

Le régent tolérait les railleries de son puîné qu’il avait toujours protégé. Leur affection était profonde mais personne ne la percevait ou alors seulement Berthe. Ces brefs devis en étaient l’unique manifestation.

Ce vieux ronchon aimait provoquer ses auditeurs en soutenant parfois les thèses de John Wycliffe,  précurseur de la contestation d’une hiérarchie religieuse corrompue et qui abuse d’une autorité conciliairement séquestrée. Ses deux bêtes noires, l'affaire de la transsubstantiation et la doxologie (Trinité).

-    A-t-on vu d'honnêtes croyants manger le fils de leur Dieu ? Et depuis qu'on le dévore, peut-il se faire qu'on n'en arrive pas au bout? Jésus ne mesurait pas plus de six pieds de haut ! Quoi, imbéciles, vous devriez me répondre qu’Il a su multiplier les pains et les poissons, alors !

La Trinité reste une affaire plus complexe, on peut concevoir que le Très-Haut souhaite humaniser son image en jouant le rôle du Père ce qui implique logiquement l’existence d’un jeton, vrai ou faux, fils ou fille, de sang ou d’adoption. Passons sur le rôle de la Génitrice, sa tendresse nous a fait perdre la raison. Nos cultures imposent que l’Héritier soit un male, ce fut donc Jésus. Reste ce troisième larron, Notre Saint Esprit, qui exerce la fonction du lettré. La question apparaît dans la structure mythologique de cette hiérarchie, l’Esprit demeure peu visuel, difficile de l’aimer ou de le craindre. Nous les peintres, nous en avons fait une oiseau blanc pareil à celui de Noé. Personne ne se soucie de son compagnon que le navigateur libéra auparavant et qui ne revint jamais.       

Le pieux homme respectait strictement les 145 jours annuels de jeûne que le Romain imposait encore à ses ouailles (ovis, brebis). En période de mauvaise bile le Maître peintre se montrait  agressif. Pourtant il mangeait peu et ne buvait qu'à de rarissimes occasions. Son humeur massacrante s'abattait alors sur les Musulmans d'Espagne, sur la religion « adverse », sur le Prophète Muhammad dont il faisait parfois de méchantes caricatures. Les enfants s'amusaient eux aussi, en fin de leçon, aux matamores, les filles contraintes d’enjouer le rôle des Maures qu’on brûle telles Jeanne-la-sorcière ou, pire, de figurer ces Gentilles que la Barbaresque abandonne en mer, prisonnières d’un tonneau à la bonde éclatée !

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Un lointain grand-père Boogart, d’excellente lignée, avait eu la fantaisie d’acheter un premier ouvrage, ses enfants continuèrent, vouant désormais aux « livres » un culte rare et coûteux. Soucieux de protéger ces trésors d’imprudentes manipulations, Johann choisit de les ranger dans un meuble dessiné et commandé à cette fin. Un menuisier prit les mesures, un tanneur coupeur tailla les housses qui protégeraient les incunables. 

 Pris d’insomnie ou fuyant une querelleuse épouse en plein flux cataménial, Hugo venait parfois déranger son frère dans sa cellule quasi monacale. A moins que ce ne fut qu’un prétexte pour, en son retournement, accoler la servante Hazeline et la couvrir de fripons bécots. La domestique ne lui résistait jamais longtemps, veillant avec soin à ce que nulle semence ne contamine ses terres humides. Elle sortait de rien et savait avec pertinence qu’elle ne trouverait époux qu’en son village et dans de misérables conditions. Hazeline redoutait la colère de Dieu mais elle s’excusait près du Ciel, justifiant qu’en cette lascive promiscuité elle protégeait le frère de son maître d’autres tentations aux conséquences plus imprévisibles.

-    Sainte Marie, mère de Jésus, pardonne moi ce vilain péché car je dois vous avouer, Bienheureuse Mère, y aveindre (prendre) mon plaisir. Je n’ai pas votre force et point de meilleure destinée en ce monde qu’icelle de vieillir en cette chrétienne famille où l’on me traite tant bien.

Elle ne se confessait pas à son prêtre de peur que la curiosité ne saisisse le religieux et qu’il la contraigne à nommer le complice de son manquement. Elle lavait son corps avec des épices volées en cuisine, épices qui lui rougissaient la vulve jusqu’au sang.               

Les apprentis devaient suivre un cursus bien établi. La perspective, la profondeur de champ, le mélange des couleurs, l'histoire de l'Art Antique. Johann exigeait qu’on connaisse l’ascendance, à qui rendre ce que l’on doit, intimement convaincu que personne n’invente jamais rien. L’humaniste croyait qu’il fallait s’intéresser aux choses de la Terre, créées d’α en Ω par une Solitude divine, les plantes, la vie des animaux, la marche des saisons et, dans une mesure incertaine mais raisonnable, aux découvertes des savants quelle que soit leur ethnie. Son Amour de Dieu il le justifiait précisément par la Claustration de l’Etre Suprême. Un Isolement dont il percevait la cruauté. Cet homme pragmatique considérait encore qu’il n’y a point obstacle ni divorce entre le choix de croire et celui de nourrir le doute. 

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Linstitussion du jeune Momoh dura quatre ans. La découverte de son incapacité à différencier les couleurs attrista les deux maisonnées. Johann van den Boogart considéra dès lors inutile de l’initier à l'usage des teintes, pas plus qu’à leur mélange ou à la brisure des pâtes. Momoh eut le sentiment d’avoir commis une faute impardonnable.

- Tu n’es pas responsable de ce péché originel mais il te faudra en payer le consécutif. Dura lex sed lex !

Ses parents acceptèrent alors de le confier à Jan van Eyck. Ce dernier se réjouit qu’on accède enfin à ses demandes longtemps recordées.

-    Je lui apprendrai l'art de la caricature et la géométrie, Johann regrettera d'avoir négligé son élève. Vous verrez j'en ferai un champion des perspectives. S’il a tiré l’oeil gris, pressons en la guelte (bénéfice)!

 

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Van Eyck atteignait le sommet de son art. La visite que lui fit le Duc de Bourgogne consacrait le peintre et la pension accordée le mettait à l’abri du besoin. Il pouvait créer en liberté. Le Conseil municipal venait de lui confier la coloration des six statues décorant la façade de l’hôtel de ville.

Rapide, discipliné, curieux, il suffisait à Momoh d’un quart de bougie pour compléter un portrait à la mine. Pour l’adolescent c’était une révolution... et une revanche. Van Eyck l'emmenait partout, lui abandonnant une généreuse liberté, celle d’observer.

- Vas-y, dénigre autant de feuilles que tu peux, ne jette aucune esquisse, nous les redresserons ensemble. 

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Marguerite ne faisait que de fugaces apparitions à l'atelier. Des langues indiscrètes racontent qu'autrefois elle peignait admirablement, puis la damoiselle était tombée soudainement malade, s'était confinée, dit-on, presque un an dans son dortoir. L’épouse de Jan la forçait à manger et lui portait ses repas plusieurs fois par jour. Puis elle réapparut à l’annonce de l’été, pale, défaite, elle cessa de peindre sombrant dans une singulière mélancolie. Depuis elle ne faisait que lire ou broder sa guipure ne quittant son alcôve qu’à de rares exceptions.

-    Momoh, j'ai besoin d'une « princesse agenouillée ». Miracle. Pour toi, ma soeur accepte de poser ! Tu esquisseras une ébauche en soignant les contours et les ombres, Vincent la copiera plus tard sur le bois et achèvera son fourreau, je me garde le visage. Prends ton temps, ne te contente pas d’un angle et sois aimable et patient avec ma cadette, sa complexion reste fragile.

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C'est ainsi que l’élève prit l’habitude de croquer cette femme désespérée, son visage diaphane. Elle devait avoir près d’une trentaine d'années. Entre le modèle et le caricaturiste se noua une étrange relation, souvent silencieuse. Lui, s'éveillant doucement au désir de la chair, en tomba fol amoureux.

Elle se montrait tendre et chaleureuse. Parfois, épuisée par la pose, « Galatée » perdait son calme et commentait avec rigueur le travail de l'apprenti. N'osant utiliser la moindre couleur Momoh s'en tenait à l'usage de noix de galle et de l'ocre de Sienne. Ce que Jan appelle un lavis, esquisse où le beige domine. Dans l'après-midi Marguerite faisait servir un peu d'hydromel et des gelées de fruits. Souvent elle se moquait de lui en le décoiffant! 

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-    A Venise, les Dames te poursuivraient rien que pour ta tignasse poil de carotte!    

D'autres jours elle semblait triste ou pensive.

- Dame Marguerite, vous auriez pu trouver un époux...

- Chut ! C'est mon affaire.

On en restait là. Et puis plus tard elle revenait l’encourager.

- Essaie un trois-quarts avec la fenêtre et le paysage, tu dois soigner la profondeur de champ, et cadrer ton sujet, maintenir les équilibres, n’oublie pas tes leçons de géométrie ! Et rends moi plus désirable. Ce n’est pas Marguerite van Eyck que tu figures mais une princesse offerte en pâture à son seigneur…  

- Dame Marguerite…

- Oui ?

- Non.

- Si, parle mon petit, je ne serai jamais ton ennemie, quoique tu fasses, quoique tu dises. Partage un peu de tes secrets.

- C’est vous…

- C’est moi que tu aimes ? Momoh, j’ai dix huit ans de plus que toi ! Mais rassure-toi, mon frère et toi, vous êtes les derniers hommes que je chérisse encore. Lui parce qu’il est le plus grand peintre des Flandres et toi, toi tu es mon secret amoureux.  

Marguerite entretenait une sorte d’ambiguïté, posant sa main sur celle de l’adolescent, approchant son visage du sien pour corriger une esquisse. Et soudain elle reprenait sa distance et s’enfermait à nouveau dans sa solitude.  

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