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Bord du lac Leman, un au revoir à Juju.

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L.T.

Les curieux pourront trouver ou retrouver mon "Trieste" à cette adresse:

 

www.tergestetrieste.canalblog.com.   

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P.S.: Ici commence une réédition de mon "Momoh...." Elle s'étalera sur dix jours. Un peu comme un feuilleton au XIXeme siècle. C'est le vieux texte. Donc... rien de nouveau. 

 

 

. Momoh van Brugge

Avant

 

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Malgré de valeureux efforts n'ai-je pas commis trop d’ « erreurs » chronologiques ? N’était-ce pas la seule manière de voler ma liberté ? Les pièges sont nombreux, à commencer par cette parenté fortuite, découverte en route (merci Claude), avec « l’Oeuvre au Noir » de Marguerite Yourcenar dont on a sévèrement critiqué le verbe anachronique de ses personnages, considérant son Oeuvre « surdécorée de jugements modernistes ».

Alors pauvre moi, comment trouver le langage de l’époque, l’expression authentique, en rendant aux verbes le contenu de ce temps et sans abuser de termes architecturo-militaro-légalo-gastronomiques, termes forcément « chinois » aujourd’hui ? J’ai tenté modestement de « bricoler » sur l’étymologie et l’histoire des mots, en autodidacte !

S’il ne me vient pas à l’esprit de concurrencer le style de Marguerite Yourcenar - le mien n’est-il pas le mien -  il m’a  fallu constater d’étranges ressemblances.

Son « Zénon » est un enfant de la jambe gauche comme mon Momoh, fils de marchand… comme, né à Bruges comme…

Les images et le glossaire sont une invitation au voyage immobile, une source d’inspiration personnelle précédant la rédaction, rien de plus. S’il y a une réflexion elle n’est pas formulée, les quelques dialogues métaphysiques et autres ne sont qu’un jeu distractif. Je n’ai pas le bagage nécessaire pour des analyses ethnologiques, philosophiques ou artistiques, pas plus la maîtrise du discours (selon B.Brecht, Verfremdungs Effekt).

 

Trois questions m’ont cependant troublé :

Comment se fait-il qu’à la fin du XVe siècle une élite de lettrés et d’artistes ait pu et voulu s’affranchir du carcan religieux ? Réforme et Contre-réforme lutteront ensemble, d’un « harmonieux » désaccord, afin de préserver le totalitarisme de leurs pensées religieuses. En face d’eux se trouvent des croyants qui ont moins peur et qui voyagent du Nord au Sud et du Sud au Nord.

Qu’est-ce qui s’est détraqué (il y a plus de deux mille ans chez les penseurs grecs) pour que le mysticisme, héritage des Orients et de l’Egypte, ait pu germer si vite «  chez nous » aux premiers siècles de notre ère ?

Et pourquoi en ce XVe siècle l’Occident sut-il réagir, contrairement aux civilisations chinoises, indiennes et « musulmanes » qui, elles, entrent en somnolence. Seule l’Europe connaîtra une précoce Renaissance et permettra l’effervescence des Lumières.  

 

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Alors il m’est arrivé d’imaginer que quelques uns, parmi ceux qui ne furent que des observateurs, aient pu sentir le vent tourner à travers ce XVe prémonitoire.  N’oublions pas les « annonciateurs », Abailard, Giotto, Brunelleschi,… chacun dans son domaine !

 

Ce travail je l’offre à ma belle-sœur. Merci à tous ceux et icelles qui m'ont aidé d’une manière ou d’une autre.

 

 

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Antoni craint Dieu mais il en est amoureux. Dans vingt jours l’architecte fêtera son anniversaire. Les ouvriers du « Temple » feront une pause et on ouvrira une bouteille de Tio Pepe, enfin plus d’une. Peut-être que s’il portait un meilleur costume les banquiers lui feraient confiance ?

- Par la volonté de Dieu mon Père nous achèverons ce « Temple » et ta famille sera réunie. Il n’entend pas le sifflement du tramway, son oreille gauche est morte depuis longtemps. Les secours tardent. Une ambulance emporte le corps brisé du vieil homme. Dans son lit il entend qu’on parle de lui. Les docteurs ne le sauveront pas.

- J’ai vécu autrefois, ailleurs, il y a longtemps, une autre vie, un monde de peintres. L’architecture est la mise en ordre de la lumière, la sculpture joue avec celle-ci et la peinture décompose les couleurs.

L’âme du  « menuisier »* finit par s’envoler.

·         C’est ainsi que Le Corbusier qualifiait A.Gaudi avec mépris.

 

"Conservare  ac  procedere"

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Le mystère de la naissance de Momoh, son baptême et ses premiers pas. Bruges, sa ville en déclin.

Apprentissage chez son oncle et voisin Johann van den Boogart, 1434-1438, découverte du handicap visuel de l’enfant, suite de sa formation en géométrie et en dessin chez Maître Jan van Eyck, 1438-1440.

En 1405, les Empereurs chinois lancent leurs premières expéditions maritimes vers l’ouest. On a coupé 2 millions d’arbres pour construire 200 navires (de 122 à 160 m. de long avec un gouvernail de 11 m.) qui emporteront 20'000 personnes, marins, soldats, savants et interprètes. Leurs missions successives atteignent les Cotes d’Afrique (Somalie, Zanzibar). Elles vont pourtant s'interrompre brusquement au milieu du XVe siècle.

1410, en Europe du Nord, le « Drang nach Osten » des Chevaliers teutoniques se heurte au roi de Pologne, pendant que les principautés « russes » s’affranchissent de leurs suzerains mongols.

1417, à Constance le Concile, suggéré par l’Empereur germanique, met fin au « Grand Schisme », la papauté retourne à Rome. Pas moins de 70'000 fidèles se rendront au bord du lac pour suivre les travaux d'une élite religieuse réunifiée par la raison mais non par le cœur (Haec sancta). Le Concile rejette la Prédestination prêchée par Wyclif* (1320-1384) et Hus (brûlé à Constance dans le feu de l’action) et confirme le Dogme de la Transsubstantiation.

1426, Philippe le Bon, Grand Ponant, règne sur les Flandres bourguignonnes, il a passé sa trentaine et gouverne son imposant duché depuis six ans (succédant à son père Jean, assassiné "par" le futur Charles VII). Jeanne la Lorraine n’a plus que cinq années à vivre (1412 - 1431).

 

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* Le corps de Wyclif sera déterré et brûlé.

 

En cette chaude fin du mois de mai Bruges est en fête ! Philippe le Bon vient présenter Isabelle de Portugal à ses plausibles vassaux. Pour elle il jure que "nulle autre n'aurai", comprenant, bien sûr, qu'il parlait là d'épouse et non de maîtresses dont il restera friand (30).

Le Grand Duc d'Occident s’imagine volontiers l’héritier de Lothaire et soigne son image, il sait flatter la noblesse des Flandres et sa très riche bourgeoisie.

La sainte morale demeure sévère mais on sait aussi se réjouir. La ville est décorée de guirlandes aux couleurs de toutes les Bourgognes, dont celles du Comté de Flandre.

 

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Il y a d’abord la Grand Messe à la cathédrale Saint-Sauveur, Steenstraat. L’aristocratie s’est installée en avance aux premiers rangs derrière les trônes du Grand Ponant et d'Isabelle, sa troisième épouse, ensuite les Confréries selon leur ancienneté, chacune a son banc. En premier la doyenne des Guildes, celle de Saint Sébastien, suivie des onze Corporations d'Artisans et Commerçants.

Tenues de leur coté, les fières épouses des bourgeois portent une mante à plis raides, la capuche est relevée et cache un touret souvent orfévré ; les hommes arborent leur insignes sur une cotte-hardie et conservent leur chaperon.

On entend le cliquetis des encensoirs, une fumée bleuâtre s’en échappe et monte sous la voûte du chœur tamisant les rayons du soleil que filtrent les vitraux des croisillons. Le long de la nef centrale, l’escorte des chevaliers veille à la sécurité de leurs Grandeurs.

Sur les bas-côtés s’entassent les représentants des classes moyennes qui entretiennent une sorte de murmure incessant, peinant à contrôler leur excitation. Eux sont décoiffés.

Dans son interminable homélie, l'évêque a tenté de sensibiliser le puissant seigneur sur la dégradation des moeurs brugeoises faisant des allusions précises à certains établissements du quartier qu'on nomme déjà "l'Oud Brugge", tant la cité s'est accrue. Philippe acquiesce d’un mouvement de la nuque mais on sait qu'il n'est bigot qu'en apparence. L’évêque Flessingue a mobilisé un imposant collège. Ses pairs venus de Gand et Courtrai siègent sur le coté droit de l’autel ce qui leur permet de jeter un œil condescendant sur l’Assemblée et le second, plus fervent, sur la table du sacrifice. La répartition des stalles et le partage des bancs qui entourent le choeur ont donné lieu à une sombre bataille entre dominicains et bénédictins.

Seigneur !

Ah ! Qu’il est bon, qu’il est agréable

 pour des frères d’être ensemble !

C’est comme l’huile précieuse

versée sur la tête d’un invité,

et qui descend jusqu’à sa barbe.

C’est comme la barbe du grand prêtre,

qui descend jusqu’au col de son vêtement.

C’est comme la rosée

qui descend du Mont Hermon

sur les hauteurs de Sion.

Car, c’est là à Sion que le Seigneur

donne sa bénédiction, la vie,

pour toujours !

(Psaume 133)

 

Après l'"Ite Missa Est", l’éclatant cortège se dirige vers la Grand’Place tandis que Rodenbach, le carillonneur du Beffroi, sonne joyeusement ses quatre cloches (appeelkens). Le ciel s'est dégagé, un léger vent agite les coiffures des dames. L’écuyer retient le palefroi du prince, le destrier  piaffe d'impatience sur le pavé.

 

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A la fin de la messe le Conseil de Commune a emprunté le chemin court, par le Groenerei, pour se trouver fin prêt à recevoir ce légitime héritier du Royaume de Bourgogne, les uns troussant leur habit de circonstance à fin de ne point le salir. Heureusement le couple ducal prend son temps pour remonter la Vlamingstraat et saluer ses sujets en liesse.

Une brève halte de l'équipage est prévue devant la Chasse de Saint Ursule, sortie sur le parvis pour l’occasion, le maïeur Ruysbroeck a donc le temps d’aligner son comité politique en bonne et due forme dans l’imposante salle de la Maison de Commune, il ne se gêne pas pour corriger le col de l’autre ou pour inviter fermement celui-ci à frotter ses chausses empoussiérées par l’escapade. Il répète encore une fois le sonnet qu’il entend réciter dans quelques instants :

« O Très Digne Prince, journée peu banale

Que Bruges souviendra en fières annales

L’inscrivant en bel or comme un glorieux signe

Dont nous gratifie le Grand Roi des Cygnes… »

 

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Le bourgmestre joignit les mains et tourna son regard vers le ciel priant Dieu et Saint Thomas de ne pas « s’encoubler » en récitant ces lignes. Les vers sont brefs mais suffisants car ils abordent allusivement la dignité à laquelle prétend ce Valois, puis les Cygnes, eux, symbolisent la puissance intellectuelle en même temps qu’ils appartiennent depuis toujours à l’histoire de Bruges. Enfin l’évocation de l’or est un rappel aux promesses faites par l'Echiquier dijonnais.

Plus tard, après le banquet, la Duchesse Isabelle s’en ira à l’hôpital Saint-Jean, elle visitera les malades valides que les bonnes sœurs auront réunis dans la vaste closerie. C'est elle qui en a voulu ainsi. A la fin de cette charitable rencontre la princesse accordera une audience à la Guilde des Peintres dont elle se veut la protectrice éclairée. Pendant ce temps Philippe et ses ministres s’enfermeront avec le Conseil de Ville et on parlera d’impôts mais aussi de projets d’investissement, du dam causé par l’ensablement du havre de Zeebrugge et des requêtes individuelles d’incontournables postulants.   

Sur le Zand les curieux se retrouvent espérant voir encore l’insigne potentat. D’autres se découragent et envahissent les brasseries de l’esplanade.

A l’Hôtellerie du Grand Sablon les ambassadeurs de Florence, Venise et les consuls hanséatiques attendent d’être reçus à leur tour par l’habile diplomate bourguignon. Le timide Arnolfini se tient près de son oncle, serrant nerveusement la main de sa vierge fiancée, Jeanne de Chenany.

Quai du Miroir, dans la maison du Sang-Sang, les orfèvres italiens se disputent toujours pour savoir qui se chargera d’offrir la salière d’or et d’émail. Cellini perd patience tout en lustrant le support d’ébène du précieux objet. Moretti propose qu’on tire à la courte paille.

Revenant par le Sint-Annarei le docteur de Meyer rentre chez lui, indifférent. Le praticien fatigué remonte la promenade Gheldrode, il titube. Le médecin s’est arrêté à l’estaminet Vlissinghe pour éponger une large pinte de gueuze comptant se remettre d'une pénible journée. Il se désole de voir ses concitoyens acclamer des étrangers. L’homme de l’art ignore que sa nuit sera longue.

 

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Au Quartier Sainte-Apollonia, la jeunesse se retrouve en cette fin d'après-midi, faisant bande à part ; on ira rejoindre la fête plus tard. Garçons et filles en profitent pour se taquiner. Ces moments de mixité restent si rares. La rigueur n'est pas de mise aujourd'hui, et puis leurs parents et les curés s'empiffrent au banquet, comment tenir la bride?  

Au premier étage de la Gruuthuuse, le maître du protocole princier a réuni les deux candidats à la Toison d’Or, les faisant répéter la solennelle cérémonie. Un impatient colonel du Limbourg qui s’est illustré en bataillant les Armagnacs et Veit Stoos, gentillâtre d’origine germanique et lointain cousin de l’Empereur, qui vient de perdre son fils dans un malheureux duel.  

Philippe le Bon, susurrent de méchants nobliaux, aurait créé l'Ordre pour épater son Isabelle, fille d'un roi de souche capétienne, mais en fin démagogue ce grand Duc cherche à établir une cour haute en blasons, capable de rivaliser avec celles de ses voisins.

 

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               Marguerite accoucha dans le secret, la douleur et le silence de la nuit. Le docteur de Meyer coupa le cordon ombilical, fit un noeud aussi joli qu'il lui sembla et tendit le bébé à une servante qui emmaillota l'enfant dans un linceau mis à réchauffer sur la cheminée, entre la salle à manger et la cuisine.

Jan s’approcha de sa sœur et lui baisa le front.

- Tu es certaine?

- Ne me le montre pas!

Jan disparut en emportant la petite chose. Elle l'entendit sortir la mule, puis les sabots sur le pavé.

Margot, épouse de Jan, moucha les bougies quai du Rosaire. Elle s’assit près du lit de sa belle-sœur. Le silence apparut soudain comme un être vivant, hostile, inquiétant et qui semble condamner cet élucubrant sacrilège. Le médecin rentre chez lui.

Le bourgmestre Ruysbroeck fut pris d'une de ses terribles quintes qui semblaient à chaque fois lui arracher le mou des bronches. La réception s’était déroulée ric-rac sans mauvaise surprise. La caravane ducale filait maintenant sur Bruxelles. Le maïeur toussa encore, décollant un peu plus la plèvre de ses poumons. C'était sa manière de diversion. Les six autres sages du Conseil de Ville en avaient pris l'habitude mais comme l'accès restait profond et angoissé, l’artifice demeurait efficace. Les uns et les autres se remettaient des festivités de la veille. Rots et pets ponctuaient les sujets du lourd agenda.

                Paulus Ruysbroeck n'appartenait ni au parti des "républicains" proche des "Dix-sept" (futur PaysBas) ni à la Confrérie des Bourgeois, pas plus à l'une ou l'autre des quatre Guildes et huit Corporations d'Artisans et Commerçants que comptait Bruges. Son capitoulat, nomination à la tête de l'administration communale, il le devait à sa stature physique, à son éducation humaniste et à une neutralité quasi atavique. Son père avait été bourgmestre, son fils le serait selon la volonté divine, avec la protection de l'Ange Gabriel et sous le regard caressant de Sainte Ursule.

Des trois Membres des Flandres occidentales, Bruges passait pour la moins querelleuse. A Ypres et Gand, les réunions du Conseil tournaient souvent au chambard ou à la batterie !

Sous la tutelle du Conseil, édiles, avoyers, échevins se partageaient les dicastères de l’opulente commune, chacun sa tâche.

Le père de Paulus avait bâti une robuste mais discrète fortune dans la construction navale, livrant ses solides courriers et caboteurs à fond plats (gabares) aussi bien aux Normands qu'aux Bataves amis ou ennemis du Grand Duc dijonnais. Même aux perfides Anglais de Southend.

Le magistrat fit une première estimation du coût de la fastueuse visitation, les dignitaires faisaient grise mine.

- On s'en tiendra à ce que nous avions prévu! La renommée de notre cité a son prix! Les Corporations ont payé leur quotité, les aristocrates...aux lanternes grecques!

Il fallait revenir aux affaires courantes, liquider de ridicules conflits fonciers, examiner trois dossiers judiciaires en appel, recevoir les plaintes des mêmes avaricieux contestant leur taxation...

- Messieurs! Pourquoi trouver un responsable ? Criez haro s'il vous plait et sur qui vous  déplaît mais c'est trop tard, Balthazar ! Y'a plus de remèdes, le delta est ensablé pour l’éternité, un débâclage coûterait une fortune et prendrait des années. Le Duc vous l'a confirmé, il n'a aucune raison de privilégier Bruges aux dépens de ses soeurs flamandes.

Tournons la page! Misons sur l'innovation, sur l'habileté de nos marchands, le savoir-faire de nos artisans, sur la docilité de nos campagnards.

- Amen !

- On l'savait, protesta Eustache de Streel vague partisan de l'Empire-lointain, les Bourgeois n'ont rien fait. Qu'est devenu le versement du Dijonnais, ne nous offre-t-il pas une autre avance pour désembourber le havre ?

- Pas plus de ridders que de gelds, on ne verra rien, on ne verra plus rien, grand couillu !

- Promesses princières et diplomatiques, poursuivit Charles de Heers. Mane, thecel, pharès !

- Flamands calmés, monnaie sous'l'nez, ironisa le plus teigneux des anti-bourguignons.

- Fallait pas assassiner Jean l'sans Peur, rétorqua, Gilles van Wilde, Doyen de la Confrérie des Drapiers ! Son fils...

- Allons, allons, ne martelez point vos encéphales....

Là c’est Joop den Uyl qui, malgré sa candeur de néophyte, témoignait d’une appréciable distinction. Le bourgmestre les laissa encore échanger d’équitables insultes puis il conclut la séance d'une de ses quintes. L'ensablement de la Zwin était une catastrophe annoncée depuis cinq décennies. Bruges perdait Zeebrugge son étape maritime, Anvers l'Ambitieuse prenait le relais, l'Escaut et son estuaire semblaient naturellement protégés de l'enlisement. Certains pensaient que la nature rétablissait ses droits, furieuse qu’on ait osé canaliser ses cours d’eau, les plus raisonnables craignaient que « l’homme » ait rompu certains équilibres dans sa poursuite infernale du « progrès ».  Damme, Hoecke, Monnikerende se reconvertissent déjà dans la production et la transformation du lin. Leur versatile paysannerie revalorise au mieux les jachères en fourrage et les polders en tourbières. L'élevage bovin progresse.

Philippe avait promis des réductions sur la carnaticum et d'analogues coutumes, en guise de palliatif, confiant qu'il est en l'ingéniosité de ses entrepreneurs flamands qui depuis des siècles remodelaient leur économie au gré des concurrences et de la modernisation.

 

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- Il veut nous faire paysans ?

- L'a-t-il dit, nenni, mais nos terres ne sont pas si mauvaises. Regardez les Champenois, plantons du sarrasin, cultivons le blé. Nous avons les moulins et la force du courant d’air, de quoi cuire notre pain mollet et engranger assez d'orge pour les bêtes.

- Nous sommes des Maîtres de Corporation pas des bucoliques.

- Schnikebuits, tu nous emmerdes ! Paulus fut pris d’une déchirante toux.

- Glaire et morve épaisses, il est temps d’aller à confesse, marmonna Maître Fifrelin, coutelier de son état, sinon tu nous réuniras la prochaine fois au cimetière ! 

- Et voilà une brillante suggestion, Messieurs, nous tenterions de trouver une issue à l’engorgement des égouts qui empestent les caniveaux. Fi de vos allongeails, la séance tenante est levée. Mais que personne n’ose oublier que ce mercredi, secondes matines sonnantes, nous irons briser le comptoir (banqueroute) du Juif Guarini qui n’a pas trouvé  sauveteur ! Je compte sur votre présence. La dernière fois je me suis retrouvé isolé face à l'un de ces piètres gestionnaires, entouré de sa menaçante famille, j'ai bien failli ne pas me sortir vivant de leur micmac ! D'accord, je suis votre bourgmestre et c'est mon devoir de conduire cette rupture de banc mais vous m'obligeriez en étoffant notre délégation!

 

Le vieux Tindemans attendait son maïeur au coin de la rue de l'Ane aveugle.

- Alors, une rumeur ?

- Rien, personne ne sait rien, personne n’a rien vu avec tout cet énervement. Si, quand même, la ronde de nuit aurait aperçu une sorte de géant, enfin son ombre pas loin du beffroi vers les premières matines (Quatre heures).

- L'ombre d'un géant ? D'habitude ces pauvres femmes abandonnent leur nouveau-né à la chapelle  Sainte-Quitterie, les bonnes soeurs entendent chialer le mome et la volonté divine est accomplie, un orphelin de plus, pas de quoi manquer la messe. Mais là, l'ombre d'un géant, le beffroi, à deux pas du Prinzenhof, des appartements de son Excellence?

- Et le bruit des sabots d'un cheval !  

- Avec le ramdam qu’ont fait ces Dijonnais, un bruit de sabots, bruit de sabots, n’y’avait que ça !

Je ne me souviens pas avoir reconnu une femme de si large dimension parmi cette foule d'invités, une de ces étrangères nous larguer son faon ? Non, non. Cherche encore, écarte tes esgourdes, tiens voilà deux sous, fais la tournée des estaminets, des fois...   

 

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Chaque jour à cette heure, pas loin du quadrillion de midi, Paulus Ruysbrœck entamait sa ronde du centre ville. Comme la Maison de Commune occupait une aile des halles principales, au passage, il interrogea plusieurs commerçants, avaient-ils aperçu « l'Ombre de ce géant » ? Boutiquiers, vendeurs de bougies, façonneurs de tonneaux et barils, aucun d’eux n'avait rien remarqué d’insolite avec cette folle agitation et comment différencier une escorte ducale et le sabot d'un mystérieux géant?

- Nous autres on a autre chose à faire! Ces célébrations amusent la populace mais c’est nous qui réglons la facture.

 

 

 

Le poitrinaire fit un crochet au quartier des Toscans, rue de la Nouvelle Athènes. Ces méticuleux enlumineurs levèrent leurs yeux de leur table de travail, pas plus de dix secondes.

-    Niente, Signore Paolo, niente...

-    Grazie Seignor Moretti. Magnifique votre sucrier, il a fait grande impression auprès de la Duchesse!

-    Salière, Signore Paolo, une salière qui nous a coûté deux cents florins! Et quoi en retour ? Niente !

-    Pas certain, Maître Fioravanti, possible qu'on réduise vos taxes de séjour! C'est inscrit dans le protocole final. 

-    Vraiment, vous allez enfin nous accorder la citoyenneté ?

-    Pas si vite, le Ponant voit l'avenir, nous pourrions bientôt former une "nation lotharingienne ", peut-être « romaine » où tous les hommes y étant nés auraient les mêmes droits et devoirs. Pour le moment, si vos femmes ont entendu des murmures au sujet d'une gravide qui aurait retrouvé sa minceur par miracle entre le soir et le matin ?

-    Si, si...

-    Allez, bonne journée et que San Giacomo vous protège!

-    Que San Antonio vous aide dans votre quête. 

               

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Il ne manquait jamais de se signer sous la statue de Saint Willibrod, propagateur de la Bonne Parole (au VIe siècle). Traversant sans s'arrêter le Marché aux Harengs, Ruysbroeck remontait le canal Saint-Sauveur à l'ombre des vestiges de la Haute Muraille, contournait au pas de charge le Béguinage et longeait ensuite, successivement, l'hôpital Saint-Jean, l’harmonieuse demeure du peintre Petrus Christus aux façades d'ocre peintes, les halles aux draps et la Waterhalle à la limite du Marais, pour enfin s'arrêter, gravement essoufflé, à l'auberge de la Madeleine. Le bourgmestre y avait sa place réservée, tel ses vieux amis van der Weyden, Johann Bouts, Claus Bosch et Jan Sluter le sculpteur borgne.

- Ah ! Paulus, je te cherche partout !

- Hugo ! Tu me cherches et pourquoi donc ? Je te croyais aux foires de Champagne à tapisser tes roubignoles de feuilles d’or.

- Manquer la visite de son Ponant ? Nenni !

- Mado, sers nous deux pintes! Bon tu me cherchais et tu m'as trouvé, alors ?

- Alors, ce bébé il me le faut!

Hugo van den Boogart négociait des herbes et des essences rares à travers les Flandres, l'Artois, le Limburg, le Hainaut, le Brabant, on le connaissait à Groningue, Gueldre, Utrecht, Delft et jusqu’à Amsterdam, Tilburg, La Haye et Rotterdam. Il s'approvisionnait rarement à Venise, parfois à Paris, souvent aux Foires de Arras, Lille, Lyon et Genève. Chaque trois ans le marchand se risquait au pays des Souabes ou en Bohême n'hésitant pas à traverser la Germanie pour atteindre Prague et Innsbruck. Les peintres constituaient le corps d’une clientèle aisée mais exigeante, Hugo fournissait volontiers plusieurs nobles cuisines, certains apothicaires et divers alchimistes concocteurs de mystérieuses recettes à usage thérapeutique. Son frère Johann van den Boogart appartenait à la très respectée Guilde des Peintres brugeois bien qu'il n'eut pas le génie de ses réputés Confrères. Un veuf besogneux, apprécié de l'Eglise, qui ne se permettait jamais aucune initiative et réalisait à la lettre l'ouvrage commandé.

- Le bébé, il me le faut !

Imbécile de Tindemans, pensa le bourgmestre se promettant de remonter les bretelles de son vieux clerc indiscret.

- Le bébé, il me le faut !

L'épouse d'Hugo venait de perdre son nouveau-né. Paulus le savait. Il réfléchit pendant que van den Boogart lui débitait les mamelles douloureuses de sa femme, son ennui de n'avoir "que" des filles, le veuvage de son aîné…!

- Le bébé, il me le faut !

- Quatre ! Tu as déjà quatre filles qui te fourniront autant de pue-la-sueur dévoués à ton commerce !

Le négociant en herbes et essences rares préféra en revenir à ce lait débordant qui torturait les poitrines de l'inconsolable endeuillée. O pleurs, ô désespoir ! A son habitude le bourgmestre décida de ne rien décider avant le lendemain. Souvent un problème se résolvait par lui-même. Il passerait d'abord chez les sœurs de la Quitterie, il souhaitait patienter encore un peu, qui sait le père ou la mère, pris de remords, changerait d'avis. Car l’édile en était convaincu, il ne s'agissait pas d'une sordide affaire de gamine détroussée et saillie par un oncle incestueux ou par un amoral cousin bavotant de la queue. Le drap protégeant l'enfant portait une initiale, "M." et le couffin d'osier semblait d’une facture particulièrement soignée.

- Les nantis chez les nantis, marmonne-t-il en rentrant chez lui. Faudra que je me décide rapidement, les nourrices de l'orphelinat n'ont pas les seins bien graves. Tandis que la femme d'Hugo! Paulus, acculé, tirait souvent parti de critères irrationnels. A sa femme il fit un rapport concis de ce fiévreux quantième. Sa moitié savait déjà le tout.

- Donne le aux van den Boogart « ton » petit bâtard.

- Ouaie ? Les Boogart ne font pas de politique, ils ne sont d'aucun bord si ce n'est d'celui du Bon Dieu. Hugo est un contribuable qui ne proteste jamais.

Le Johann n'a pas eu de chance avec son éphémère épouse. J’hésite, vois-tu, j'aime, j'ai besoin d'hésiter. Evidences et certitudes m'emmerdent, surtout celles des autres. Ceux qui savent l’essentiel me fatiguent, pire ils m'ennuient, le doute n’est-il pas la curiosité de l’âme ?

La maîtresse de maison secoua la tête en levant les yeux au ciel et déposa la cocotte sur la grande table. Le bourgmestre mangeait le plus souvent seul, avant sa famille. Sauf lors de fameuses occasions.

Aliter leporem ex suo iure (Lièvre cuit dans son jus)

Garum (sorte de nuoc nam), bouillon,

Bouquet de poireau, coriandre et aneth!

Poivre, livèche (plante dépurative), graine de coriandre, racine de laser, oignon, menthe, rue (plante aromatique et médicinale), mogette (haricot blanc) et graine de céleri.

Amen !

L'odeur de la rue pondérait celles des autres ingrédients. La livèche ? L’ami Hugo en avait trouvé à Prague ; un marchand venu de Perse lui en aurait, parait-il, exalté les infinies vertus ! Sa femme servit le moût de raisin cuit à part, son mari aimait y tremper son pain sarrasin. La cuisinière, gérante du ménage conjugal, remplit son verre à elle d'un piquant vin de Moselle et s'assit ensuite au bout de la table. Regarder gruger son époux lui procurait un infini plaisir et puis, comme il avait la bouche pleine, elle pouvait l’entretenir à sa façon. 

- Hugo est ton vieux complice, Berthe est ma cousine, ils leur manquent un vigoureux héritier. Craindrais-tu des vilaineries ou d’infernales jalousies de ton parlement de grognons ? Le Johann ne se remariera plus maintenant qu'il est guildien. Alors ?

Entre deux bouchées Paulus répondit calmement :

- Non. Mais la mère de ce petit n'est pas n'importe qui. Carpe diem, femme ! Dubio…

- Dubio, dubio, dans le doute absinthe-toi !

- Sage parole, sors le flacon, que Saint Ghislain me pardonne.

- Et puis, qu'est-ce que cela change, ne l'a-t-elle pas abandonné son morpion ?

- Pas vraiment, pas vraiment, c'est « l'ombre d'un géant » qui l'a déposé à la Stadhuuse.

- Tu penses à une noblionne mal prise? Une exotique ?

- Non, non, c'est un familier qui possède bien nos us.

Il s’est tellement empiffré qu’il doit se débrailler pour trouver son air. Morphée le conseillera songe-t-il déjà tandis qu’il lâche un roulement de pets.

-    Morbleu, ça fait du bien par où ça passe!

-    Pets du soir, pets de putois.

Elle et lui savent que la maladie gagnera. Elle ne lui en veut pas de partir en avance. On suit le traitement des docteurs, on pousse le fils aîné à se prendre en main, à gérer au mieux les chantiers délocalisés à Anvers. Ils sont solidaires depuis toujours. Elle ne lui refuse plus l’absinthe et soigne ses repas, c’est toujours ça de pris. La nuit, elle l’écoute s’étouffer, reprendre son souffle in extremis. Saint Alban, fais que le Ciel attende encore un peu.

Une quinzaine plus tard la maisonnée Boogart célébrait le baptême de Hjeronimus, vite dit «Momoh» ! Furent conviés les Doyens des huit Confréries et Corporations, ceux des quatre Guildes, plus de nombreux amis. On servit un boeuf entier, trois cochons de lait mais encore des vingtaines de corneilles et surtout des canards Colvert. Hugo se réjouissait de la paix retrouvée en son ménage. Ce bon vivant tachait de fortifier une solide harmonie familiale, sans aucune ambition personnelle sinon l'envie de travailler dur et de partager avec ses proches. L'homme ne posséderait jamais le talent de son frère aîné. Hugo manifestait une humeur égale et joyeuse, une chaleur presque animale et une infinie curiosité. Il aime toucher, mesurer de ses mains, caresser la vie, les choses, les gens parfois.

Aucun membre du Conseil n’avait remué le sourcil lorsque Paulus aborda le sujet d’un ton rassoté qui retenait sa prochaine tousserie. Les adoptions concernaient plus souvent des bouseux qui se constituaient ainsi une main d’œuvre gratuite. L’usage voulait cependant qu’on s’en soucie officiellement. Dans ce cas, « l’ombre de ce mystérieux géant » ne suscita qu'un vague intérêt de la part des Membres du Conseil communal, tous intimement anxieux qu'en cherchant trop les géniteurs de ce malheureux orphelin on risque, par accident, de débusquer divers infortunés coupables.

-    Sol lucet omnibus.

-    Ite missa est, maïeur, passons aux choses sérieuses.   

Coté rue, la façade d'une habitation brugeoise ne laisse jamais supposer ce que l'on peut y trouver en son revers. Parfois un large espace, souvent un jardin potager qui longe un cours d’eau naturel ou artificiel. Bien sûr dans les meilleurs quartiers de Bruges, ailleurs les fenêtres donnent droit sur des canaux nauséabonds dont les humeurs vous infestent les narines.

Hugo van den Boogart a vu grand, il a fait venir un traiteur du centre ville, des tâcherons construisent une tente et plantent des drapeaux à l’entour. Le maréchal des logis lui a loué ce chapiteau de campagne pour deux pleins tonnelets de vin d'Alsace et trente canards rôtis, de quoi régaler sa garnison bourguignonne.

C'est une dépense somptueuse que ce raout mais il ne sait pas ce qui le réjouit le plus, ce fils "tombé du beffroi » ou le sourire retrouvé de son épouse. L’euphorique maman ne se gène pas pour dégrafer son tassel quand bébé réclame la tétée. Le lait ne coule que par douceur, le sang par la violence, quoi que les Anciens leur trouvent une source unique. Je suis un rempart, moi, mes seins en sont les tours. Alors, pour lui, je suis celle qui fait son bonheur. (Cantique des Cantiques, 8/10).

Trois jours auparavant, le charcutier a saigné une truie, entortillé les saucisses et fumé les deux jambons. Avec les oreilles, le museau, les joues, chaque pièce bien rasée, et un jus de cuisson, sa femme a mijoté une galantine truffée de grains de livèche. Après avoir scellé la terrine à la cire d’abeille, elle a enterré le trésor sous un tas de cailloux près du moulin à eau. En deux nuits la masse a pris la forme d’un pavé gelé. On ne servira cette délicatesse qu’à la table des hommes.

Les dames sont vêtues à l'ordinaire, pour un mariage elles porteraient d'extravagants hennins à voiles échafaudés. L'une ou l'autre a coiffé un joli touret à l'ancienne roulant ses tresses en macaron. Les hommes, eux, enfilent une cotte hardie "de la semaine", certains rajoutent une ceinture orfévrée pour bien faire savoir à quelle Confrérie ou quelle Corporation ils appartiennent. Mariages et funérailles exigent qu'on se distingue, qu'on paraisse. En effet dans les deux cas, derrière la cérémonie, se cache un héritage, une dot ou un partage. Ces redistributions modifieront la donne et l'équilibre des richesses ici et là. Un marchand verra doubler ses étals aux halles, un fermier devra se séparer de précieuses acres de terres à fourrage. Mais un baptême ? Les invités viennent se détendre, par curiosité encore, l'absence d'enjeu permet qu'on s'amuse libre d’arrière-pensée. Berthe et Hugo van den Boogart veulent qu'une bonne fois on jacasse et murmure sur les origines du petit, que l'assemblée comprenne qu'il ne sera pas traité en demi fragment.

- Ces baffreurs te coûteront un paquet, lance Berthe à son mari, mais elle le dit avec fierté. A travers ce bambin d'occasion revivent ses trois mort-nés. A l'église n'a-t-elle pas déclaré au moins quatre prénoms ? "Momoh" (Hjeronimus) prendra l'd'ssus. Les cheveux rouges du gamin sont pareils à ceux du grand peintre van Aken, qui fut le premier Guildien de Bruges et vague cousin des van den Boogart par la cuisse d’une chaude et infidèle rouquine de haute lignée dont personne ne prononce jamais le nom (Bogey). C'est un monde de bourgeois, d'artisans reconnus, de notables instruits mais c'est aussi cette liberté unique et franche, parfois naïve mais rarement innocente, que tolère et invente la Flandre. Là le baptême coïncide avec les festivités des Matines, 125 ans déjà que les Brugeois massacrèrent ces indésirables Frouzes au cri de "Des gildens Vriend", ces François qui parlent pointu, ces arrogants dépourvus d’éducation ! Certes, l'affection pour Philippe de Dijon n'est pas éclatante mais son règne s'annonce paisible, le prince est un homme mûr qui n'a pas l'âme guerrière, on le croit né pour la diplomatie, la protection des arts, l'encouragement du commerce et l’adultère. Lui vaut mieux qu'un Habsbourg, qu’un Capet. « Valois ne cherche point maille » chantent les Dijonais. D'ailleurs n'a-t-il pas anticipé sa récente visite en Flandre soucieux de ne pas irrité son royal cousin ?

 

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Les enfants courent autour des banquettes et on les laisse faire. Les chiens les poursuivent en aboyant. Deux grandes tables, la première réservée aux hommes,  une plus petite pour les dames. Un orchestre de flûtes, de cornemuses et de violines résiste comme il peut aux éclats de rire et aux chansons gaillardes que reprend l'assemblée.

Toujours drudu, toujours drument

Bergère, allons-y bellement

Une filée dans dix-huit ans

Bergère allons-y drument

Beau tisserand, beau tisserand

Fais-moi de la toile en te dépêchant

Toujours drudru, toujours drument

Que je me fabrique un cotillon blanc.

 

Les marmitons servent enfin la souppe. La broche tourne avec peine tant le boeuf est immense. Parfois le vent souffle et l'odeur des canards rôtis envahit le jardin et s'engouffre dans la tente. Hugo fait la tournée, veille à ce que chacun reçoive son pain, que son verre se remplisse. Compère Paulus a déjà trop bu et archi bouffé, on l'entraîne au bord du canal où il vomit saoul glaireux et rouges gorgeons. Le bourgmestre oublie ses ennuis, ces histoires d'ensablement, le déclin lent mais inéluctable de sa ville et le chancre qui lui ronge la poitrine.

Johann van den Boogart, le frère d'Hugo, se fait prier. Ce n'est pas l'homme des frappes dans le dos, pas plus celui des embrassades ou des cuissages rapides. Prudent, pour la circonstance, il a fait fermer son atelier qui jouxte la parcelle de son cadet.

Jan van Eyck survient tardivement, il débarque seul, sans sa femme Margot ni sa sœur Marguerite. Murmures. On met sa triste mine sur le compte du récent décès de son frère Hubert.

- Jan !

- Johann !

Les deux Maîtres ne se jalousent pas. Johann peint le bois, il "fournit" l'Eglise, rien que sur commande. Van Eyck lui a expliqué ses dernières trouvailles, les dosages de térébenthine qu'on additionne à l'huile de lin ou d'oeillette. Sa clientèle déborde les frontières flamandes. Il raconte son voyage au Portugal, la vie à la Cour de Jean II et à celle de Dijon. Maître Boogart éloigne son camarade, une manie du secret qui amuse van Eyck, auteur du fameux retable de l'Agneau mystique, l'initiateur de cette peinture à l'huile. Ils se sont connus autrefois, à Paris, dans un atelier de miniatures à la fin de leur apprentissage.

- La meilleure tempera ne résiste pas au temps malgré tes plus fins vernis, ton travail c'est au séchage qu'il trouve sa maturité, mon huile s'oxyde, tu comprends, elle durcit sans changer d'aspect, en quelque sorte elle emprisonne les pigments, elle participe "au miracle"...Als ich can.

Jan ramène son confrère à la grande table et s'adresse au cadet van den Boogart.

- Dis, Hugo, ce petiot, qu'en feras-tu ? Un marchand comme toi, un architecte de marine à l’instar de son parrain Paulus, lui qui menace de nous laisser chair en plan pour s'établir à Anvers, ou… le placeras-tu chez ton respectable aîné ?

La mère adoptante se lève brandissant le nourrisson, son corsage encore dégrafé laisse voir une ronde et brune papille, elle a bu elle aussi plus que de raison.

- Il sera ce qu'il voudra, j'y veillerai, mais jamais soldat, j'l'jure sur la chasse de Sainte Ursule !

L'assemblée pouffe de rire pendant qu’elle se rassied pour vider sa chope !

-    Pouah ! Amer chicotin c’tte cervoise !

Qu’importe, le malt gonfle les mamelles de bon lait. Encore !

 

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Un des musiciens réunit les enfants et leur raconte la légende du moment, celle de Till Ulenspiegel. Quand on arrive au passage des rats, le flûtiste l'interrompt et souffle gaiement dans son flageolet ce qui laisse les gamins bouche bée. Ces diablotins connaissent l'histoire mais on adore les variantes qu’improvisent les conteurs. Déjà c’est la fin de l’après-midi, les ventres sont pleins, le ciel s'assombrit, l’orage s'annonce mais on a encore le temps. Des invités se retirent lentement. La bière remplace le vin, elle vient de la région mosane, le "Grand Axe". Une brasserie qui n'hésite pas à importer somptueusement son houblon de Bohême et torréfie le grain à la mode des Anglais. Ici les uns refont la politique, évoquent la résistance des Bourgeois de Namur, se moquent des fouteurs de merde liégeois, de ce qu'a promis le Ponant aux gens de Bruxelles. Là d'autres re-refont petit patatapon les Matines de Bruges contents de se souvenir de l'embrochée sanglante de ces colonisateurs françois.

-    Nos arrière-grands-pères, artisans, bourgeois, leur ont taillé le ventre avec leurs coutelas ! Putains de François !

-    Et s’ils reviennent on leur tranchera les bourses avant de leur prendre la vie !

Là on a sorti un jeu de carte, on tape le jos. Les femmes sont rentrées en cuisine pour papoter plus en secret.