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L.T.

P.S.: Promenade au village ce matin. À la maison je me sens inutile, Mamcook est à ses fourneaux, de temps en temps "je fais d'la place" en lavant quelques ustensiles. Tout à l'heure, don, j'ai accompli ma "tournée", histoire de suivre les chantiers en cours, ici et la. En chemin, comme souvent, je m'arrête à la fonderie (de cloches à vache) et chez mon garagiste qui travaille au bas de sa résidence. Dans une semaine il s'en ira avec son épouse en... Papouasie pour faire de la plongée sous-marine. De foulée verbale en foulée verbale on cause du Vietnam ou il s'est rendu il y a plusieurs années. Il insiste pour affirmer que le Mausolée de l'Oncle Ho est à Hochiminhville (Saigon). Pourquoi le contrarier. 

... Aston Martin

(toutes les images sont volées sur la Toile)

 

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Hung était de passage à Saigon. Etrangement ce Nordiste craignait cette mégapole qui n’en faisait qu’a sa tête et que jamais le pouvoir n’avait pu mettre au pas. Il était là pour un de ces ennuyeux cours de formation que lui imposait sa compagnie. Car si Hanoi est la capitale politique et administrative du pays, Hochiminhville a su s’imposer en maitresse du business. Le mot « maitresse » convient bien car elle est peu pute.

Aussi, à chacune de ses descentes, Hung s’en tenait au Premier Arrondissement, où se trouvaient son hôtel et bien assez de restaurants civilisés. Il évitait la ville chinoise de Cho Lon qu’il imaginait pleine de revanchards aigris, comme si cela se voyait sur sa figure qu’il était hanoien ! Certes les accents sont sensiblement différents. A Saigon on parle à la marseillaise et a Cho Lon on parle cantonais.

 

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Quant aux arrondissements périphériques il ne s’y rendait que prudemment accompagné  de ses collègues locaux.

La journée avait été terriblement ennuyeuse. Il fallait constamment mouiller, rire aux plaisanteries d’un prétentieux formateur venu de l’étranger, poser des questions intelligentes, échanger des points de vue professionnels à la pause-café.

En soirée les Saïgonnais rentraient chez eux pour manger en famille, lui il était libre de son temps. Ses indemnités lui permettaient un restaurant digne de ce nom. Il aurait certes pu faire quelques économies en prenant un modeste mais succulent repas sur le pouce au coin de la rue mais sa défiance envers le sud demeurait quasiment pathologique.

Il avait trouvé un restaurant, rue Thai Van Lung. Un restaurant tenu par un métis franco-vietnamien qui servait, lisait-on sur le menu, une cuisine méditerranéenne. Hung n’avait aucune idée de ce que cela pouvait signifier. La Méditerranée s’il la visualisait, il n’aurait pu réciter le nom des pays qui la bordent.

 

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Son grand-père avait cependant été coopérant en Algérie au temps des Pays Frères et il avait une lointaine cousine qui travaillait au Liban. La France, l’Italie, l’Algérie, le Liban, oui, et puis ?

La Grèce, la Turquie, la Syrie, Israël, l’Egypte, la Libye, la Tunisie, le Maroc, l’Espagne, l’Albanie, Malte, Chypre et les pays de l’ex-Yougoslavie, il n’en connaissait rien du tout et s’arrangeait fort bien de cette ignorance.

Bibi, le patron du restaurant, lui fit un bon accueil. Ils causèrent même un petit moment.

-         - Ah, vous venez de Hanoi, vous travaillez dans quoi ? L’hôtellerie ! Vous avez peut-être connu « Monsieur Raymond », il a travaillé longtemps au Floating Hotel avant de prendre sa retraite au nord. Sa femme est vietnamienne.

-         - Oui, je le connais un peu, il participe quelquefois à nos trainings. C’est un vieux monsieur maintenant.

-         - C’était un grand gourmand, à l’époque il mangeait tous les soirs ici, très tôt avant de prendre son service. Il n’aimait pas la cuisine « internationale » du Floating. Par contre mes vols au vent, mes endives au jambon,…

 

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Hien avait entendu parler de ce Floating, un surprenant bateau-hôtel amarré le long de la rivière Saigon, proche du rondpoint Tran Hung Dao, tout en bas de l’interminable Hai Ba Trung, le premier « Five Stars » du Vietnam. Il a disparu maintenant du côté de la Gold Coast australienne.    

En sortant de chez Bibi, Hien entendit une tonitruante musique. Des curieux se pressaient devant l’Opéra,  à  la croisée des rues Dong Khoi (ex rue Catinat) et Le Than Ton (rue d’Espagne autrefois).

On avait monté de grands panneaux publicitaires à l’occasion de la Première du… dernier « James Bond ». Sur le bas du perron on avait réussi à installer une Aston Martin d’un jaune pétant ! 

James Bond n’a jamais roulé en Aston Martin jaune ! Tout le « monde » le sait.

Hien s’arrêta un moment pour observer les « promo girls » en robes très courtes, étincelantes d’une multitude de médaillons argentés. Elles avaient pour mission de se pavaner aux portes du bolide Plus « bandantes » que « Bondiennes », pensa notre maitre d’hôtel qui maitrisait parfaitement le francais et l’anglais car, après avoir achevé sa formation en « hospitalité » dans une excellente école de Chicago, il avait fait un stage d’un an dans un grand hôtel parisien.

-          - Hien ? C’est bien toi ?

Un élégant jeune homme descendit les marches du perron. Il était vêtu d’un smoking anthracite et portait un nœud de papillon.

-         - Ca alors !

-         - Long ?

-          - Combien deux ans qu’on ne s’est plus revus ?

 

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Long entraina son ami dans un café-restaurant à quelques pas de l’Opéra. Un endroit « branché » dirait-on aujourd’hui. L’intérieur était joliment décoré dans un style « art déco ».    

A la manière dont le personnel les accueillit, Hien comprit que son camarade y était connu et respecté.

-          - C’est moi le patron de l’établissement !

Il n’y a avait rien d’arrogant dans cette dernière précision, rien qu’un souci de clarté.

Long s’approcha de la caissière et lui présenta son ami :

-         - Nous étions ensemble à Chicago. C’est mon ami Hien, Hien voici ma cousine Mai, une Nordiste comme toi.

-        -  Bonsoir Monsieur Hien.

-         - Bonsoir Dame Mai.

La saluant ainsi, le jeune homme marquait son respect envers une femme plus âgée et plus importante que lui.

Le Nordiste ne pouvait dissimuler son étonnement. Ils s’étaient connus à Chicago où  ils étudiaient dans la même école. Sa famille, comme la sienne d’ailleurs, avait dû se saigner aux veines pour l’y envoyer. Il se souvenait d’un garçon discret, près de ses sous, plutôt timide, toujours volontaire pour un stage rétribué dans un établissement huppé de la Wind City de l’Illinois. Hien avait trouvé ce sudiste très… hanoien dans son comportement.

Long allait lui raconter sa métamorphose. Une fois le café-restaurant fermé, le personnel disparu, ils eurent la nuit, l’un pour résumer son « année folle » l’autre pour en découvrir l’extraordinaire  déroulement.

Long venait à peine d’achever sa formation aux Etats-Unis et de rentrer au pays que son père et sa grand-mère le convièrent en un huis-clos familial. Enfin, pas vraiment familial, on n’avait pas invité sa mère et ses sœurs.

-        -  Long, ta grand-mère et moi nous avons fait un immense sacrifice pour t’envoyer étudier à l’étranger. Tu es l’aîné. Nous avons même contracté une importante dette. Tu trouveras probablement un excellent poste de manager dans un grand hôtel, on te payera  500 ou 700 dollars, il te faudra du temps pour gravir les échelons. Les compagnies étrangères restent méfiantes. Nous saurons patienter mais tu dois nous aider.

 

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Son père lui remit un dossier complet et vingt millions de VNdongs. Le jeune homme était inquiet. Par où commencer ses recherches, songea-t-il ?

-          - Prends ton temps. Grand-mère a attendu bien longtemps, elle saura encore attendre mais elle a besoin de savoir avant de mourir.

Le frère de son père avait disparu peu avant la libération de Saigon. Officier de haut rang dans l’armée sudiste Khai appartenait en fait à la résistance vietnamienne. Depuis 1975 plus personne n’avait entendu parler de lui.

Le « dossier » que lui avait remis son père était bien maigre, quelques photos sauvées, toujours en compagnie de compagnons de l’armée fantoche. Deux médailles, quelques lettres en anglais, des reconnaissances pour sa bravoure au front ! Et trois cartes d’identité… avec des noms différents !

Un cliché jauni le montrait au côté d’une jeune femme élégante vêtue d’un de ces ao dai comme en portaient les bourgeoises de l’ancien régime sudiste.

-          - Ta grand-mère est bien vieille, elle voudrait savoir si son fils ainé est vivant, s’il est mort où il est enterré.  Tu comprends ?

Bien sûr il comprenait. Il comprenait encore qu’ainsi on lui demandait de rembourser le sacrifice financier de sa famille. Pourquoi avaient-ils attendu si longtemps pour effectuer ces recherches ? Peut-être craignaient-ils d’approcher l’administration militaire, le passé d’officier sudiste de ce frère qui avait bouffé a deux râteliers rendait toute approche délicate ou même risquée. L’Armée populaire vietnamienne est un monde à part et l’une de ses règles primordiales reste la méfiance envers les civils.

Avant de monter à Hanoi pour contacter les divers offices qui pourraient éventuellement orienter son enquête, Long prit une curieuse initiative. Il se rendit au consulat américain.

Lors des négociations serrées que menèrent les Américains et les Vietnamiens pour enfin lever l’embargo qui freinait le développement du pays, il fut entendu que l’Amérique reprendrait possession de cet étrange bâtiment-bunker qui fut autrefois son ambassade à Saigon, boulevard Le Duan.  

Le jeune homme dut montrer son passeport au policier vietnamien en faction devant l’entrée du Consulat des Etats-Unis (L’ambassade yankee étant bien évidemment à Hanoi).

-          - Tu viens pourquoi ?

-        -  Je dois retirer l’original de mon diplôme.

Sans mentir il n’aurait jamais franchi le portail de sécurité.

Le garde examina chaque page du passeport avant de le laisser entrer. Il ne faisait qu’appliquer les consignes recommandées par le personnel américain de ce Consulat.

Une fois à l’intérieur il affronta bravement un solide et méfiant G.I. vêtu d’un impeccable uniforme de la Navy. L’anglais, il le maitrisait parfaitement, il avait même absorbé l’accent particulier des « Big Shoulders ».

-          - Chicago !

-          - Yep, Chicago !

Long comprit que c’était un de ces jours de chance. Le G.I. était originaire de Naperville, juste au sud-ouest de Chicago !

-         - Et tu crois que le bureau des MIA s’intéresse aux anciens officiers sudistes ?

Long n’avait prudemment fait aucune allusion aux activités secrètes de son oncle au sein de la résistance vietnamienne. On l’aurait jeté ! Il avait simplement montré les photos de Khai en compagnie de dignitaires de l’armée américaine.

Le responsable du bureau M.I.A (Missing in action) se chargeait de mener de longues et souvent frustrantes recherches à travers le pays en espérant encore découvrir les restes de l’un des 1655 manquants (en incluant le Laos et le Cambodge). 700 MIA ont été identifiés en 20 ans.

Tous les mois, de nuit,  un avion de l’U.S Air Force décolle encore discrètement de Hanoi après une brève cérémonie sur le tarmac de l’aéroport.

 

 

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Le capitaine reçut Long avec amabilité. Il était rarissime qu’une famille vietnamienne s’adresse à ses services. Et puis ce jeune homme lui fit bonne impression, il parlait aussi parfaitement l’américain.

-        -  Oui, nous avons un listing des Vietnamiens évacués jusqu’à la fin avril 1975. Mais tu sais, entre le 23 et le 30 avril c’était un foutu merdier.

Il consulta son registre sur son ordinateur.

-        -  Rien.

Il prit tout son temps puis se retourna face à son visiteur.

-         - Ta famille a-t-elle considéré la possibilité qu’il fut un agent de la résistance ?

Long n’avait évidemment pas montré la carte de membre du FLN (Viêt-Cong) de son oncle Khai, il pensait que….

-        -  Ton oncle apparait dans le listing des agents qui ont à l’époque infiltré notre état-major. Si  tu veux avoir une chance raisonnable de le trouver ou de savoir ce qu’il est devenu, tu dois t’adresser à Hanoi, aux services des MIA vietnamiens et au Front patriotique qui a ses propres archives. Il arrive qu’on travaille avec eux.

 

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L’officier yankee n’avait aucun état d’âme. Pour lui la mission demeurait avant tout « technique et scientifique ».

-          - Tu sais chaque mois nous retournons deux caisses d’ossements qui ne nous appartiennent pas. J’ai de bonnes relations avec le Major Phung, je vais te donner ses coordonnées. S’il n’y a pas de vieilles embrouilles politiques par dessous, il t’aidera. Tu dois savoir qu’il y a eu une terrible épuration au sein du FLN quand les Nordistes ont pris les affaires en main. Bonne chance. Ah ! Tiens-moi au courant, j’aime bien mettre à jour mes listings.

Il n’informa pas son père de cette première démarche. Long annonça simplement qu’il montrait bientôt à Hanoi et qu’il y resterait probablement deux ou trois semaines.

Deux mois plus tard il trainait toujours dans la capitale. On le recevait poliment d’un bureau l’autre,  lui promettant de suivre sa requête au plus vite. Il repassait jour après jour, en vain. Le Major Phung restait introuvable.

On le disait en mission en province ou à l’étranger.

Long logeait dans un mini-hôtel bon marché au cœur de la vieille ville. En soirée il mangeait une soupe au coin de la rue en écoutant les conversations de ses voisins.

La journée il marchait à travers la ville et chaque fois qu’il croisait un militaire en uniforme il l’abordait :

-        -  Tu connais le Major Phung du Service des Soldats disparus ?

-         -  Phan Cao Phung ?

-         - Oui.

Le Major Phung travaillait officiellement en « roue libre » depuis qu’il avait atteint l’âge de la retraite. Il ne se présentait que rarement au siège des « Disparus au combat ». Une nouvelle garde avait pris la relève et traitait désormais les dossiers sans grande compassion pour les parents à la recherche d’un des leurs… ou de ses « restes ». Non pas que ces jeunes fonctionnaires de l’armée se moquassent de ces familles incapables de faire leur deuil, non, simplement après toutes ces années passées ils n’y croyaient plus. La Guerre d’Indochine, la Guerre américaine, l’invasion du Cambodge, le Corps expéditionnaire au Laos, la bataille contre la Chine,… 200'000 disparus, sans compter les 300’000 de l’armée sudiste fantoche dont on ne se souciait aucunement.   

Le Major Phung travaillait chez lui, dans une jolie villa, cachée pas loin de l’Opéra. Il en aurait l’usage jusqu’à sa mort. C’était un vieil homme au regard fatigué mais plein de tendresse. Combien de mères, de fils, de parents avait-il reçus durant cette interminable fin de carrière ?   

Autrefois il avait été l’adjoint du General Trinh, l’homme qui créa le premier service de renseignement secret du pays, à la demande de son camarade Giap, maitre de l’Armée populaire. Il avait alors eu accès à des dossiers sensibles. Le général Trinh avait fait de lui un enquêteur hors du commun. Ne donner sa confiance à personne et mouiller sa chemise sur le terrain.

-          - Entre petit.

L’homme prit la pose, fit parler longtemps son visiteur. Le retraité fumait des Lucky Strike. Une après l’autre. Il sourit en regardant les photos que lui montrait le jeune homme.

-       -   C’était le bon temps. Reviens dans une semaine. Tu loges où ? Tu as de quoi survivre ?

Long retrouvait espoir.

 

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Ce fut une longue équipée. La province de Son La est à plus de 250 kilomètres, à l’ouest de Hanoi. Elle fait frontière avec le Laos. Là vivent de nombreuses ethnies dites « minoritaires », principalement des Hmong, des Thais blancs et noirs et des Méo.

Le major Phung lui avait donné une adresse où on pourrait éventuellement le renseigner.

-        -  Ton oncle a été le directeur de cette usine électrique, quelqu’un devrait savoir où il vit maintenant, s’il est encore en vie.

Long arriva en ville en début de soirée. Epuisé il trouva une modeste chambre dans un mini-hôtel familial. Il s’endormit en oubliant son impatience et les déconvenues des semaines passées.

Au matin, au petit déjeuner on lui servit une soupe bien chaude. La saison avait tourné, il faisait frais. Après avoir si longtemps piétiné dans la capitale a la recherche de précieux renseignements, voilà qu’il approchait enfin du but. Quel but pensa-t-il ? Et si mon oncle Khai est mort ? S’il est marié, s’il a une famille ? Que vais-je bien  raconter à cet homme que je n’ai jamais rencontré ? Que sa mère souhaitait le revoir avant de quitter ce monde ? Il devait bien le savoir, alors s’il ne s’était jamais manifesté c’est qu’il devait avoir quelques raisons, bonnes ou mauvaises ?

-          - Les bureaux de l’usine électrique, oui je connais, tu es ingénieur ?

Tant qu’à faire il décida de raconter à son hôtelier le motif de son voyage dans cette province. Après tout la ville ne paraissait pas bien grande, les gens devaient se connaitre.

-        -  Monsieur Khai, l’ancien directeur ! Oui, bien sûr, sans lui on vivrait encore au Moyen-âge. C’est lui qui a pris en main le Comité populaire et qui a mis au pas ces imbéciles parachutés par les Huiles de la capitale. Sa maison ? Attends ! Minh ! Viens ici.

La maison de son oncle se trouvait à moins de dix minutes de son petit hôtel.

-          - Entre petit ! B’en ça alors ! Entre !

C’était comme dans la bible pensa Long qui avait été élevé dans la religion catholique. Et lui jouait le rôle de l’enfant prodigue.

Khai était un vieil homme au ventre tout rond. Il portait une moustache, une moustache blanchie par les ans.

-         - Hoa, Mai, Trung, venez, devinez la surprise.

Long reconnu Hoa, la femme de la photo. Certes elle avait vieilli mais sans perdre son charme un brin mystérieux. La vieille dame ne portait pas d’ao dai mais un modeste costume de campagnarde. Elle servit silencieusement le thé sans quitter des yeux ce neveu inconnu.

Le jeune homme n’avait jamais rencontré cet oncle disparu en avril 1975. Personne ne lui avait jamais parlé de lui, de ses engagements militaires… des deux côtés. Personne n’avait fait la moindre allusion à sa compagne. Jamais !

-         - Le petit Trung t’accompagnera à l’hôtel pour chercher tes affaires, tu dormiras ici.

-        -  Je ne veux pas vous déranger, mon Oncle.

-         - La maison est bien assez grande, tu partageras le lit du petit Trung.

Khai savait ce qu’il faisait ou ce qu’il avait l’intention de faire. Il voulait avoir son neveu a portée, il pourrait le cuisiner en douceur.

Durant l’aller-retour le petit Trung expliqua spontanément qu’il était lui un enfant adopté.

-          - Je dois avoir du sang Hmong dans les veines.

-         - Et qui est Mai ?

-          - Mai c’est sa fille, fille de son sang et de celui de Maman Hoa.

Khai avait le temps, Long aussi désormais. Il avait pris l’habitude de téléphoner une fois par semaine chez lui à Saigon. Cette fois il mentit prétendant qu’il cherchait encore à Hanoi mais qu’il ne manquait de rien, n’ayant pas encore épuisé l’argent que lui avait remis son père.

La semaine suivante il mentit encore une fois :

-       -   J’ai trouvé un job dans un hôtel du centre mais on ne me paye pas car je n’ai pas de permis de résident, heureusement je peux loger sur place avec les provinciaux et la nourriture est saine.

Son oncle bénéficiait d’une modeste retraite. La famille gérait un lopin de terre qu’elle louait en campagne, cultivant du maïs et des pommes de terre. Et puis derrière la maison on avait installé un grand poulailler et un clapier a lapins.

-         - Mai vient de rentrer de Hanoi, elle a étudié l’économie, enfin, disons… la comptabilité. Je pourrais la faire entrer à la compagnie d’électricité mais je déteste ces pratiques népotiques. On verra, elle trouvera bien quelque chose par ici ou alors un mari !

Khai était un vieil homme en paix. Sa femme Hoa ne parlait jamais mais elle manifestait constamment une grande tendresse envers son mari.

Un soir qu’ils etaient seuls devant la maison a boire le the, Long osa poser quelques questions.

-         -  Oncle, Dame Hoa est comme nous une femme du sud ?

-         - Bien sûr, et d’une bonne famille proche de l’ancien régime. Le 24 avril 1975 je lui ai posé la question, nous n’étions alors que fiancés. « Veux-tu me suivre ? ». Elle m’a répondu « où tu iras j’irai ». Et tout était dit. Enfin, entre nous, parce que pour convaincre ces paranos de l’Armée populaire et les fanatiques du Parti ce fut un long combat. Un combat que je n’aurais jamais gagné seul.  

Il n’en dit pas plus cette fois-là. L’oncle et le neveu se jaugeaient l’un l’autre avec une pareille prudence. A une différence près, l’ancien avait déjà un plan bien précis dans sa tête, le neveu Long lui n’en avait aucun.

Ainsi chaque soir ils se retrouvaient à boire le thé sans être dérangés par le reste de la famille qui regardait la télévision, plumait quelques poulets ou déculottait un lapin que Trung vendrait le lendemain au marché.

Chaque matin la maisonnée s’en allait gratter cet hectare de bonne terre situé à une bonne demi-heure de la ville. Long se plaisait à labourer, à arracher les mauvaises herbes, occupations physiques qui le libéraient de toutes ses pensées emmêlées. Il espaça ses appels à Saigon et bizarrement personne ne s’en inquiéta.  

-         - Demain je descends à Hanoi avec ma fille Mai. Nous ne rentrerons qu’en fin de semaine.

Il n’y avait rien à ajouter. Et le vieil homme n’avait jamais été un démocrate.

Khai était un homme intelligent, patient et rusé. Il achevait ses jours ne se souciant de rien si ce ne fut de l’avenir de sa fille Mai,… la comptable sans travail. Le petit Trung hériterait de son nom de famille, de la maison, du poulailler, des lapins et de l’hectare à cultiver.

Mai ? Il hésitait entre lui trouver un mari et demander une faveur au nouveau directeur de la compagnie d’électricité qui ne saurait la lui refuser.

Pour le reste son plan progressait. Depuis trois mois il pouvait observer son neveu, l’interroger à sa guise, lui posant toutes sortes de questions, certaines intimes. Le garçon appartenait à ces nouvelles générations qui ne croyaient plus au credo socialiste. Leur seul idéal… s’enrichir ou pour le moins quitter l’échelon d’en-bas.

-          Reste la manière songeait le retraité.  La « morale », vaut mieux ne pas en parler. Ce neveu me semble malgré tout capable de compassion et de générosité.

Long n’était pas comme son père. Certes il avait pris le costume de son temps, l’ambition, probablement le goût des belles choses qui coûtent chères. Mais le gamin s’était forgé sa propre « ligne de  conduite ».

Khai le jugea presque mûr pour la suite de son projet.

Durant leur absence c’est maman Hoa qui vint s’asseoir devant la maison et partageant le thé avec ce neveu tombé du ciel.

Elle lui posa mille questions sur ce que devenait Saigon. Elle lui raconta ensuite son enfance privilégiée, les activités douteuses de son père, les liens qu’entretenait sa famille avec le gouvernement sudiste,  ces deux sœurs cadettes dont elle n’avait plus de nouvelles depuis, depuis… 35 ans !

-          - Maman Hoa, vous vous ennuyez de vos sœurs et de Saigon ?

-          - Saigon, non, curiosité simplement. Mes sœurs ? Oui.

-          - Je pourrais aller les voir en rentrant ?

Elle ne répondit rien.

-          - On est bien ici, et depuis que ton oncle est à la retraite nous n’avons plus à nous soucier de la politique locale, enfin locale… Tu sais Monsieur Khai a fait beaucoup pour les ethnies, surtout quand on voulait les « assimiler ». C’est lui qui a réussi à ouvrir ces écoles dans les villages Hmong et Thai. Après les touristes sont venus. Et toi, que veux-tu faire de ta vie ?

-          - Vous savez, Maman Hoa, il faut que je rembourse mon père et ma grand-mère qui ont payé mes études en Amérique. Ca me prendra au moins dix ans ! Mon rêve, c’est d’ouvrir un restaurant en ville, si possible dans le Premier Arrondissement.

-         - Hou, la, quelle ambition !

-          - Je sais, un rêve. Un restaurant joliment décoré a l’ancienne.

-          - A l’ancienne ?

-          - Oui, dans le style des années « vingt » comme on en voit dans les magazines spécialisés.

-          - Ah, j’en ai connu, fillette, au temps des Français. Je suis certaine que tu trouverais un tas de jolies vieilleries à Cho Lon, les Chinois ont caché des trésors depuis longtemps, si tu sais entrer en confiance avec l’un ou l’autre il te guidera chez ses amis.

-          - Un café la journée et la restauration à midi et en soirée.

-          - De la cuisine vietnamienne ?

-          - On verra, je ne sais pas.

-        -  Si tu réalises un jour ton projet, tu pourrais engager Mai, elle serait une comptable de confiance, tu sais dans ce commerce, il faut savoir tenir la caisse !

-         - Je n’en suis pas encore là, mais c’est promis, si elle n’est pas mariée elle pourra me rejoindre à Saigon et je jouerai le rôle du grand frère bien qu’elle soit mon aînée !

A leur manière l’une et l’autre rêvaient et cela leur faisait du bien.

 

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Hien avait oublié toute sa fatigue en écoutant le récit de son ami Long. Demain il aurait tout le temps de somnoler durant la suite de son training.

-       -   Je suis finalement resté six mois a Son La, à cultiver les pommes de terre et à cueillir le maïs. Et quand il n’y avait plus de poulets à plumer ou de lapin à saigner  je buvais le thé avec mon oncle. Mon père n’en a jamais rien su, il croyait que je travaillais toujours dans un hôtel de Hanoi… et sans salaire !   

 

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En avril 1975, une semaine avant la chute de Saigon, le colonel Khai de l’armée sudiste avait brusquement débarqué chez ses parents.

Il retrouva un vieux complet blanc du temps où il étudiait encore à l’université. Une fois changé il réunit sa famille, son père, sa mère et son frère cadet.

-        -  Voilà, vous n’aurez rien à craindre, je suis membre du FLN, en fait j’appartiens à la cellule nordiste de liaison qui coiffe le comité de la résistance a Saigon. Par contre vous n’échapperez pas à quelques interrogatoires et à des perquisitions dès que la ville sera aux mains des nouvelles autorités. Alors si vous avez des documents ou des biens à cacher… je peux m’en charger.

Des documents ? Ils n’en avaient pas, rien de compromettant, ils avaient fait le ‘ménage » depuis longtemps. Il y eut un long silence. Un silence gêné.

La mère de Khai finit par avouer qu’ils avaient accumulé au fil de la guerre plus d’un millier de taels d’or, le fruit d’un trafic douteux avec l’armée U.S. Dans l’importation de médicaments. Khai s’en doutait un peu mais il avait été trop pris par ses doubles activités, l’armée sudiste et sa liaison avec les Américains d’un côté, ses contacts secrets avec la résistance de l’autre. Autrement il aurait pu réagir et ramener sa famille dans un meilleur chemin, moins lucratif mais peu risqué.

Saigon libérée, il pourrait les protéger de représailles. Mais lorsqu’on découvrirait leurs compromissions, son influence ne suffirait plus.

Il lui fallut trois « voyages » pour transporter ce honteux trésor. En plus des lingots d’or il y avait le registre des revendeurs de la ville et des hôpitaux, enfin ceux d’un quartier de la ville.

-         - Et comment ça se passait ? Vous n’êtes pas assez malins pour maitriser cette saloperie de business. Vous aviez des gens en dessus ?

-        -  Feng.

-         - Le vieux Feng, le mandarin de Cho Lon ?

Deux jours plus tard on retrouva le corps du vieux Feng, la gorge tranchée. Et la famille n’entendit plus parler de Khai. Quelques Bo Doi perquisitionnèrent leur maison sans rien trouver. Le père de Long avait malicieusement caché un carton contenant des  photos sous l’autel de famille. Ces jeunes et frustres soldats nordistes craignaient bien trop de déranger les esprits flottants pour fouiller ce meuble traditionnel. Voilà trois mois qu’ils fonçaient le long de la côte, Hué, Da Nang, Nha Trang, Bien Hoa et finalement Sai Gon. Se voir soudain confier des taches de police les embarrassait. Ils ne rêvaient que de rentrer au Tonkin… avec leur part de butin, des radios à transistors, des téléviseurs, et d’époustouflants appareils ménagers.

Le Grand-père de Long mourut l’été suivant. La grand-mère espérait encore recevoir quelques nouvelles de Khai, son fils ainé, disparu si brusquement avec leur honteuse fortune. Lui seul savait où se cachait l’or !  Et durant toutes les années qui suivirent, elle n’osa jamais entreprendre la moindre démarche pour tenter de le retrouver. Car s’il avait bien collaboré avec la résistance du FLN, ces gens avaient tous été rapidement remplacés par des Nordistes. Des Nordistes dont tout Saïgonnais se méfiait.

............

-          - Et comme ça un jour tu es rentré de Son La en racontant que tu n’avais rien trouvé sur le disparu, et ton père t’a cru ?

-         - Avait-il le choix ?

Hung n’en revenait pas. Certes il avait souvent entendu d’étranges histoires d’or caché par  de riches Sudistes au moment de la « libération ».

-         - Et qu’ont-ils dit quand tu as ouvert ton restaurant ?

-        -  Ils pensent que je n’en suis que le gérant, que l’affaire appartient à un Viet Khieu d’Australie. Et c’est très bien ainsi. Je leur rembourse gentiment l’argent qu’ils m’ont prêté pour financer mon école à Chicago. A dix millions par mois (environ 500 USD) la grand-mère aura une pension jusqu’à sa mort. Mon père ? Je n’ai plus le sentiment de lui devoir quelque chose.  

-        -  On ne choisit pas ses parents. Dis, et les sœurs de ta tante Hoa ?

-         - Toute la famille est partie aux Etats-Unis au début des années « 90 », regroupement familial, elles avaient un parent là-bas. Elles sont sorties avec le programme de l’OIM, comme ça, juste une petite valise à la main, rien d’autre. J’ai revu le responsable du bureau M.I.A. au consulat américain. Je lui ai raconté… partiellement mon aventure et comment j’avais finalement retrouvé mon oncle. Il en était épaté. Dans la foulée je lui ai demandé comment retrouver les sœurs de ma tante Hoa. Sympa le mec !

-           - Je vais dormir quelques heures.

-         - Réfléchis, Hien, viens travailler avec moi ? Dans un an ou deux on ouvre un deuxième restaurant et tu deviens mon associé ? Moi je ne serai jamais un bon manager, toi tu as le profil et les qualités. Je ne suis bon qu’à faire la promotion du dernier James Bond !

-          - C’est quoi cette voiture jaune ? Jamais James Bond n’a conduit une voiture jaune !

-         - Ah ! Je te disais que je n’étais bon qu’a cette sorte de « marketing ».  Simple, un type plein de fric rêvait d’une Aston Martin et j’ai un ami qui distribue les films étrangers au Vietnam. On a monté une combine. L’Aston a été fabriquée l’an passé, je l’ai importée en « temporaire » sans taxe, après le Têt je fais toutes les formalités en la passant en véhicule d’occasion « vieille » de trois ans ! Tout le monde est content, la douane, le client, le pote qui importe ces films et moi. Même les petites nanas avec leurs robes de merde qui tournent autour de l’Aston.

L.T./ Novembre 2012